Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

André Loez, 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins,

Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2010, 690 p.

Ouvrages | 23.11.2010 | Charles Ridel
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© Gallimard, 2010Déjà forte de nombreux travaux [1] , l’historiographie de la Grande Guerre vient de s’enrichir, avec la version remaniée de la thèse d’André Loez, d’un nouvel ouvrage universitaire sur les mutineries qui ébranlèrent l’armée française sur le front occidental, au printemps 1917. C’est dire si la trame factuelle de l’événement est désormais bien connue tant les sources et les archives ont été sondées, augmentées et croisées par les historiens. C’est dire aussi et surtout si l’événement suscite encore de multiples lectures. Quelles sont les causes majeures de cette crise ? Que dire de son intensité ? Quels sont les projets et les motivations des mutins ? En somme, quel sens attribuer à cette crise survenue en 1917 ?

Retracer à grands traits l’historiographie des mutineries constitue un préalable utile pour évaluer l’originalité revendiquée du travail d’André Loez. En 1967 est publié l’ouvrage pionnier de Guy Pedroncini. Exploitant des sources alors inédites (archives de la justice militaire et du commandement de l’armée), l’historien remet en cause la lecture de l’événement qui prévalait jusqu’ici, celle, partielle et partiale, de l’Etat-major qui voyait dans cette crise un complot fomenté par des agitateurs pacifistes et socialistes de l’arrière relayés par des meneurs dans les unités du front. Avec quelques 250 cas avérés d’indiscipline impliquant au plus 40 000 mutins, Guy Pedroncini estime que la crise des mutineries est consécutive à l’échec de l’offensive ordonnée sur le Chemin des Dames, le 16 avril 1917, et à l’obstination de Nivelle à transformer l’offensive de rupture en guerre d’usure. Crise strictement militaire, les mutineries « ne sont pas un refus de se battre, mais le refus d’une certaine manière de la faire [2]  », écrit Guy Pedroncini qui rappelle en outre qu’aucun acte d’indiscipline n’eut lieu dans les tranchées de premières lignes face à l’ennemi. Finalement la sollicitude (davantage de permissions), la « fermeté noble » (quelques dizaines d’exécutions), le sens stratégique et tactique de Pétain ont su « guérir » cette montée de fièvre.

Pour l’historien américain Len Smith, les mutineries sont davantage une phase de négociation entre des citoyens-soldats et leur commandement. Dans l’esprit des mutins, il s’agit de renégocier les paramètres de l’autorité en cherchant à peser sur la conduite tactique de la guerre. Finalement, Len Smith considère ces incidents de 1917 comme une crise politique, un sursaut de démocratie directe impliquant des mutins attachés aux valeurs de la République. Bien documenté, l’ouvrage de Denis Rolland ne remet pas fondamentalement en cause les analyses précédentes : crise « exutoire [3]  » contre un commandement archaïque, les mutineries sont une « grève des tranchées ». Entrevue par Denis Rolland, c’est justement cette « hypothèse sociologique » qui est au cœur de l’entreprise d’André Loez. Plus qu’une histoire des mutineries à proprement parler, il s’agit davantage d’écrire une histoire des mutins, tous acteurs d’un « mouvement social de type particulier »  (p. 26).

Pour satisfaire cet objectif, l’auteur a parcouru une épaisse documentation (Archives de la justice militaire, lettres du contrôle postal, graffitis, tracts) dont on trouve la présentation complète dans des Annexes en ligne sur le site du Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 (CRID 1914-1918). Cette masse documentaire, par sa diversité même, recèle de nombreux effets de sources comme ces processus de minimisation ou d’exagération induits par la place des témoins dans la crise ou dans la hiérarchie militaire. Ceci n’est qu’une des difficultés d’appréhension d’un objet historique protéiforme. Au juste qu’est-ce qu’une mutinerie ? Quels types d’incidents retenir ? Combien de soldats sont nécessaires pour constituer une mutinerie ? Parmi les mutins, combien de meneurs, combien de menés ? Autant de questions pertinentes qui font dire à André Loez que l’événement n’est pas réductible à une nature unique et résiste à toute tentative de « simplification » (p. 21).

Simplification impossible en effet lorsqu’on aborde l’étiologie de la crise. L’échec de l’offensive du Chemin des Dames est sans doute pour beaucoup dans le mécontentement du printemps, mais c’est surtout le contexte général qui vient grossir les rangs des mutins. Le printemps 1917 s’inscrit en effet dans une « dynamique événementielle » (p. 26) inédite avec la révolution russe, les débats autour de la conférence socialiste sur la paix qui doit s’organiser à Stockholm et le début de grèves ouvrières en région parisienne. Tous ces événements entrent en résonance en mai pour renforcer « l’espoir d’une fin » chez les soldats et libérer « un temps de l’action » (p. 186) qui va connaître son acmé au cours du mois de juin 1917.

Simplification difficile ensuite lorsque l’auteur observe à l’échelle micro-historique la variété des pratiques d’indiscipline lors de la mutinerie. Délaissant le récit linéaire des mutineries, André Loez propose une originale tentative d’anthropologie politique et sociale d’un mouvement de transgression militaire. Ici réside la réelle plus-value historiographique de cet ouvrage. Les mutineries se produisent dans l’arrière-front, un cadre rural où les unités sont éparpillées dans de multiples villages qui servent de cantonnements. Parmi ceux qui ont choisi la désobéissance, André Loez prend soin de relever toute « une grammaire protestataire qui emprunte aux mobilisations civiles comme aux habitudes militaires » (p. 300) : réunions, discours, manifestations, désignation de délégués, avec parfois présentation de doléances à la hiérarchie, défilés avec drapeau rouge et souvent en entonnant l’Internationale. Quelques régiments envisagent même une marche sur Paris, mais très rares sont ceux qui passent à l’acte. Empruntant souvent au registre républicain, les doléances des mutins forment un ensemble composite de revendications matérielles (plus de repos et de permissions, meilleurs cantonnements) et politiques (la fin de la guerre, l’égalité de l’impôt du sang à travers la critique des embusqués). Légitimes aux yeux des mutins, les mutineries se distinguent par leur caractère majoritairement non violent (73,8% des rapports des mutins envers les officiers sont exempts de toute forme de violence). Dans cette crise, il faut souligner le savoir-faire et la capacité de médiation de nombreux sous-officiers et officiers de contact qui ont permis d’éviter le pire en exhortant la troupe mutinée ou en négociant avec elle.

Simplification non souhaitable enfin lorsqu’on considère les multiples facteurs d’extinction de cette crise après le 1er juillet 1917. D’abord, tous les éléments du contexte national ou international qui rendaient possible l’espoir d’une fin de guerre ont peu à peu disparu. En France, les grèves ouvrières s’achèvent début juin 1917, dès la satisfaction des revendications salariales. En Russie, le nouveau gouvernement provisoire veut reprendre l’offensive contre les Allemands. Quant au projet d’une conférence de Stockholm, il est repoussé sine die. Il y a toutefois des causes plus profondes. Minoritaires dans leurs unités, les mutins sont tiraillés par des « dilemmes » qui interdisent toute radicalisation de leur action. Dilemmes qui tiennent en quelques questions. Jusqu’où pousser la contestation alors que nombre de camarades des unités sont encore en première ligne ? L’arrêt de la guerre constitue-t-il une « fin honorable » au conflit tant que le Nord de la France reste largement occupé ? La réaction de la hiérarchie militaire étouffe aussi le mouvement. Si l’élévation du taux de permission est « un des modes prioritaires de gestion de la crise » (p. 527)  pour disperser les meneurs, l’armée renoue également avec une justice militaire d’exception (possibilité de juger en conseil de guerre sans instruction préalable, etc.). Au total, 57 mutins sont exécutés, sans compter les autres peines ou les versements dans des unités coloniales.

Utile complément aux livres déjà publiés sur ce thème, l’ouvrage d’André Loez porte toutefois en lui une volonté de rupture historiographique en conférant un nouveau statut aux mutineries. L’auteur cherche à en faire un mouvement de masse, une rupture radicale, « inouïe », « unique » (p. 29) et violente avec l’institution militaire, dont l’objectif était bien de mettre un terme à la guerre. C’est sur ce point que l’ouvrage peine à convaincre.

D’abord parce qu’il éreinte injustement les travaux des historiens qui l’ont précédé. Pourquoi affirmer par exemple que les projets de marche sur Paris étaient, jusqu’à son livre, « entièrement invisibles dans l’historiographie » (p. 260) alors que Guy Pedroncini les évoquait déjà en 1968 [4]  ? Pourquoi présenter également avec des accents de révélation le fait que l’échec d’avril 1917 et les mutineries qui s’ensuivent ont entamé le potentiel offensif de l’armée française et contraint l’Etat-major à faire une sorte de pause [5]  ? Le nouveau général en chef et son état-major savent pertinemment que, dans l’immédiat, les troupes ne sont pas matériellement, physiquement et psychologiquement en mesure de conduire une quelconque attaque d’envergure. Pourquoi récuser enfin les explications avancées par Len Smith (les mutineries, moment de négociation) et par Denis Rolland (les mutineries, grève des tranchées) alors que des pans entiers de l’ouvrage de Loez en montrent au contraire la pertinence [6]  ?

Ensuite, l’ambition même de l’auteur de « réévaluer à la hausse l’intensité des mutineries » (p. 541) n‘emporte pas l’adhésion. L’intensité exceptionnelle de cette crise, André Loez la devine d’abord dans les efforts de minimisation et d’occultation de la hiérarchie militaire régimentaire. Il argue surtout de la découverte de 27 nouveaux cas de mutineries qui porte le total des incidents à 111, dont les 50 mieux connus forment un « noyau d’indiscipline » (p. 541). L’auteur parvient au chiffre de 111 mutineries après avoir préalablement retranché, au motif qu’ils étaient obscurs et mineurs, de nombreux incidents aux 250 cas recensés par Guy Pedroncini ou aux 161 comptés par Denis Rolland. Sur ces nouveaux chiffres avancés par l’auteur, deux remarques s’imposent. Obscures et mineures, les 27 nouvelles mutineries trouvées par André Loez ne le sont-elles pas également lorsqu’on remarque, dans les annexes en ligne, que la plupart d’entre elles ne sont révélées que par une source unique (un témoignage, une lettre du contrôle postal) ? Au-delà, il y a surtout un problème d’arithmétique : comment plaider l’intensité accrue des mutineries avec un nombre inférieur d’incidents (111) par rapport à Pedroncini (250) et Rolland (161) ? André Loez cherche à résoudre cette contradiction à l’aide du concept de « continuum d’indiscipline » qui lui permet d’agglomérer, en amont et pendant la crise de 1917, des pratiques collectives et individuelles d’indiscipline (outrages à supérieur, permissions illégales ou prolongées) dont les mutineries seraient en quelque sorte l’apogée. En premier lieu, ce « continuum d’indiscipline » n’aurait eu de validité selon nous que s’il s’était observé à l’échelle micro-historique dans les parcours de guerre des mutins depuis 1914. Or tel n’est pas le cas puisque la majorité des mutins jugés en 1917 n’ont jamais eu maille à partir avec la justice militaire jusque-là. En second lieu, lesdites pratiques d’indiscipline regroupées sous ce « continuum d’indiscipline » sont d’une extrême hétérogénéité. Une mutinerie n’est-elle pas par essence un acte collectif ? L’agrégation systématique d’actes d’indiscipline individuels à des incidents collectifs entretient une certaine confusion, en particulier lorsque l’auteur transforme la rencontre fortuite de deux soldats quittant la zone de l’arrière-front en « un refus collectif […] pour ne plus combattre » (p. 216). Ces divers actes d’indiscipline trahissent-ils un même et seul refus de la guerre ? Une insulte à un supérieur relève-t-elle forcément d’une opposition à la guerre ? En quoi une permission illégale s’inscrit-elle nécessairement dans la même logique d’indiscipline que le refus de prendre les tranchées ? L’aspirant Lucien Laby, cité à plusieurs reprises par André Loez, est d’ailleurs un adepte de ces permissions indûment anticipées ou prolongées alors qu’il ne fait pas mystère, dans ses carnets de guerre, de son opposition farouche aux mutineries. « Carotter » quelques jours de permission est une pratique courante entre 1914 et 1918 dont les motifs sont très variés. A ce titre, il paraît exagéré de relier les permissions illégales à une « volonté profonde que le conflit s’arrête » (p. 215), d’autant que ces permissionnaires illégaux ont rapidement rejoint leur unité. André Loez ne ménage pas sa critique à l’égard d’un courant historiographique dont le « raisonnement par inférences » permet de dire : « s’ils [les soldats] endurent, c’est qu’ils adhèrent » (p.37). Mais n’applique-t-il pas le suivant à l’égard des mutins : « S’ils désobéissent, c’est qu’ils refusent la guerre » ?

Force est de constater ensuite que l’auteur ne dissipe pas toujours l’ambiguïté entre le désir d’une fin de guerre et la ferme volonté de l’interrompre. Arrêter le conflit dans les conditions tactiques et stratégiques du printemps 1917 ne peut constituer une alternative crédible même au sein d’une troupe exténuée. Les soldats des premières lignes qui résistent aux attaques allemandes sporadiques, l’ont bien compris. N’y a-t-il pas en outre un frein patriotique qui empêche le basculement général ? L’auteur repousse avec force cette hypothèse en niant tout rôle explicatif au patriotisme. Le sentiment national, dans ses infinies variations et ses subtiles ramifications, devient donc une catégorie impensée et impensable, du moins réservée à une élite sociale mais toujours inaccessible ou imposée à la troupe. Mais dans cette crise comment disjoindre l’exigence égalitaire, fort bien montrée par Loez, de citoyens-soldats attachés à leurs droits républicains, de l’Etat-Nation qui a historiquement permis leur reconnaissance et qui précisément joue sa survie dans cette guerre ?

Notes :

[1] Guy Pedroncini, Les mutineries de 1917, Paris, PUF, 1967 ; Leonard V. Smith, Between Mutiny and Obedience. The case of he French Fith Infantry Division During World War I, Princeton University Press, 1994 ; Denis Rolland, La grève des Tranchées. Les mutineries de 1917, Paris, Editions Imago, 2005. On peut mentionner aussi : Nicolas Offenstadt (dir.), Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire, Paris, Stock, 2004 et André Loez, Nicolas Mariot (dir.), Obéir/désobéir. Les mutineries en perspective, Paris, Editions La Découverte, 2008.

[2] Guy Pedroncini , op. cit. p. 312 (les deux citations suivantes également).

[3] Denis Rolland, op. cit., p. 404.

[4] Guy Pedroncini, 1917. Les mutineries de l’armée française, Paris, Julliard, coll.  « Archives », 1968.

[5] Voir à ce sujet l’interprétation qui est faite par l’auteur de la circulaire n°1 du 19 mai 1917 de Pétain, 257.

[6] Voir les intertitres, la fréquence du terme « négocier », les analyses par André Loez des pratiques et paroles de mutins, toutes inscrites, dit-il, « dans la continuité des conflits sociaux que connaît la France  au début du Xxsiècle » (p. 356).

Charles Ridel

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois - samedi 10 octobre 2020, 16h00-17h30, salle Lavoisier du Conseil départemental de Blois
  •   (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670