Histoire@Politique : Politique, culture et société

Portraits & témoignages Comme l'indique le titre de cette rubrique destinée à mettre en lumière des personnalités politiques ou universitaires, « Portraits et témoignages », aucun cadre formel strict n'a été fixé pour rendre compte des trajectoires individuelles proposées à chaque numéro. Le ou les entretiens pourront être restitués en tant que tels, comme un témoignage brut ayant valeur de source ; ils pourront aussi être croisés avec des publications ou d'autres interventions pour fournir la matière d'un portrait. En revanche, un fil rouge européen donnera sa cohérence aux premières livraisons, rassemblant spécialistes, techniciens, élus et militants de l'Europe.

Entretien avec Georges-Henri Soutou

Propos recueillis le 17 avril 2009

Anne Dulphy, Christine Manigand
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- Le premier point sur lequel nous souhaiterions vous interroger a trait à votre parcours. Comment êtes-vous parvenu à ce choix d’historien, comment est venue votre vocation d’historien et plus particulièrement d’historien des relations internationales ? Quelle a été la part de votre milieu, le rôle de votre père, de votre génération ? Avez-vous lu lors de votre enfance ou de votre adolescence des ouvrages ayant influencé votre vocation précoce d’historien ?

Georges-Henri Soutou : Il faut distinguer deux choses : d’une part, l’intérêt pour l’histoire, et d’autre part, le choix de passer ensuite des concours et de préparer une thèse. Cela constitue deux temps différents.

L’intérêt pour l’histoire est arrivé extrêmement tôt. Lorsque nous sommes rentrés de Yougoslavie, en 1950, j’avais sept ans et nous avons logé dans un premier temps dans un appartement qui appartenait à un collègue de mon père [1] , qui était à l’étranger pour quelque temps. Dans la chambre où je me trouvais, par hasard, j’accédais à une bibliothèque, du moins à certains rayons, mais pas à son sommet étant donné ma taille... Si j’avais trouvé à ma portée des ouvrages de Lénine, ma carrière eût été peut-être différente ! En tout cas, s’y trouvait L’Histoire des Romains de Victor Duruy [2] , et je m’y suis plongé. Je ne comprenais rien, je ne savais pas situer les pays, les continents, mais je trouvais cela fascinant, d’autant plus qu’il s’agissait d’une version illustrée. Le Noël suivant, j’ai demandé à mes parents de me donner une histoire des Romains plus portative, plus simple d’accès, ils ont pris tout simplement un manuel d’histoire de classe de sixième. Les premiers livres que j’ai lus – en dehors des Tintin – étaient des livres d’histoire, en passant par la collection des « vies quotidiennes ». En outre, avec mon parrain Henri Marrou qui venait souvent à la maison quand nous étions à Paris, la conversation venait souvent sur l’histoire. Pendant mes études secondaires, une de mes matières fortes était l’histoire, alors que je me sentais une vocation de scientifique au sens pur du terme – j’ai fait « math élém » puis j’ai commencé une hypotaupe. Cela ne s’est pas bien passé et je me suis retrouvé en khâgne, donc de nouveau dans les lettres et sciences humaines, mais je pensais encore faire une licence et maîtrise (à l’époque cela s’appelait un DES, diplôme d’études supérieures) en histoire, puis après cela aller en deuxième année de Sciences Po. C’est en tout cas ce que j’avais en tête. J’ai hésité, pendant l’été suivant mon DES, entre l’agrégation et Sciences Po, mais nous étions en 1966, et je n’avais pas envie à ce moment-là d’être haut fonctionnaire du général de Gaulle, pour des raisons complexes mais que je résumerais d’une phrase : même si beaucoup de critiques du Général à l’égard des Américains me paraissaient – et me paraissent encore aujourd’hui – fort justifiées, le départ de l’organisation intégrée de l’OTAN en 1966, surtout dans l’atmosphère pro-soviétique organisée par le gouvernement à l’époque, me semblait fort regrettable (je rappelle que j’ai vécu sept ans dans des pays communistes et que certains membres de ma famille avaient un rôle dans le système communiste international ; aujourd’hui, on rigole, mais à l’époque, c’était une réalité). Je décidais donc de passer l’agrégation, ce qui ne m’empêcherait pas de me présenter ensuite au concours de l’ENA réservé aux fonctionnaires. J’ai passé l’agrégation, je fus reçu du premier coup et en plus cacique ! Je dois ajouter que j’avais fait de l’histoire en hypokhâgne et en khâgne mais, quand je suis arrivé à la Sorbonne pour terminer ma licence, j’ai découvert avec ravissement l’histoire universitaire, plus libre, plus fureteuse. Je commençais à me piquer au jeu…

Une fois l’agrégation passée dans ces conditions, on a commencé à me dire qu’il fallait penser à une carrière universitaire. J’hésitais encore. Mon premier poste, en 1969, après le service militaire, fut à l’Institut français de Bonn en Allemagne, mais il s’agissait surtout de participer à une publication de documents diplomatiques allemands de l’entre-deux-guerres. Il y avait alors une commission internationale et j’en étais le membre français. Ce qui m’a permis de vivre en Allemagne, de travailler dans les bureaux d’un ministère allemand. J’avais toujours mon dossier d’inscription à la préparation de l’ENA, mais on m’a alors demandé d’être candidat à un poste d’assistant à la Sorbonne. Seulement, après 1968, j’avais des doutes… Jean-Bernard Raimond, alors conseiller diplomatique de Georges Pompidou, que mon père connaissait bien et qui était venu dîner chez nous à Neuilly, les dissipa. Il me dit que tout allait être repris en mains et que l’on pourrait de nouveau travailler sérieusement à l’université !

À partir de ce moment-là, je n’ai plus regardé ailleurs, je ne dis pas que si on m’avait proposé d’être détaché à tel ou tel endroit, je n’aurais pas accepté, mais j’ai mené une carrière sans avoir à me plaindre : c’était plus facile pour ma génération. Ma carrière n’a pas été difficile, je n’ai jamais eu plus de deux ou trois compétiteurs pour des postes, ce qui n’a rien à voir avec la situation actuelle.

- D’où vient votre intérêt intellectuel pour l’histoire contemporaine et plus particulièrement l’histoire des relations internationales ? Avez-vous hésité entre plusieurs périodes ?   

Georges-Henri Soutou : J’ai fait mon diplôme en histoire médiévale avec Edouard Perroy sur la « cour des Aides sous Louis XI ». J’avais choisi l’histoire médiévale parce que, en histoire contemporaine, on ne donnait alors, y compris Jean-Baptiste Duroselle, que des études de presse. Certes, je m’intéressais déjà aux relations internationales, mais je voulais faire, pour le DES, une étude complète sur archives.

Après l’agrégation, mon premier intérêt était  l’histoire de l’Allemagne, intérêt qui est toujours resté très vif : un de mes prochains livres devrait porter sur les projets européens de l’Allemagne nationale-socialiste.

J’avais inscrit avec Jacques Droz un premier sujet de thèse d’Etat sur les positions politiques du patronat allemand sous la République de Weimar. Pendant mon séjour à Bonn, j’ai fait le tour des archives des sociétés en Allemagne qui étaient considérables, contrairement à la France de l’époque où il n’y avait que celles de Saint-Gobain ou de Paribas un peu plus tard. J’en suis arrivé après six mois de consultation des archives à la conclusion qu’il y avait un immense matériau disponible, mais qu’après 1968 on ne le livrerait pas à un historien français, surtout qu’un historien américain (Henry Turner) travaillait sur le même sujet ! Je suis donc allé voir Jacques Droz pour lui dire que ce collègue finirait sûrement avant moi. À l’époque, il fallait en outre rédiger une thèse annexe, qui est devenue juste après 1968 un doctorat de troisième cycle. J’avais déjà  discuté d’un sujet très technique avec Jean-Baptiste Duroselle qui, avec son génie, en avait vite compris l’intérêt : l’armistice a été signé en novembre 1918, mais le blocus allié de l’Allemagne ne s’arrête qu’en juin 1919 et encore progressivement. Pourquoi ce retard ? Voilà la question posée par Jean-Baptiste Duroselle. J’ai cherché l’explication, qui ne se comprend que si l’on reprend les buts de guerre économiques depuis 1914. Avec l’accord de Jacques Droz, car entre-temps la thèse annexe n’était plus nécessaire,  j’ai donc choisi les relations internationales en changeant de directeur et de thème pour ma thèse d’Etat. J’ajoute que, lorsque j’étais allé voir Jean-Baptiste Duroselle pour la première fois, j’avais évoqué la possibilité de travailler sur les débuts de la politique européenne de la France autour de 1949-1950. Certes, les archives n’étaient pas ouvertes, c’était alors la règle stricte des cinquante ans, mais mon père m’avait dit que des dérogations étaient toujours possibles. Duroselle n’accepta pas et, à l’époque, c’était le directeur qui vous disait ce sur quoi il fallait travailler. Tout ceci explique mon passage aux relations internationales ; mon premier sujet, l’Allemagne, est resté un peu sous le boisseau. En outre, quand j’ai été élu professeur à la Sorbonne, je ne voulais pas interférer avec mes collègues Bariéty ou ensuite Bled, qui avaient la chaire des mondes germaniques.

- Justement d’où vient votre tropisme pour l’Allemagne ? Votre carrière d’enseignant -chercheur vous a conduit à connaître le système universitaire français et le système allemand puisque vous êtes toujours vice-président du Conseil scientifique de l’Institut für Zeitgeschichte [3]  ? Quelle comparaison pouvez-vous en tirer ?

Georges-Henri Soutou : J’ai toujours dit à mes étudiants qu’on ne pouvait enseigner la vie internationale sans bien connaître la vie intérieure dans tous les domaines des différents pays concernés. Je sais beaucoup d’histoire américaine, russe, britannique, allemande ou italienne. Il faut comprendre les cas nationaux, même si des problèmes transcendent les frontières, on ne peut en être conscient que si on connaît bien les choses. Prenons un exemple : entre la Savoie, le Piémont, la Suisse et l’Autriche existent des structures profondes qui n’apparaissent pas à l’évidence. Ainsi, un Savoyard et un Piémontais se comprennent dans beaucoup de domaines, ont souvent les mêmes représentations du monde et des itinéraires familiaux communs avec la Suisse, et des réseaux de relations jusqu’à la vallée du Rhin, Bâle ou Strasbourg (c’est évident dans les archives de ma belle-famille savoyarde, conservées depuis le XVIIIsiècle).

Je referme cette parenthèse. Donc, l’Allemagne. Je n’ai pas fait d’allemand au lycée – mais latin, grec, anglais… c’était mon siècle ! –, mon père n’a jamais été en poste en Allemagne, je n’y ai jamais vécu avec mes parents. Simplement, j’ai toujours beaucoup entendu parler de l’Allemagne parce que mes parents ont eu les problèmes que vous savez, l’un de mes oncles a quand même passé deux ans à Buchenwald [4]  ; l’Allemagne, dans ma famille, c’était un sujet dont on parlait. En même temps, pour quelqu’un de ma génération, la littérature, la philosophie, la musique … évoquaient l’Allemagne. J’ai décidé que, quoi que je fasse, que ce soit de l’administration à un certain niveau, ou des sciences dures, ou de l’histoire, l’allemand me serait utile. Et puis cela m’intéressait… Peut-être aussi en avais-je un peu assez des histoires de la Seconde Guerre mondiale, envie d’aller voir. J’ai demandé à mes parents d’apprendre l’allemand après le bac. J’ai passé à Munich deux étés dans des cours intensifs. C’est un univers qui est absolument fascinant et où je continue à découvrir des choses, dans la culture, dans les mœurs, dans les comportements, dans la législation, dans l’administration.

Mon expérience à l’Institut d’histoire contemporaine de Munich est à cet égard extraordinaire. C’est un Institut qui est à moitié fédéral et qui, pour l’autre moitié, relève du Land de Bavière. Il est dirigé par Horst Möller, grand historien, extrêmement astucieux, très cultivé [5] . A chaque réunion du conseil, il y a un représentant du ministère fédéral de la Recherche, un du ministère de la Culture de Bavière, et il est fascinant de voir Horst Möller à la manœuvre. Tout cela dans un contexte à la fois très précis sur le plan juridique, pour ne pas dire pinailleur, et en même temps très souple, car un juriste allemand vous tirera toujours de n’importe quel problème, dans un système de droit que l’on a baptisé « romano-germanique » mais qui est en fait largement coutumier. Lisez un jour par curiosité la Loi fondamentale : il y a un rappel des dispositions de la constitution de Weimar, des aspects qui seraient dans un préambule tout au plus, des éléments qui tout d’un coup ont l’air de relever d’une sous-préfecture, c’est hallucinant comme texte constitutionnel mais cela marche !

Sur le plan intellectuel, un livre qui a beaucoup contribué à ma vocation d’historien, c’est Le déclin de l’Occident d’Oswald Spengler. C’est difficilement lisible aujourd’hui, mais il y a une idée qui reste, c’est l’idée de l’indépendance des civilisations les unes  par rapport aux autres : on ne passe pas facilement d’une ère de civilisation à une autre, et il est évident que, pour mes réflexions sur l’Europe, cela a  joué un rôle absolument essentiel. J’étais un peu effondré en lisant l’autre jour le livre qui vient de sortir sur les lectures d’Hitler, la bibliothèque d’Hitler : et bien les lectures d’Hitler et les miennes se recouvrent largement, comme Spengler, Carlyle [6]  !

L’Allemagne, à partir du moment où vous commencez à vous y plonger, c’est suffisamment proche pour qu’on se sente chez soi et suffisamment différent pour qu’on prenne du recul. Qui plus est, avec n’importe quelle personne, vous pouvez avoir une conversation sérieuse ; il n’y a pas beaucoup de pays dans le monde où c’est le cas : cela correspond sans doute à mon tempérament.

Reliez toutes ces raisons… Sans compter que la guerre froide n’était pas pour moi une abstraction. J’y ai d’une certaine façon participé, et le problème allemand était absolument central : si on perdait la partie là-bas, c’était réglé. J’ai vécu deux ans en URSS et j’ai constaté à quel point Allemands et Russes étaient séparés par un fossé historique mais en même temps à quel point sur certains plans ils pouvaient s’entendre. Il était donc capital de connaître bien son Allemagne. Et je dois dire du reste que les experts étaient sollicités. Maintenant que les papiers François Mitterrand commencent à s’ouvrir, j’ai pu consulter l’autre jour pour préparer un colloque en Allemagne des notes du Quai d’Orsay sur les universitaires s’intéressant à l’Allemagne et j’ai compris qu’ils nous faisaient travailler tous séparément : mon nom figurait, j’étais encore un jeune maître de conférences à Paris IV, et nos apports intéressaient tout le monde au Quai et jusqu’à l’Elysée.

- Dans le contexte actuel des débats sur le statut d’enseignant-chercheur, mon interrogation porte sur les structures de recherche consacrées aux relations internationales que vous avez dirigées. Vous avez été à la tête du Centre d’histoire de l’Europe et des relations internationales puis, à à partir de 2002 avec Robert Frank, à la tête de l’UMR IRICE. Une vaste usine à gaz, ces UMR ? Que pensez-vous de cette expérience ?

Georges-Henri Soutou : Je vais être très direct. J’ai fait ce que j’ai pu, mais on m’a tué quatre ou cinq centres de recherche, soit parce que l’évaluation n’était pas bonne, soit par une réforme quelconque, soit à l’intérieur de Paris IV même : c’était le cas du premier dont je m’occupais avec Claude Polin sur le monde actuel de façon pluridisciplinaire, mais cela a été balayé. Mais c’étaient de petites structures. La seule fois où nous avons pu avoir quelque chose de plus consistant, avec un minimum d’argent, la possibilité d’organiser des colloques, des programmes d’études, et de rassembler vraiment les gens, c’était avec l’UMR IRICE, « Identités et Relations internationales de l’Europe ». L’avantage de l’UMR, c’est une grande souplesse d’une part, et d’autre part l’équilibre CNRS-université. Je ne dis pas qu’on ne peut pas imaginer dans l’abstrait encore mieux, mais l’expérience a prouvé que cela marchait parce que tout le monde était intéressé par les thèmes retenus. Je dois dire que la personnalité de Robert Frank a été essentielle dans ce succès. Nous avons pu pour la première fois associer de jeunes collègues, y compris des allocataires, des post-doc qui ne sont pas dans l’enseignement supérieur, des doctorants, à une structure qui existe et à des activités réelles, pas seulement sur le papier… Mon seul regret a été d’avoir dû attendre pratiquement le soir de ma vie, 2002, pour arriver à cela. Je vais vous dire comment cela s’est passé. On était chacun en train de préparer de son côté le contrat quadriennal nouveau et Robert Frank m’a proposé de créer une UMR commune à Paris I et Paris IV, outre bien sûr le CNRS. Je vous rappelle que, pour les relations internationales, le CNRS n’avait jamais rien reconnu, si ce n’est un petit GDR (groupement de recherche) mais qui allait arriver à son terme. C’était donc tout ou rien. Mais il y avait une condition : que ce soit pluridisciplinaire, englobant les spécialistes d’aires culturelles. Comme à Paris IV, pour le contrat quadriennal, j’étais alors vice-président pour la recherche, j’avais dit à mes collègues que nous avions trop de centres de recherches – 70 – et qu’il fallait en ramener le nombre à 40 pour être crédible. J’ai annoncé que je donnais l’exemple : il y a un centre de relations internationales, un centre d’études germaniques, on fusionne, ce qui a été le noyau de la contribution de Paris IV à l’UMR. On avait fait quelque chose de modulaire, c’est-à-dire que si l’UMR marchait c’était parfait, si elle ne marchait pas nous avions malgré tout un noyau Paris IV, avec des germanistes.

- Vous avez associé les germanistes ?

Georges-Henri Soutou : Bien sûr ! J’aurais volontiers associé les slavisants mais ils avaient d’autres projets, ce n’était pas compatible. Mais les germanistes, c’est déjà un gros morceau : Paris IV, c’est la plus importante UFR d’études germaniques. Donc l’expérience de l’IRICE est pour moi positive à 100%. En dehors de la France, je n’ai connu que quatre établissements…

- C’est la question que j’allais vous poser, les comparaisons étrangères…

Georges-Henri Soutou : D’abord en Italie, mais il est hélas moins performant aujourd’hui, le Centre d’études sur l’Etat à l’université de Florence : une cinquantaine de personnes, représentant les relations internationales, l’économie internationale, différents grands pays, le droit international. C’est la combinaison idéale. Si j’avais pu mettre des juristes internationaux… Cette combinaison idéale de juristes internationaux, d’économistes internationaux, de spécialistes d’aires culturelles, évidemment d’histoire plus strictement internationale, vous l’avez à Florence, à King’s college – plus ciblé sur les questions militaires – et encore mieux à la LSE à Londres, ainsi qu’à l’Institut de hautes études de relations internationales à Genève. Vous auriez cette maison, ici même, à condition qu’il y ait une synergie plus volontariste : il y a tout ce qu’il faut pour égaler la LSE et Genève, les étudiants peuvent trouver déjà dans beaucoup de formations ce qu’ils cherchent dans ce domaine...

- A Genève, il y a un petit nombre d’étudiants, choisis…

Georges-Henri Soutou : Et une vie confortable ! Mais sur le plan de ce que nous disions, c’est-à-dire l’association de l’histoire, des relations internationales, de l’économie, du droit, des aires culturelles, c’est la structure idéale, un milieu indispensable.

- Autre constante de votre carrière, le souci des archives et de leur publication. Si je ne m’abuse, vous êtes toujours vice-président du conseil de publication des Documents diplomatiques français…

Georges-Henri Soutou : Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, il faut préciser que la structure a un peu changé : il y avait deux commissions, l’une des archives, l’autre de publication, qui ont fusionné il y a quelques années. Il n’y a plus au sens propre de vice-président du conseil de publication. Je suis donc membre de la commission des archives, chargé de publier la période 1944-1954, Maurice Vaïsse prenant la suite. Si l’on veut bien se souvenir que j’ai continué à participer au titre du CNRS aux publications de Bonn des années après avoir quitté Bonn, et que d’autre part j’ai publié les articles de Raymond Aron – sans être des archives au sens propre du terme, c’est quand même une source –, j’ai à peu près toujours publié des archives diplomatiques, c’est une excellente école de formation…

- Vous avez une structure d’étudiants avancés, de doctorants ?

Georges-Henri Soutou : De docteurs qui m’entourent. Nous sommes quatre, mais à temps très partiel. Je le fais toujours remarquer au responsable de la direction des Archives, qui regarde le plafond, qui regarde la fenêtre, nous sommes le seul pays où les documents diplomatiques sont publiés exclusivement par des personnes à temps partiel, avec une secrétaire qui se répartit…

- Il n’y a aucun permanent ?

Georges-Henri Soutou : Non, la secrétaire a quatre commissions à servir. C’est un gros travail, y compris sur le plan de la présentation matérielle pour l’éditeur, avant l’Imprimerie nationale, maintenant Peter Lang. Mais enfin j’estime que pour la formation des chercheurs en relations internationales, le contact avec le document est fondamental.

- Quoique aujourd’hui il soit parfois décrié…

Georges-Henri Soutou : Je maintiens que cela permet de voir quelles sont les affaires qui étaient vraiment vivantes, on voit ce qui correspond à une série purement administrative, ce qui correspond au plan de classement automatique, ou ce qui a été une série effectivement vivante, active. On sait à quel niveau cela a été utilisé. On se rend compte par exemple très bien, pendant la Ve République, que sous le général de Gaulle le Quai d’Orsay est toujours essentiel, sous Pompidou c’est 50-50, sous Valéry Giscard d’Estaing ça diminue… et ainsi de suite. Si on ne va pas voir les archives, on ignore ces aspects.

D’autre part, je reconnais que les archives diplomatiques ont un double contenu : celui auquel tout le monde pense, la politique extérieure ; mais il y a aussi le point d’observation sur le pays où l’on se trouve. Cela apparaît moins clairement, c’est souvent décrié comme source, mais dans un régime autoritaire – ce qui a été le cas en Europe des années 1930 aux années 1990 –, les diplomates sur place ont, malgré les limites apportées à leur travail, davantage de possibilités d’observations que tout autre étranger. D’abord, on peut les expulser mais pas les emprisonner ; on ne peut pas se permettre de les expulser fréquemment comme les journalistes ; ils restent plus longtemps ; par ailleurs, tout au moins dans la période dure des régimes totalitaires, ils ont plus de contact que les étrangers n’ayant pas de statut diplomatique ; enfin, ils partagent la vie quotidienne du pays : quand le service qui fournissait les diplomates à Moscou était incapable de procurer du lait pendant plusieurs semaines, ou quand il n’y avait plus de quoi faire marcher les chaudières de l’ambassade, on comprenait que les problèmes de l’économie soviétique n’étaient pas des inventions de Voice of America, c’était la réalité ! Tout cela est retranscrit dans les archives, qui sont donc un matériau absolument essentiel, même s’il faut bien sûr voir aussi d’autres sources, comme les mémoires…

Il faut insister sur les aspects de droit international, même dans la guerre froide : les Soviétiques étaient des juristes internationaux extrêmement affûtés. Si on ne se plonge pas dans les négociations, parfois rébarbatives, sur le statut de Berlin, sur la question des deux Allemagne, si on ne va pas voir cela de façon vraiment précise, on passe à côté de choses qui ne représentent pas la totalité de la réalité, certes, mais le cadre juridique dont les hommes politiques doivent tenir compte et dans lequel ils vont évoluer. C’est pour cela que, si je suis le premier à dire que les archives ne sont pas la seule approche dans le vaste domaine des relations internationales, elles sont indispensables.

- Quand un historien en herbe regarde votre production, il est pris de vertige. Je ne parle pas des centaines et des centaines d’articles, dans de nombreuses langues, de la douzaine d’ouvrages dirigés – nous faisions allusion à celui avec Jean-François Sirinelli sur Culture et guerre froide –, mais des livres qui ont marqué l’histoire des relations internationales : de L’or et le sang jusqu’à votre dernier ouvrage sur L’Europe de 1815 à nos jours, en passant par Les buts économiques de la Première Guerre mondiale. Registre bilatéral avec L’alliance incertaine, volet est-ouest avec La guerre de cinquante ans [7] , et puis l’Europe : y a-t-il eu un cheminement ? Et quelles ont été vos plus grandes difficultés et vos plus grands bonheurs ?

Georges-Henri Soutou : Plutôt que de cheminement du bilatéral au multilatéral, il faudrait parler d’un balancement. On peut, à mon avis, discerner quatre grands moments méthodologiques. Le premier autour de ma thèse, visant à dépasser le débat de l’époque entre le poids de l’économique et celui du politique dans les relations internationales, et à montrer qu’à un certain niveau les deux se confondent. Le deuxième avec L’alliance incertaine, dans le sillon de travaux publiés en Angleterre, aux Etats-Unis et en Allemagne, et s’inscrivant dans le domaine des rapports politico-stratégiques. Le troisième, concernant le pont aux ânes classique à propos des rapports entre idéologie et considérations réalistes dans les relations internationales,  qui a abouti à La Guerre de cinquante ans. Enfin, parallèlement aux travaux de l’historiographie allemande, un essai sur le système international avec l’Europe de 1815 à nos jours

En ce qui concerne mes travaux actuels, mon père n’avait pas voulu écrire de mémoires, mais avait néanmoins enregistré une centaine d’heure de conversations : je souhaiterai les publier le plus rapidement possible et compte y arriver en 2010. Ensuite j’ai différents chantiers un peu retardés par mes dernières (et difficiles) années à la Sorbonne : la France et la guerre froide, les buts de guerre et la politique de paix de la France en 1914-1919, les projets européens de l’Allemagne nationale-socialiste, et, comme il faut toujours une biographie, pourquoi pas Hitler ? Comme vous le voyez, je reviens à mes anciennes amours – si j’ose dire…

Pour citer cet article : Anne Dulphy, Christine Manigand, « Entretien avec Georges-Henri Soutou », Histoire@Politique. Politique, culture, société, N°8, mai-août 2009.

Notes :

[1] Père de Georges-Henri Soutou, Jean-Marie Soutou naquit le 18 septembre 1912 à Bruges (Basses-Pyrénées). Après avoir hébergé José María de Semprún y Gurrea (1893-1966) et sa famille lors du déclenchement de la guerre civile, il épousa en 1942 Maribel Semprún Maura. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il participa activement à la Résistance d’obédience chrétienne et fut membre de la délégation des MUR à Genève, puis délégué en Suisse du commissariat à l’Information. A la Libération, il entreprit une carrière diplomatique et fut nommé secrétaire d’ambassade en Yougoslavie. Après plusieurs postes au sein du ministère des Affaires étrangères, il fut directeur adjoint du cabinet de Pierre Mendès France (juin 1954-février 1955). Il fut ensuite sous-directeur d’Europe pour l’Europe orientale en 1955-1956, ministre-conseiller d’ambassade en URSS en 1956, consul général à Milan en 1958, directeur des affaires d’Europe en 1961-1962, directeur des Affaires africaines et malgaches, chargé des affaires d’Afrique-Levant, de 1962 à 1966, inspecteur des postes diplomatiques et consulaires de 1966 à 1971 puis, de 1971 à 1975, ambassadeur en Algérie, en 1975-1976 représentant permanent auprès des Communautés européennes, puis secrétaire général du Quai d’Orsay jusqu’en 1979.

[2] Victor Duruy, Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu’à la fin du règne des Antonins, Paris, Hachette, 1876.

[3] Agrégé en 1967, Georges-Henri Soutou passe deux années à l’Institut français de Bonn (1969-1971), devient assistant à l’université de Paris-Sorbonne (1971-1974), maître-assistant à l’université d’Angers (1974-1978), maître de conférences à l’université de Paris-Sorbonne (1978-1988), puis professeur à la Sorbonne en 1988 où il y enseigne jusqu’en 2008.

[4] Jorge Semprún Maura, frère de sa mère.

[6] Timothy W. Ryback, Dans la bibliothèque privée d’Hitler, Paris, Le Cherche Midi, 2008.

[7] Georges-Henri Soutou, L’or et le sang. Les buts de guerre économiques de la Première guerre mondiale, Paris, Fayard, 1989 ; L’Alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996, Paris, Fayard, 1996 ; La Guerre de Cinquante ans. Les relations Est-Ouest 1943-1990, Paris, Fayard, 2001; L’Europe de 1815 à nos jours, Paris, PUF, collection « Nouvelle Clio », 2007.

Anne Dulphy

Ancienne élève de l'ENS Sèvres-Ulm, agrégée et docteur en histoire, Anne Dulphy est maître de conférences à l'Ecole polytechnique et chercheur rattaché au Centre d'histoire de Sciences Po. Ses travaux portent sur les interactions entre questions internationales, politique intérieure et société. Elle s'intéresse plus spécifiquement à la politique extérieure de la France, en particulier ses relations avec l'Espagne et le bassin méditerranéen, et sa position face à l'Europe communautaire. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont La politique de la France à l’égard de l’Espagne de 1945 à 1955 (Paris, ministère des Affaires étrangères, coll. « Diplomatie et histoire », 2002) et, en codirection avec Yves Léonard, De la dictature à la démocratie : voies ibériques (Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2004). Avec Christine Manigand, elle a codirigé Les opinions publiques face à l'Europe communautaire (Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2004) et publié La France au risque de l'Europe (Paris, Armand Colin, 2007). Elle vient de publier un Dictionnaire critique de l'Union européenne chez Armand Colin (en codirection avec Christine Manigand, Yves Bertoncini, Thierry Chopin et Sylvain Kahn).

Christine Manigand

Christine Manigand est professeur en histoire contemporaine à l'université de Poitiers et chercheur rattaché au Centre d'histoire de Sciences Po. Ses recherches portent sur l'interface entre l'histoire politique française, l'aventure européenne et les relations internationales. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont Les Français au service de la Société des Nations (Berne, Peter Lang SA, 2003) et, en codirection avec Elisabeth du Réau, Vers la réunification de l'Europe. Apports et limites du processus d'Helsinki de 1975 à nos jours (Paris, L'Harmattan, 2005). Avec Anne Dulphy, elle a codirigé Les opinions publiques face à l'Europe communautaire (Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2004) et publié La France au risque de l'Europe (Paris, Armand Colin, 2007). Elle vient de publier un Dictionnaire critique de l'Union européenne chez Armand Colin, en codirection avec Anne Dulphy, Yves Bertoncini, Thierry Chopin et Sylvain Kahn.


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  • ISSN 1954-3670