Histoire@Politique : Politique, culture et société

Sources

Pour une histoire du travail scientifique en action. Le cas du fonds Gabriel Tarde

Louise Salmon
Résumé :

Le fonds Gabriel Tarde déposé aux archives du Centre d’histoire de Sciences Po est un fonds d’archives privées d’une figure intellectuelle de la seconde moitié du XIXe siècle. Composé (...)

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Après avoir été dénoncée parmi les trois idoles des historiens [1] , la biographie est un genre florissant bénéficiant d’un contexte favorable d’interrogation sur l’acteur. En mettant l’individu au cœur de l’histoire, elle le distingue en tant qu’acteur, elle reconnaît sa liberté d’action individuelle et donc sa responsabilité historique. La biographie intellectuelle a largement participé à la réhabilitation de l’écriture biographique en histoire. Proche de l’histoire intellectuelle et de ses questionnements méthodologiques, elle s’efforce d’inscrire l’individu dans son temps, dans un collectif, tout en considérant l’interaction permanente entre les individus et la société. De nombreux et récents travaux ont ainsi retracé la vie et les idées d’un homme au travers de son œuvre matériellement et intellectuellement identifiable [2] . Cependant, l’histoire d’un être humain, d’un intellectuel ou même d’une œuvre ne peut-elle se faire qu’au travers de l’œuvre publiée ? Une histoire par les œuvres peut s’avérer être un prisme déformant puisqu’elle tend à ne considérer et à se construire que sur les produits finis d’une écriture. Le recours aux archives se révèle alors d’une grande richesse, tant du point de vue de la genèse d’une œuvre que d’une matérialisation de celle-ci dans la vie quotidienne de son producteur. Il ne s’agit plus seulement de saisir un homme, une femme, à partir des écritures formalisées que sont ses publications, mais également à partir de leurs genèses, des processus d’énonciation de son existence en laissant émerger les tentatives avortées, les accidents de parcours, les ruptures.

Gabriel Tarde. Source : Archives du Centre d'histoire de Sciences PoPhilosophe autodidacte, criminologue opposé à l’École italienne, sociologue concurrent de Durkheim, Gabriel Tarde (1843-1904) est aujourd’hui connu surtout au travers de son œuvre publiée [3] . Fils d’un juge d’instruction, Tarde se destine à son tour à cette profession. Tout en poursuivant sa carrière professionnelle dans sa ville natale de Sarlat (Dordogne), il entame au début des années 1880 une production savante intense. Deux ouvrages fondamentaux vont élever le magistrat périgourdin à la renommée nationale et internationale. Dans la sphère du droit pénal et de la toute jeune criminologie, son positionnement de principal opposant français à l’École italienne dans le débat sur la notion de « type criminel » s’affirme avec sa Criminalité comparée (Alcan, 1886) [4] . Sa nomination à la place de président d’honneur lors du IIIe congrès international d’anthropologie criminelle de Bruxelles en août 1892 et sa promotion au ministère de la Justice à Paris, en janvier 1894, le distinguent dès lors comme une figure incontournable des sciences du crime. Dans la sphère de la philosophie et de la sociologie naissante, ses Lois de l’imitation. Étude sociologique (Alcan, 1890) [5] , où il fait de l’imitation le lien social, l’élément constitutif fondamental des rapports sociaux, eurent beaucoup de répercussion dans le monde savant de la Belle Époque. En 1900, ses élections successives à la chaire de philosophie moderne au Collège de France, le 1er février, et à l’Académie des sciences morales et politiques, section philosophie, le 15 décembre, accomplissent sa notoriété acquise. Elles attestent aussi et surtout de la reconnaissance institutionnelle d’une œuvre. Néanmoins, Tarde doit-il pour autant n’exister que par elle ? L’œuvre n’est-elle que la seule trace d’une vie ?

Les papiers de Gabriel Tarde déposés aux archives du Centre d’histoire de Sciences Po nous permettent de distinguer l’œuvre publiée de la production savante et appellent ainsi à une réhabilitation du processus de création. Le point de départ que nous propose le fonds Tarde n’est donc pas une œuvre, un homme comme un tout donné, mais bien des traces d’une œuvre, d’un homme en train de se faire. Ainsi, à « la place des idées, des pensées et des esprits scientifiques, on retrouve des pratiques, des corps, des lieux, des groupes, des instruments, des objets, des nœuds, des réseaux [6]  ».

De la Roque Gageac à Paris, des multiples traces manuscrites aux divers classements, nous nous proposons tout d’abord de suivre l’histoire du fonds Gabriel Tarde. Puis, des archives aux sources de l’histoire, le fonds Tarde ouvre de belles perspectives de questionnement et d’usage pour la recherche mais peut aussi nous amener à réfléchir sur nos propres écritures et pratiques de recherche.

Histoire de sources

Tracer

Restés dans la famille depuis la mort de Gabriel Tarde en 1904, les papiers tardiens reposaient tels que les avait laissés leur propriétaire dans le manoir de La Roque Gageac, en Périgord noir. Les conditions de conservation du fonds se révélèrent, avec le temps, préoccupantes pour sa sauvegarde. Au-delà des questions de variation de température et d’humidité, l’ajout de documents par des producteurs postérieurs – dont, nous semble-t-il, Alfred de Tarde, le second fils de Gabriel Tarde – ainsi que les interventions directes et les prêts faits à quelques chercheurs avertis pouvaient, à terme, causer de multiples déclassements et des risques de pertes. La question de leur re-conditionnement et reclassement se posa dès lors à la famille.

C’est par l’intermédiaire d’un sociologue italien, Massimo Borlandi, que madame Bergeret, qui se sentait personnellement « responsable » des papiers de son grand-père, concéda à les confier à la Fondation nationale des sciences politiques. Outre le fait qu’elle désirait les déposer dans une petite structure, l’histoire de sa famille donnait du sens à ce choix. En effet, les Tarde étaient liés à l’institution puisque, sur l’invitation d’Émile Boutmy, Gabriel Tarde y avait enseigné de 1896 à 1899 [7] et qu’à sa suite, ses fils, Alfred et Guillaume [8] , ainsi que madame Bergeret [9] , y firent leurs armes en tant qu’étudiants. Le fonds fut déposé aux archives du Centre d’histoire de Sciences Po [10] sous une convention de don le 18 juin 2001. Je fus en charge de leur classement ainsi que de l’établissement du répertoire numérique détaillé sous la direction de madame Dominique Parcollet, responsable des archives.

Le fonds Gabriel Tarde se compose de 99 cartons et mesure dix mètres linéaires. L’importance métrique de ces archives privées est à souligner, ces dernières étant souvent victimes des aléas de perte ou d’élimination par leur producteur ou par les changements de propriétaires [11] . La cote scientifique choisie fut celle des initiales du prénom et du nom, soit GTA 1, GTA 2 – GTA 99.

- Un peu plus de la moitié du fonds est constituée de manuscrits d’étude (GTA 1 – GTA 51) écrits entre les années 1860 et 1904. Produits d’une intense activité intellectuelle, ils témoignent de cette libre curiosité qui sous-tend toute la pensée tardienne. Ses références sont riches et multiples. Tout autant juridiques, philosophiques, économiques, sociologiques et psychologiques que littéraires, artistiques, historiques, botaniques, biologiques, physiques et mathématiques, elles nourrissent son inspiration et sont le réservoir de ses analogies abondamment présentes dans toute son œuvre.

- L’autre moitié des archives est composée de documents de nature plus hétéroclite. Notes de travail, manuscrits d’articles, de conférences, écrits intimes, brouillons littéraires, imprimés, lettres, chacun d’eux correspondant à des temps de vie, des temps d’écriture que nous pouvons tracer depuis les années 1850 jusqu’au 12 mai 1904, date de la mort de Gabriel Tarde [12] .

- Les notes de travail du ministère de la Justice (GTA 52 – GTA 53) sont produites alors que Gabriel Tarde est chef du bureau de la statistique judiciaire de janvier 1894 à janvier 1899. Chargé de synthétiser les faits judiciaires importants en France depuis 1891, il assemble la matière de douze volumes de Comptes généraux de l’administration de la justice criminelle, civile et commerciale précédés de Rapports commentant les données statistiques recueillies.

- Les manuscrits d’articles et de comptes rendus (GTA 74 – GTA 78) écrits et parus entre 1878 et 1904, les manuscrits d’ouvrages (GTA 68 – GTA 73) composés et publiés entre 1890 et 1904, ainsi que ses cours et conférences (GTA 54 – GTA 57) tenus à l’École libre des sciences politiques en 1896 et au Collège de France entre 1900 et 1904 recensent sa très dense activité scientifique. Collaborateur de la Revue philosophique et des Archives d’anthropologie criminelle au sein de la partie consacrée à la science juridique et à la sociologie, dont il devient directeur en 1893, Gabriel Tarde publia aussi dans de nombreuses autres revues parisiennes telles que la Revue de métaphysique et de morale de Xavier Léon, la Revue internationale de sociologie de René Worms, la Revue d’économie politique, la Revue internationale de l’enseignement, la Revue d’anthropologie ou encore dans la Revue scientifique (Revue rose), la Revue politique et littéraire (Revue Bleue), la Revue des deux mondes, la Revue de Paris. De même que ses manuscrits d’étude furent la matière première de ses ouvrages de théorie, ses cours et conférences furent le laboratoire des Transformations du pouvoir (Alcan, 1899) et de La Psychologie économique (Alcan, 1902). Ces deux publications sont, en effet, issues principalement de séries de conférences. La première est composée d’interventions faites à l’École libre des sciences politiques sur les « Élément de la sociologie politique » en 1896 et au Collège libre des sciences sociales sur les « Principes de la sociologie politique » en 1898. La seconde est constituée des cours intitulés « Psychologie économique » donnés au Collège de France en 1900-1901 et à l’École libre des sciences politiques en 1902. Il est, de fait, essentiel de ne pas aborder de manière exclusive les diverses entrées de l’inventaire du fonds mais bien de les croiser car Tarde lui-même ne les considérait pas indépendamment les unes des autres.

- Auteur fécond, Gabriel Tarde est aussi une personnalité mondaine liée à de nombreuses sociétés savantes [13] , institutions d’enseignement [14] et lieux de sociabilité du Sud-Ouest et de la capitale. Les 13 cartons de correspondance (GTA 85 – GTA 98) constitués de lettres et de cartes de visite nous permettent de mieux saisir les connexions et réseaux au sein desquels Tarde s’inscrivit et évolua. Il fréquenta assidûment les salons mondains depuis ceux des notabilités provinciales jusqu’aux milieux influents de la vie parisienne. Fort apprécié, il est accueilli avec beaucoup de faveur et s’y inscrit comme une personnalité remarquable [15] .

- Les écrits littéraires (GTA 58 – GTA 63) rédigés par Gabriel Tarde entre 1850 et 1890 – conservés dans le fonds sous la forme de brouillons, de versions plus abouties et même publiées pour certains – nous rappellent que la première publication tardienne est un recueil de poèmes, Contes et Poèmes (Calmann-Lévy, 1879). L’année suivante, Tarde rachète toute l’édition. Il est, en conséquence, assez difficile d’en trouver un exemplaire aujourd’hui en un autre lieu que la Bibliothèque nationale. Toute sa vie durant, pourtant, il continue à écrire des poèmes et des comédies dont quelques-uns sont publiés dans des journaux locaux comme Le Sarladais ou Le Glaneur pour le Périgord [16] , ou encore dans la Revue de Bordeaux [17] ou la Revue du siècle de Lyon [18] . Romancier utopiste à ses heures, il s’amuse à rédiger des uchronies dont Fragment d’histoire future qu’il reprend et publie en 1896 [19] .

- Écriture savante, écriture littéraire, écriture épistolaire, le fonds présente aussi une écriture d’un « genre » plus rarement attesté chez les jeunes hommes : l’écriture journalière [20] . Les « Études psychologiques sur moi-même » (GTA 64 - GTA 66) sont 19 journaux intimes que Tarde a tenus plus ou moins régulièrement entre 1862 et 1897, soit entre les âges de 19 et 54 ans [21] . Il entretint aussi des carnets de voyages (GTA 67) entre 1877 et 1901, mais de manière beaucoup moins assidue et donc plus laconique.

- Enfin, les cartons des articles et argus de la presse (GTA 79 - GTA 84) ainsi que des papiers personnels (GTA 99) sont composés essentiellement d’articles et de coupures de presse pour les premiers, de documents relevant des affaires courantes (factures, carnets de compte, abonnements et cotisations) et de la vie sociale et scientifique de Gabriel Tarde (répertoire d’adresse, menus, invitations et convocations, avis de nomination au Collège de France et à l’Institut), pour les derniers.

Classer

Source d’information, critère de scientificité, les archives – dans leur acceptation la plus large – représentent la matière première de l’historien. Pourtant, l’écriture de l’histoire se construit parfois sans les archives ou en opposition avec elles. De même que toute activité n’est pas une donnée en soi mais bien le produit d’un processus social, politique, économique, culturel, les archives sont produites dans des conditions qui leur sont propres. Elles influent dès lors sur l’approche de l’historien. Concernant le fonds Tarde, tant le classement, l’inventaire et la conservation des papiers, du point de vue archivistique, que leur caractérisation, leur interprétation et leur usage, du point de vue scientifique, nécessitent, dans la mesure du possible, un travail d’historicisation. Dans cette perspective, il m’apparut, lors du don de madame Bergeret, que deux interventions bien distinctes avaient été pratiquées sur les papiers tardiens et, plus spécifiquement, sur les manuscrits d’étude. Le reclassement des papiers tardiens suite à leur dépôt au Centre d’histoire m’incitait donc, dans un premier temps, à établir une chronologie de ces interventions antérieures – le premier classement relevant de Gabriel Tarde lui-même, le second, d’un doctorant en philosophie s’étant intéressé à Tarde, Jean Milet – puis, dans un second temps, à en tenir compte dans les choix de ma démarche de classement.

Le cas des manuscrits d’étude. Le classement de Gabriel Tarde

Si l’existence d’un tel fonds d’archives privées est fonction de la conscience et de la transmission familiale, elle est tout aussi sûrement liée à la volonté affirmée de son propriétaire de conserver et de classer ses papiers personnels.

Sur-représentés dans le fonds, les manuscrits d’étude portent, de toute évidence, l’empreinte d’un classement par Gabriel Tarde. La concordance des écritures entre les manuscrits d’étude et les petites chemises ou dossiers constitués pour les rassembler thématiquement atteste bien de cette organisation interne originelle. Concrètement, ce classement se compose de multiples petits feuillets doubles ou libres, d’un demi-format écolier, annotés et datés. Ensuite, ces mêmes feuillets sont classés et regroupés dans des chemises, fabriquées artisanalement, du même format. Celles-ci sont titrées avec, le plus souvent, l’indication des bornes chronologiques du temps de l’écriture – « Espace et temps (se rattache à ma monadologie et à l’opposition) 1872-1879 ». Enfin, ces chemises sont rangées dans des dossiers marbrés étiquetés et portant la mention du thème développé – « Notes philosophiques », « Notes de sociologie », « Notes psychologiques ». Il en résulte une masse considérable de manuscrits d’étude inédits conservés et classés en fonction des intérêts et des usages intellectuels de Gabriel Tarde des années 1860 jusqu’à la fin de sa vie.

Le classement de Jean Milet

Au classement initial de Gabriel Tarde s’ajoute un second qui semble bien être celui de Jean Milet. Prêtre du diocèse de Sens et professeur en philosophie à la faculté de philosophie et de droit canonique de l’Institut catholique de Paris, Jean Milet a consacré son doctorat de philosophie à la pensée de Tarde. Il est toujours aujourd’hui une référence [22] . Première thèse de philosophie sur Gabriel Tarde en France et troisième doctorat après ceux d’André Geisert publié en 1935 et Auguste Dupont en 1910 [23] , c’est aussi, et surtout, le premier travail d’envergure réalisé à partir des archives de Tarde, alors conservées dans le manoir familial. Milet travailla directement sur les papiers tardiens. Le fonds porte dès lors les traces de ses interventions. Elles se distinguent de celles de Tarde tant par la graphie que par l’usage de papier et d’élastiques pour assembler des chemises. Il élabore et produit ainsi son classement des manuscrits d’études tardiens à l’aune de ses problématiques de lecture. Après Gabriel Tarde, Jean Milet marque, à son tour, le fonds par ses propres matériaux et méthode de classement.

Le classement des papiers de Gabriel Tarde aux archives du Centre d’histoire de Sciences Po

La démarche de classement n’est pas une évidence en soi. Comment préserver l’identité et l’authenticité d’archives privées tout en les rendant accessibles de la manière la plus pertinente aux chercheurs ? Dans cette perspective, le reclassement du fonds Gabriel Tarde posa de nombreuses questions : tout d’abord, en termes d’histoire du travail scientifique pour les manuscrits d’études ; ensuite, en termes de cohérence dans la logique de classement pour les notes de travail du ministère de la Justice et la correspondance ; et, enfin, en termes de sélection des documents à conserver pour l’argus de la presse.

Les manuscrits d’étude

Au moment de la prise en charge du fonds par les archives du Centre d’histoire se présentent à moi les deux classements antérieurs des manuscrits d’étude. Lorsque la question de leurs reclassements se posa, il fut convenu, avec Dominique Parcollet, que le classement initial de Tarde serait respecté et intégré comme tel dans l’inventaire final. Tandis que celui de Milet serait refondu dans un classement chronologique qui nous apparaissait plus neutre – ce dernier ayant pu être envisagé et appliqué grâce à la datation systématique des manuscrits par leur producteur. Dès lors, l’inventaire des manuscrits d’étude reflète ces deux classements : celui de Tarde, thématique, conservé à l’identique (GTA 1 – GTA 34) ; celui des archives du Centre d’histoire, chronologique, issu du démembrement du classement de Milet (GTA 35 - GTA 51). La connaissance des problématiques et de l’historique du classement du fonds est importante étant donné qu’elle influe directement sur l’approche des archives et sur le travail de recherche. En pratique, il est, en effet, essentiel de systématiquement se référer aux deux classements afin d’avoir une information aussi précise et complète que possible.

Si le reclassement de Jean Milet ne nous permet pas aujourd’hui de retrouver le classement originel de Tarde, il est intéressant en tant que traces du travail scientifique de Milet. En vue d’une sauvegarde des archives de la recherche en sciences humaines et sociales [24] , nous avons décidé d’en conserver la mémoire, à défaut de pouvoir le maintenir tel quel dans l’actuelle configuration du fonds.

Les notes de travail du ministère de la Justice et la correspondance

En suivant la logique du classement des manuscrits d’étude, nous aurions pu y intégrer les notes de travail du ministère de la Justice. Afin de respecter le classement initial de Tarde qui les avait distinguées de ses manuscrits d’étude mais, aussi, en vertu d’une commodité d’utilisation de l’inventaire par les chercheurs, nous avons cependant pris le parti d’en constituer deux cartons propres. Il convient de les considérer comme un ensemble relativement cohérent. En conséquence, une entrée leur est consacrée dans l’inventaire, malgré leur relatif petit nombre à l’échelle du fonds. Il en est de même pour les cours et les conférences, les écrits littéraires, les carnets et les manuscrits d’ouvrages et d’articles qui, parce qu’ils avaient été classés distinctement des manuscrits d’études par Tarde, ont été aussi appréciés comme des ensembles singuliers. Excepté pour les manuscrits d’ouvrages, le classement interne à ces entrées est chronologique.

Concernant la correspondance générale composée des lettres et de cartes de visite envoyées à Tarde des années 1860 à sa mort, il fut d’emblée décidé de la classer sans distinction – correspondance familiale, amicale, professionnelle –, par ordre alphabétique en fonction de l’expéditeur. Bien que les lettres et cartes de visite reçues à l’occasion de sa nomination au ministère de la Justice, en janvier 1894, et de ses nominations au Collège de France puis à l’Institut, en 1900, avaient été mises à part par Gabriel Tarde, nous les avons intégrées à l’ensemble de la correspondance. Le souci de cohérence et la simplicité d’utilisation déterminèrent ici notre démarche de classement, évitant ainsi de juxtaposer plusieurs classements et de multiples renvois complexifiant l’utilisation de l’inventaire. Cette même logique guida l’incorporation d’un dossier « Graphologie », intitulé et composé par Gabriel Tarde, regroupant un ensemble de lettres disparates – probables échantillons d’écriture à partir desquels Tarde devait s’essayer à l’analyse graphologique [25] – dans la correspondance principale. Nous en avons néanmoins établi un inventaire alphabétique pour respecter le caractère distinct et garder la trace de ce corpus [26] . Sur l’ensemble de la correspondance, il faut toutefois distinguer les cartons GTA 97 et GTA 98 composés de lettres trouvées dans le fonds mais non adressées à Tarde.

L’argus de la presse

Une partie du fonds est aussi constituée de l’argus de la presse. Fondé en 1879 par Alfred Chérié, libraire-éditeur parisien, l’argus de la presse est le premier service de coupures de presse assurant le suivi de sujets au fil de l’actualité. À partir d’une lecture de la presse écrite, il qualifie, trie et cible l’information en fonction de critères de sélection précisés par son abonné. Ce dernier reçoit ses « retombées » par voie postale sous forme de coupures avec mention du titre et de la date du journal dont est tiré l’extrait. À défaut des papiers consciencieusement classés, cet argus de la presse auquel Gabriel Tarde était abonné nous est parvenu en vrac et chiffonné dans un sac à pommes de terre. Comparativement à ses écrits soigneusement conservés et classés, Tarde n’accordait vraisemblablement pas le même statut à ces coupures d’une presse industrielle en plein essor à la fin du XIXe siècle [27] . Fallait-il, dès lors, les jeter ou les conserver, sachant que la presse n’a pas le même statut d’inédit qu’un manuscrit ? Elles avaient pourtant le mérite d’exister. Si le classement des manuscrits tardiens fut, autant que possible, fidèle au rapport qu’entretenait leur producteur avec ses papiers, il fut convenu de ne pas suivre Tarde pour l’argus de la presse et, en conséquence, de n’établir aucune hiérarchie de valeur entre les manuscrits et les coupures. Relevant d’une pratique de sélection et de découpage qui les distingue d’un article dans un journal, ces coupures de presse sont le produit d’une activité bien spécifique qui peut dès lors les apparenter à de l’archive. La conservation et l’inventaire de l’argus permettent aujourd’hui de le rendre accessible et de le valoriser en tant que document d’archive à part entière et, potentiellement, en tant que source pour l’histoire, au même titre que les manuscrits d’étude, par exemple. Ces coupures de l’argus sont classées sous trois grandes rubriques : « Coupures de presse diverses dont sur Gabriel Tarde », « Coupures de presse sur les ouvrages de Gabriel Tarde », « Coupures de presse d’actualité ».

Tracer, inventorier, classer, procède tout autant d’une histoire de sources – la mise en contexte de la constitution du fonds Gabriel Tarde – que d’une histoire du travail scientifique en action. De l’histoire des sources, aux sources de l’histoire, il n’y a donc qu’un pas – celui du chercheur.

Des sources pour l’histoire

Interroger

Le fonds Gabriel Tarde est aujourd’hui consultable via l’inventaire que j’ai établi aux archives du Centre d’histoire de Sciences Po. Au-delà des enjeux évidents de conservation, le dépôt du fonds ainsi que l’établissement du répertoire numérique de ses pièces permettent une valorisation des archives en les rendant de la sorte accessibles aux chercheurs. À l’aune du fonds, l’intérêt et l’importance scientifiques de ces documents ouvrent de belles perspectives de questionnement et d’usage pour la recherche. De ce point de vue, l’exemple de l’argus de la presse est éloquent.

De même que l’objet d’étude, les matériaux qui composent un corpus documentaire doivent être contextualisés. Cette exigence d’historicisation a le mérite non négligeable de faire émerger des zones d’ombre, des silences, des absences et de nous rappeler que les archives ne disent pas tout. Dans quelle mesure le fonds Tarde ne nous dit-il pas tout, nous livre-t-il qu’un savoir limité, celui de son producteur ? Ainsi questionnés, ces silences tendent à devenir éloquents, ces absences peuvent prendre vie.

Archive à part entière, l’argus du fonds Gabriel Tarde est, tout d’abord, un formidable outil pour mieux saisir les conditions sociales, culturelles, politiques, économiques de la production des papiers tardiens et, ainsi, de les historiciser en tant que produits d’une activité sociale. Cependant, nous pouvons aller plus loin en interrogeant les conditions de production de ce corpus.

Le caractère partial de ce corpus de l’argus lié aux exigences de lecture et de recension précisées par l’abonné nous permet d’avoir, en retour, un reflet des préoccupations contemporaines de Gabriel Tarde. Plus concrètement, si nous suivons ce point de vue, la pratique de la lecture de la presse – comprise au sens large du terme – semble s’inscrire dans une fonction utilitariste : au moyen de l’argus, Tarde peut mesurer sa visibilité dans la presse écrite, identifier la réception de ses publications tout autant que disposer de l’appréciation de ses contemporains et, ainsi, mieux évaluer sa position et son inscription dans la société de son époque. Et Tarde ne se contente pas de la presse écrite française, l’argus assure aussi le suivi de son nom, au fil de l’actualité, dans la presse internationale. Il en résulte un inventaire de nombreux articles le citant au travers de ses ouvrages, de ses idées, de ses interventions dans la sphère publique (conférences, lettres publiques).

D’un autre point de vue – qui n’exclut pour autant pas le précédent et peut même s’y ajouter –, l’argus peut être pour Tarde un biais pour saisir les multiples reflets de son temps, ces fameux courants d’opinions qui traversent la société française de la fin du XIXe siècle [28] . Au travers d’articles faisant état des grandes questions d’actualité – la jeunesse criminelle, la laïcité, le socialisme, l’anarchisme, l’école de journalisme –, Gabriel Tarde se présente ainsi à nous en tant que lecteur du social [29] .

Si les « Études psychologiques sur moi-même », les poèmes ou encore le nocturnal où il transcrivait ses rêves nous plongent dans la sphère intime de Gabriel Tarde [30] , ses papiers ne nous livrent, paradoxalement, presque aucune trace de son enfance – le père du jeune Gabriel décède en 1850, alors qu’il n’a que sept ans –, de son expérience douloureuse de l’internat au collège Saint-Joseph de Sarlat ou même de ses études de droit à Toulouse puis à Paris. Si on se réfère à la datation des manuscrits, nous pouvons remonter jusqu’à son premier sonnet qu’il estime, rétrospectivement et sans certitude, avoir écrit « au collège en 1858 ou 1859 » – Tarde a alors 15 ou 16 ans. Il ne commença à tenir un journal en bonne et due forme qu’à partir de juin 1862 – il est âgé de 19 ans. En conséquence, les maigres informations que nous ayons concernant les années 1850 sont, le plus souvent, indirectes. Elles nous sont apportées, notamment, par les bulletins de l’école secondaire ecclésiastique de Sarlat qui recensent les prix accordés chaque année aux élèves les plus méritants entre 1851 et 1862 [31] , ou par des allusions éparses dans des écrits postérieurs. À cet égard, l’exemple le plus frappant est celui de l’affaire Chambige [32] . Le 25 janvier 1888, l’étudiant Chambige est retrouvé blessé près du cadavre dévêtu de Magdeleine Grille, une femme mariée et réputée vertueuse. Gabriel Tarde étudie ce cas judiciaire dans un article pour les Archives d’anthropologie criminelle [33] . Alors que l’approche attendue est celle d’un magistrat et d’un criminologue, Tarde s’implique personnellement dans l’analyse du fait-divers et va jusqu’à s’appuyer sur ses propres souvenirs de l’internat pour mieux comprendre l’accusé : « J’accuse ici l’internat qui rend à un certain âge ces confusions du cœur presque inévitables ; l’internat, ce bagne des innocents, cette culture intensive de tous les vices, qui se qualifie éducation. [34]  » Témoignage à la première personne, confidence sur une expérience douloureuse, il y a bel et bien ici une rupture énonciative avec le style de l’écriture savante et, très vraisemblablement, un retour du refoulé, pour utiliser un terme psychanalytique.

D’autres absents des archives doivent être reconnus. Bien que ce n’est pas ici le lieu de nous y attarder, il nous apparaît d’autant plus important de les distinguer que leur occultation des papiers tardiens ne coïncide en rien avec leur constante présence physique auprès de Tarde. Il s’agit de sa femme, Marthe Bardy-Delisle, fille d’un conseiller à la cour d’appel de Bordeaux qu’il épouse en 1877, ainsi que de ses fils, Paul, Alfred et Guillaume.

Plus regrettable est le silence des archives sur les activités professionnelles de Tarde. Ce silence est loin d’être insignifiant temporellement puisqu’il omet 30 ans de sa vie entre septembre 1869 et février 1900. Ces années, il les aura passées en tant que haut fonctionnaire de l’administration de la Justice. Ayant fait son droit, il obtint sa licence à l’âge de 22 ans et s’inscrit au barreau de sa ville natale, Sarlat. En novembre 1875, il est nommé juge d’instruction [35] – Gabriel Tarde a 32 ans. Il se fixe et exerce alors sa profession pendant 19 années – jusqu’en janvier 1894, date à laquelle il accède au poste de directeur de la statistique judiciaire au ministère de la Justice à Paris. En reconnaissance de sa fidélité au régime mais aussi à ses fonctions, Tarde reçoit la distinction de chevalier de la Légion d’honneur pour 26 ans de service dans la magistrature le 14 juillet 1895. Il ne quittera l’administration judiciaire qu’après avoir été élu professeur titulaire de la chaire de philosophie moderne au Collège de France en janvier 1900.

Excepté ses années de travail au ministère de la Justice, dont nous pouvons avoir un aperçu dans les cartons GTA 52 et GTA 53, le fonds ne nous apporte aucune connaissance des fonctions qu’il exerça en tant que juge de 1869 à 1894 [36] . Face à l’abondance des manuscrits d’étude, l’absence de documents sur son activité professionnelle pourrait tout à fait passer inaperçue et, ainsi, biaiser l’approche de notre figure pour cette période. Aussi important soit-il, ce manque peut toutefois s’expliquer. En tant que juge d’instruction, Gabriel Tarde est tenu au secret professionnel. De ce fait, tous les actes d’instruction pénale que peuvent être, entre autres, les rapports de transport criminel, les constats de lieux et d’affaires, les auditions de témoin, la saisie des pièces à conviction et qui composent, notamment, les éléments du dossier de procédure criminelle établi par le juge d’instruction, sont protégés et appartiennent au ministère de la Justice. Produits, reçus et traités par Tarde alors qu’il exerçait une mission de service public, ces documents ont dès lors un statut d’archive publique. Conservés dans leur administration d’origine, ce n’est qu’en 1926 que le versement des documents des justices de paix, des tribunaux de première instance et d’appel devient obligatoire avec une rétroaction de cent ans. Mais là où la tâche s’avère plus ardue pour l’historien, c’est lorsque les archives publiques sont elles-mêmes lacunaires. L’absence de dossier de carrière sur Tarde aux Archives nationales [37] , de même que l’inexistence de dossiers de procédure dans la série relevant de la justice des archives départementales de Périgueux ne nous permettent malheureusement pas de combler les manques du fonds. L’historien doit alors élaborer des stratégies de contournement des difficultés et faire preuve d’ingéniosité pour trouver d’autres documents qu’il révèlera en tant que sources et sur lesquels il pourra construire un discours historique.

Confronter

Si ces papiers constituent un fonds cohérent concernant Gabriel Tarde, ils ne se suffisent pourtant pas. Ils doivent être confrontés et complétés à d’autres documents ou fonds. Dans cette perspective, nous reviendrons et développerons l’exemple des manuscrits d’étude en les confrontant à la bibliothèque de Gabriel Tarde, puis sur l’exemple de la correspondance en tant qu’échange impliquant un expéditeur et un destinataire.

Dans le cas du fonds Tarde, caractérisé comme un fonds d’érudit scientifique, l’acceptation du statut d’archive privée est comprise dans un sens très large dans la mesure où, alors qu’il est encore conservé à La Roque Gageac, les documents-papiers et les ouvrages de sa bibliothèque composent l’ensemble de la réalité matérielle de ce fonds. Manuscrits et ouvrages sont, de fait, étroitement imbriqués et se confondent d’autant plus que Tarde écrivait directement sur ses livres pendant ses heures de lectures. La première édition du Suicide de Durkheim en est un exemple frappant [38] .

La frontière entre archive et bibliothèque s’estompant, la question de l’intégration des archives dans l’ensemble des ressources documentaires patrimoniales associées à un producteur se pose alors de manière cruciale. Sachant que le Centre d’histoire ne pouvait recevoir la bibliothèque de Tarde pour des raisons de place mais aussi de fonction, madame Bergeret en fit don à l’Établissement national d’administration pénitentiaire localisé à Agen. Les enjeux de conservation et de mise en valeur de cet ensemble exceptionnel dominèrent ici la notion de respect des fonds et, plus particulièrement, de respect de son intégrité qui établit qu’aucun document appartenant à un fonds ne doit être ôté pour en constituer une collection ou enrichir un autre fonds [39] . Toutefois, les très bonnes conditions d’accueil ainsi que la coopération entre les deux institutions – notamment lors d’un colloque pour le centième anniversaire de la mort de Tarde organisé par l’Association française de criminologie en septembre 2004 à Agen [40] , mais qui pourrait aussi se développer au travers d’un échange des instruments de recherche – participent aujourd’hui très largement à la valorisation du fonds.

La bibliothèque [41] de Gabriel Tarde rassemble plus de trois mille documents. Composée d’ouvrages et de notices sur la littérature grecque et latine, la philosophie, la sociologie, l’anthropologie criminelle, la statistique, le droit, la psychologie, l’histoire, publiés en français, en anglais, en italien principalement mais aussi, pour certains, en espagnol et en russe [42] , elle témoigne tant de la formation classique que de la curiosité intellectuelle de son propriétaire. Si elle peut intéresser des chercheurs quant à son contenu, notamment à partir d’un travail sur les années de publication ainsi que sur les dédicaces des auteurs, elle peut aussi être appréhendée par l’utilisation qu’en a fait Tarde. De fait, pratiques de lecture et pratiques d’écriture peuvent se juxtaposer si nous nous penchons sur les quelques ouvrages annotés de la main de Gabriel Tarde. Autodidacte, Tarde se représente sa bibliothèque à la fois comme une vitrine du monde savant à la fin du XIXe siècle, dont il se nourrit consciencieusement [43] , mais aussi comme un instrument de travail – un « cerveau extérieur » – témoignant d’une volonté d’appropriation de ce monde savant. Lui-même n’estime-t-il pas, dès juillet 1873, « que, pour arriver à une idée nouvelle, vraie ou fausse d’ailleurs, un savant, un philosophe doit préalablement se nourrir de toutes les idées et de tous les faits découverts avant lui [44]  ». Cette pratique d’accumulation et de compilation dont sont issus les manuscrits d’étude atteste bien de ce laborieux processus de digestion. Cependant, si la bibliothèque tardienne est une source exceptionnelle par son unité et sa permanence, elle a aussi ses limites : elle n’implique en rien que les livres possédés aient été lus, ni même achetés par Tarde, ignore les imprimés sans valeurs qui pouvaient constituer ses lectures plus fréquentes et est sans prise sur les livres issus des bibliothèques ou de prêts.

Au travers de cet exemple, le bénéfice de la connaissance de l’histoire du fonds met en évidence la nécessaire confrontation des manuscrits d’études et de la bibliothèque. En effet, à l’aune de la bibliothèque, l’activité d’érudition de Tarde résulte non plus seulement de ses nombreux manuscrits d’étude, produits d’une intense pratique d’écriture, mais aussi d’une pratique de lecture assidue de ses classiques et des ouvrages de ses contemporains. Traces du travail scientifique tardien, bibliothèque manuscrite et bibliothèque imprimée nous plongent dans l’univers de référence de leur producteur.

Le cas de la correspondance pose un problème d’une toute autre nature, celui de la relative passivité de son destinataire. Si nous considérons la correspondance [45] comme un échange, un moyen de communication écrit, elle implique alors l’existence d’un expéditeur et d’un destinataire. La correspondance tardienne est, en cela, incomplète : elle ne nous présente que le point de vue de l’expéditeur. Elle se caractérise dès lors comme une correspondance passive. Sauf quelques rares exceptions, il manque la plupart des lettres écrites et envoyées ou, au moins, leurs brouillons, par Gabriel Tarde, autrement dit, sa correspondance active. À défaut d’une correspondance active, notre travail a donc consisté à recenser les lettres de Tarde dans les fonds d’archives privées de ses contemporains. Nous avons pu ainsi reconstituer l’échange épistolaire entre Gabriel Tarde et Ludovic Halévy, madame Hermann Raffalovich, George Renard, Ferdinand Brunetière, Louis Havet, Ernest Lavisse, Ossip Lourié, Eugène Müntz, Gaston Paris, Lionel Dauriac, Xavier Léon et Eugène Fournière dont les fonds sont déposés dans des bibliothèques et institutions parisiennes ; entre Gabriel Tarde et Alexandre Lacassagne dont les archives sont accessibles à la bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu et rassemblent de nombreux documents concernant Tarde ; enfin, entre Gabriel Tarde et Ferdinand Tönnies (Bonn, Allemagne), Napoleone Colajanni (Palerme, Italie), Achille Loria (Turin, Italie) et Filippo Turati (Amsterdam, Pays-Bas) [46] .

Disposerait-on de toutes les archives existantes sur un sujet, d’un fonds dense et riche comme celui de Gabriel Tarde, serait-on pour autant mieux armés pour écrire l’histoire ? Nous ne le pensons pas, car l’histoire ne se réduit pas à une accumulation d’archives juxtaposées. Si l’écriture de l’histoire s’appuie sur des archives qui conditionnent le travail scientifique, elle dépend aussi de l’interprétation, du regard que porte l’historien sur ces sources. Le questionnement propre à l’historien propose un sens à une masse de documents et les révèle ainsi en tant que sources. Les mêmes archives peuvent dès lors apporter des réponses différentes en fonction du choix de l’historien, de ce qu’il retient d’elles. Et il le doit tout autant à ses propres hypothèses qu’au contenu lui-même, à sa vision du passé autant qu’à sa perception du présent. Parce qu’elle est humaine, la réalité historique est équivoque, complexe et inépuisable. Parce que le fonds Tarde est le produit d’un homme, d’une vie, il nous rappelle que l’histoire, malgré sa tension vers l’objectivité, est subjective parce que liée à de multiples individualités qui composèrent ce que fut la réalité historique d’un passé révolu. En cela, le fonds Tarde nous fait toucher du doigt toutes les vérités, toutes les écritures, tous les possibles du réel. Il nous appelle à assumer notre propre subjectivité dans la construction de l’histoire.

Notes :

[1] François Simiand, « Méthodes historiques et sciences sociales », Revue de synthèse historique, 1903, p. 129-157.

[2] Pour n’en citer que quelques-uns : Lucien Jaume, Tocqueville : les sources aristocratiques de la liberté. Biographie intellectuelle, Paris, Fayard, 2008 ; Sylvain Dzimira, Marcel Mauss. Savant et politique, Paris, La Découverte, 2007 ; Dominique Margairaz, François de Neufchâteau. Biographie intellectuelle, Paris, Publication de la Sorbonne, 2005 ; Benoît Marpeau, Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel, 1841-1931, Paris, CNRS Éditions, 2000.

[3] L’œuvre de Gabriel Tarde est régulièrement rééditée depuis 1999 aux Empêcheurs de tourner en rond.

[4] Marc Renneville, « Préface. Le printemps des sciences du crime » et « Postface. L’hirondelle de la criminologie », dans Gabriel Tarde, La Criminalité comparée, Paris, Le Seuil, 2004, p. 7-23 et p. 207-217.

[5] Bruno Karsenti, « Présentation », dans Gabriel Tarde, Les Lois de l’imitation, Paris, Kimé, 1993, p. VII-XXVI.

[6] Bruno Latour, La Science en action. Introduction à la sociologie des sciences, Paris, Gallimard, 1995, p. 16. Sur la sociologie et l’histoire des sciences : Dominique Vinck, Sciences et société. Sociologie du travail scientifique, Paris, Colin, 2007 ; Dominique Pestre, Introduction aux Science Studies, Paris, La Découverte, 2006 ; Jean-Michel Berthelot (dir.), Les Figures du texte scientifique, Paris, PUF, 2003 ; Dominique Pestre, « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences », Annales, 50 (3), 1995, p. 487-522 ; Bruno Latour, Steve Woolgar, La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, Paris, La Découverte, 1988.

[7] Enseignant à l’École libre des sciences politiques, il organisa des séries de conférences : « Élément de la sociologie politique » en 1896 ; « Problèmes de criminalité » en 1897 ; « Les principes de la psychologie économique » en 1899.

[8] Ils formèrent un groupe d’étude autour d’une revue de psychologie sociale avec, notamment, Jean Paulhan et Jacques Chastenet. Je remercie ici Gilles Le Béguec pour ces informations.

[9] Fille de Guillaume de Tarde, madame Bergeret y entra en 1944. Elle fut l’une de ces cinquante femmes à être admises à Sciences Po après avoir passé un concours cette année-là. Sur un total d’un peu plus de mille étudiants – auditeurs et étrangers inclus –, on compte 136 femmes pour l’année universitaire 1944-1945. C’est en 1915 que  l’École s’ouvre aux premiers « étudiants féminins » qui furent tout d’abord des auditrices libres étrangères. Je m’appuie ici sur la cinquième séance des ateliers d’archives et d’histoire de Sciences Po du 24 novembre 2009, organisée par Dominique Parcollet et Emmanuel Dreyfus et consacrée aux « Femmes et Sciences Po ».

[10] Anciennement Centre d’histoire de l’Europe du vingtième siècle (CHEVS). Situées au 56 rue Jacob dans le VIe arrondissement parisien, les archives contemporaines du Centre d’histoire de Sciences Po sont ouvertes à la consultation des chercheurs de 9h00 à 12h30. Un formulaire d’inscription est disponible sur le site à l’adresse suivante : www.centre-histoire.sciences-po.fr/archives.html.

[11] De même que le fonds Gabriel Tarde, le fonds Cécile Brunschvicg pour le XXe siècle (je renvoie à l’article de Cécile Formaglio, « Le fonds Cécile Brunschvicg », Histoire@politique. Politique, culture, société, N°1, mai-juin 2007, www.histoire-politique.fr) ou le fonds Tocqueville pour le XIXe siècle sont remarquables en soi pour leur importance métrique.

[12] Le 13 mai 1904, Tarde devait faire une conférence à Paris sur « L’avenir Latin ». Le manuscrit fut retrouvé sur le bureau de son domicile de l’avenue de la Bourdonnaye. De même, des éléments de préparation d’un cours sur « La conversation, et son rôle social » pour l’année 1904-1905 au Collège de France, ainsi qu’une étude sur « L’accident et le rationnel en histoire d’après Cournot » furent découverts et attestent bien d’un arrêt brutal de l’écriture scientifique de Tarde qui, jusqu’à la veille de sa mort, travaillait à la relecture et réécriture de textes aussi divers qu’une conférence, un cours ou un projet de publication. La conférence et l’étude sur Cournot furent publiées à titre posthume : « L’avenir latin », Revue Bleue, 18-25 juin 1904 ; « L’accident et le rationnel en histoire d’après Cournot », Revue de métaphysique et de morale, numéro 3, 1905, p. 319-347.

[13] Société historique et archéologique du Périgord, Société des statistiques, Société générale des prisons, l’Institut international de sociologie (1893) et la Société de sociologie (1895), Société de philosophie.

[14] Collège libre des sciences sociales, École libre des sciences politiques, École russe des hautes études sociales (à partir de 1900).

[15] Louise Salmon, « Gabriel Tarde et la société à la fin du XIXe siècle  : rapides moments de vie sociale », Revue d’histoire des sciences humaines, numéro 13, 2005, p. 127-182.

[16] Entre autres poèmes et contes publiés dans Le Glaneur : « La découverte du monde », 18 octobre 1868 ; « La Résurrection des fleurs – Fantaisie », 1er août 1869 ; « Le fils du Résinier », conte d’enfant, 28 janvier, 11, 18, 25 février et 3 mars 1872 ; « Les géants chauves », 21 et 28 mai 1871 (qui fut publié à nouveau par la Revue bleue dans son numéro 20 du 12 novembre 1892) ; « Légende », « L’apparition », « Hommage à M. Lafon-Labatut », 9 juin 1872.

[17] « Évocation », Revue de Bordeaux, 15 mars 1892 ; « La graphologie», Revue de Bordeaux, 15 mars 1892.

[18] Ce sont surtout des comédies qui furent publiées dans la Revue du Siècle de Lyon dont : « Le championnat », numéro 62, 1892, p. 473-492 ; « L’audience », numéro 65, 1892, p. 735-755 ; « Le kiosque », numéro 84, 1894, p. 248-277 ; « Lydie », numéro 90, 1894, p. 632-651.

[19] Fragment d’histoire future est écrit en 1884. Tarde le publie sous forme d’ouvrage chez Giard et Brière en 1896, et sous forme d’article, la même année, dans la Revue internationale de sociologie.

[20] Je renvoie ici aux travaux de Philippe Lejeune sur le journal intime dont Le Moi des demoiselles : enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Seuil, 1993, et, avec Catherine Bogaert, Un journal à soi : histoire d’une pratique, Paris, Textuel, 2003.

[21] Je me permets de renvoyer ici à deux éditions critiques de ces journaux (carnet 17 et carnet 19) : Jacqueline Carroy, Louise Salmon, Gabriel Tarde. Sur le sommeil ou plutôt sur les rêves, et autres écrits, 1870-1873, Lausanne, Bibliothèque d’histoire de la médecine et de la santé, 2010 ; L. Salmon, « Gabriel Tarde et la société… », art. cit.

[22] Jean Milet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, Paris, Vrin, 1970.

[23] Seules deux thèses avaient été consacrées à la pensée de Gabriel Tarde en France avant celle de Milet et toutes les deux en droit : Auguste Dupont, Gabriel Tarde et l’économie politique, un essai d’introduction du point de vue psychologique dans le domaine économique, thèse pour le doctorat en droit, Paris, Éditions Jouve, 1910 ; et celle d’André Geisert, Le Système criminaliste de Tarde, thèse pour le doctorat de droit, Paris, Domat-Montchrestien, 1935. Et seules deux études sur Tarde furent publiées : Maurice Roche-Agussol, Tarde et l’économie psychologique, Paris, M. Rivière, 1926 ; et celle d’Amédée Matagrin, La Psychologie sociale de Gabriel Tarde, Paris, Alcan, 1910.

[24] Sur ce point, voir l’article de Serge Wolikow, « L’enquête sur les archives de la recherche en sciences humaines et sociales (ARSHS). Premier bilan », Histoire@politique. Politique, culture, société, N°9, septembre-décembre 2009, www.histoire-politique.fr.

[25] Gabriel Tarde, « La Graphologie, de M. Crépieux-Jamin », Revue philosophique, numéro 44, 1897.

[26] Centre d’histoire de Sciences Po (CHSP), fonds Gabriel Tarde, GTA 99.

[27] Sur la révolution de l’imprimé et de la presse, voir, notamment, Christophe Charle, Le Siècle de la presse, 1830-1939, Paris, Seuil, 2004 ; Marc Martin, La Presse régionale. Des « affiches » aux grands quotidiens, Paris, Fayard, 2002 ; Dominique Kalifa, La Culture de masse en France, 1860-1930, Paris, La Découverte, 2001 ; Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral, Fernand Terrou (dir.), Histoire générale de la presse française, t. 2, De 1815 à 1871, Paris, PUF, 1969 ; t. 3, De 1871 à 1940, Paris, PUF, 1972.

[28] Gabriel Tarde, L’Opinion et la foule, Paris, Alcan, 1901.

[29] Sur Gabriel Tarde observateur, ou lecteur, du social : Louise Salmon, « Gabriel Tarde, entre dreyfusien et dreyfusiste. Réflexions sur l’engagement d’un “homme de pensée” », Champ Pénal/Penal Field, décembre 2005.

[30] Pour une édition critique du nocturnal, de poèmes ainsi que du carnet 17 des « Études psychologiques sur moi-même », je renvoie à J. Carroy et L. Salmon, Gabriel Tarde…, op. cit.

[31] CHSP, fonds Gabriel Tarde, GTA 99.

[32] Jacqueline Carroy, Marc Renneville, « Une cause passionnelle passionnante : Tarde et l’affaire Chambige (1889) », dans « La criminologie de Gabriel Tarde, d’un siècle à l’autre », Champ pénal/Penal Field, Actes du XXXIVe  congrès français de criminologie, t. 1, septembre 2004.

[33] Gabriel Tarde, « L’affaire Chambige », Archives d’anthropologie criminelle, t. IV, 1889, p. 92-108.

[34] Ibid, p. 97.

[35] Avant sa nomination en 1875, Tarde est secrétaire assistant du juge de Sarlat de 1867 à septembre 1869, puis juge suppléant au tribunal de première instance de septembre 1869 à octobre 1873, il est nommé substitut du procureur de la République à Ruffec (chef-lieu de canton du département de la Charente) en octobre 1873.

[36] Il existe malgré tout une trace inespérée de ses activités de juge d’instruction. Gabriel Tarde a conservé les brouillons de ses constats de lieux et d’affaire écrits lors de ses transports criminels entre 1875-1894 (CHSP, fonds Tarde, GTA 51). Notre thèse s’efforcera de s’appuyer sur ces documents inédits pour mieux éclairer les pratiques professionnelles de Tarde en tant que juge d’instruction, mais aussi pour mieux saisir ce métier qui semble aujourd’hui être le grand absent de l’histoire de la justice, bien qu’il soit l’un des rouages essentiels de la pratique de la justice pénale.

[37] La série des dossiers personnels de magistrats est créée en 1848 – BB6 485-488 pour la période 1850-1870. Ils contiennent généralement une notice individuelle rédigée par les chefs de cours dont le cadre sert de présentation lors des vacances de postes, ainsi que des rapports, recommandations et plaintes contre le magistrat en question.

[38] Massimo Borlandi, Mohammed Cherkaoui (dir.), Le Suicide, un siècle après Durkheim, Paris, PUF, coll. « Sociologie », 2000.

[39] Christine Nougaret, Pascal Even (dir.), Les Archives privées : manuel pratique et juridique, Paris, La Documentation française, 2008.

[40] « La criminologie de Gabriel Tarde, d’un siècle à l’autre », op. cit.

[41] Les travaux en histoire sur les bibliothèques et, plus particulièrement, sur les usages de la lecture, ont été impulsés et portés par Roger Chartier. Voir les rééditions des désormais classiques : Roger Chartier, Pratiques de la lecture, Paris, Payot et Rivages, 2003 ; Guglielmo Cavallo, Roger Chartier (dir.), Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris, Seuil, 2001 ; ainsi qu’un plus récent recueil de matériaux pour une histoire de la lecture et de ses institutions de Jean-Yves Mollier, Histoire de lecture, XIX-XXsiècles, Bernay, Société d’histoire de la lecture, 2005.

[42] Le catalogue de la bibliothèque est en ligne.

[43] La bibliothèque est aussi composée de collections de revues importantes de l’époque : Archives d’anthropologie criminelle, Revue philosophique, Revue scientifique 1868-1889 (39 volumes), Revue de métaphysique et de morale, Revue des deux mondes, Journal des économistes, Revue d’économie politique, Revue historique, la Renaissance latine, l’Occident, Revue internationale de sociologie, l’Année sociologique, Bulletin de psychologie, Revue des revues, la Critique politique, scientifique et littéraire, Bulletin de la société historique et archéologique du Périgord, Bulletin de la société d’anthropologie de Bordeaux.

[44] CHSP, fonds Tarde, GTA 2, « Essentiel pour les bases du système », juillet 1873.

[45] Pour une histoire de la pratique de la correspondance au XIXe siècle, je renvoie au collectif sous la direction de Roger Chartier, La Correspondance : les usages de la lettre au XIXe siècle, Paris, Fayard, 1991, ainsi qu’aux éditions critiques des correspondances. Pour le XIXe siècle, entre Marcel Mauss et Émile Durkheim : Philippe Besnard, Marcel Fournier (éd.), Lettres à Marcel Mauss, Paris, PUF, 1998. Et pour le XXe siècle, entre Marc Bloch et Lucien Febvre : Bertrand Müller (éd.), Correspondance. Marc Bloch, Lucien Febvre et les Annales d’histoire économique et sociale, Paris, Fayard, 1994-2003.

[46] Quelques-unes de ces lettres entre Tarde et ses correspondants italiens ont été éditées : Claude Blanckaert, Massimo Borlandi et Laurent Mucchielli (dir.), « Gabriel Tarde et la criminologie au tournant du siècle », Revue d’histoire des sciences humaines, Paris, numéro 3, 2000.

 

Louise Salmon

Doctorante du Centre de recherches en histoire du XIXe siècle de Paris I et du Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique (CNRS-UMR 6054), Louise Salmon travaille sur la figure de Gabriel Tarde dans la perspective d’une histoire des sciences sociales au XIXe et, plus particulièrement, d’une histoire des pratiques culturelles, sociales et professionnelles.

Mots clefs : Archives ; Manuscrits ; Écritures ; Pratiques ; Histoire des sciences

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  • ISSN 1954-3670