Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Les entourages des chefs de l'Etat de Mac-Mahon à Valéry Giscard d'Estaing

Coordination : Gilles Le Béguec et Christine Manigand

L’entourage du général de Gaulle à l’Élysée (8 janvier 1959-28 avril 1969)

Eric Chiaradia
Résumé :

L’entourage du général de Gaulle, premier président de la Ve République de 1959 à 1969, se compose de près de deux cents hauts fonctionnaires civils et militaires qui (...)

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Le 28 avril 1969, un peu avant midi, alors que le président du Sénat, chef de l’Etat par intérim se prépare à arriver au palais de l’Élysée, le secrétaire général de la présidence de la République prononce devant les personnels rassemblés des paroles qui permettent à l’historien de définir l’entourage du général de Gaulle. Après avoir rappelé qu’une grande époque prenait fin, Bernard Tricot ajoute : « C’était aussi celle d’une période exceptionnellement dense, active et brillante dans la vie de cette Maison. L’ensemble des hommes et des femmes que nous constituons est réuni ici pour la dernière fois. Il va se disperser. Mais, quel que soit le destin de chacun de nous, nous devons nous comporter comme le Général aurait souhaité que nous le fassions. Soyons discrets, respectueux de la légalité et de la continuité de l’État et, malgré notre peine, conservons au cœur l’espérance [1] . » Cette vaste entité, aussi nommée  « Maison du président de la République », est constituée par deux groupes indistincts : ceux qui sont à proximité du chef de l’État et ceux qui l’assistent dans son travail. L’ensemble est donc vaste et il comprend, aux côtés des collaborateurs de cabinet, des personnels aux tâches subalternes (intendance, secrétariat, sécurité). Pourtant, rien de cela n’est neuf. En 1969, le général de Gaulle a déjà eu plusieurs entourages depuis qu’il était devenu un personnage public.

En effet, le sous-secrétaire d’État à la Défense nationale et à la Guerre du gouvernement Paul Reynaud, à la fin de la IIIRépublique (5-16 juin 1940), le chef de la France libre de juin 1940 à septembre 1941, le président du Comité national français (21 septembre 1941-30 mai 1943), le coprésident puis président du Comité français de libération nationale (30 mai 1943-3 juin 1944) puis le président du Gouvernement provisoire de la République française (3 juin 1944-20 janvier 1946) ont disposé d’entourages. Bien plus, assimilé à un ancien chef de l’État, le général de Gaulle a gardé auprès de lui quelques collaborateurs à partir de janvier 1946. Ces derniers ne s’éloignent nullement lorsqu’il devient le président d’une formation politique, le Rassemblement du peuple français (RPF), de mai 1947 à juin 1955. Ils restent avec lui pendant la « traversée du désert » et à l’époque des grands voyages outre-mer [2] . À son retour au pouvoir en tant que président du Conseil de la IVRépublique, le 1er juin 1958, le général de Gaulle s’entoure, de nouveau, d’un cabinet.

Plusieurs centaines de personnes ont donc été autour de lui, cinq à six cents selon le diplomate Pierre-Louis Blanc, en poste auprès de lui de 1967 à 1970 [3] . Toutefois, aucune étude globale n’a pris pour objet les entourages gaulliens de 1940 à la mort de Charles de Gaulle, le 9 novembre 1970 [4] . Si on écarte les petits personnels et si on considère que, malgré le changement de titre – président de la République à partir du 8 janvier 1959, la période 1958-1969 présente une forte homogénéité, l’essentiel, par le nombre, des collaborateurs se situe bien dans la dernière année de la IVe République et dans la première décennie de la VRépublique. Cependant la notion d’un entourage uni naît en 1970, à la mort du chef, quand se rassemblent les anciens de la « Maison » présidentielle. Ils sont alors, pour notre période, cent quatre vingt seize.

Que représente l’entourage pour le général de Gaulle ? Pourquoi et comment arrive-t-on auprès d’un homme à la dimension exceptionnelle et charismatique ? Peut-on parler, pour les années 1959-1969, comme entre 1940 et 1946 au temps du gaullisme de guerre, et comme entre 1947 et 1955 au temps du RPF, d’un nouveau rassemblement à la tête d’une France modernisée dans son économie et dans ses structures ?

L’entourage du général de Gaulle est nombreux et il est responsable de diverses missions. Cet ensemble fait la part belle aux élites administratives de la nation. Sa technicité aide à fixer les pouvoirs présidentiels et à mettre en œuvre les orientations du président de la République dans le cadre d’une nouvelle constitution.

Un entourage nombreux, spécialisé et hiérarchisé, 1959-1969

Des nouveautés : l’œuvre du général de Gaulle

La présidence du général de Gaulle (8 janvier 1959-28 avril 1969) inaugure de nouveaux titres donnés à ceux qui travaillent auprès de lui.

En janvier 1959, une règle non écrite introduit d’abord un secrétariat général de la présidence de la République qui existait depuis la présidence du maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta, de 1873 à 1879. Cet organe s’étoffe par le nombre. On trouve ensuite un état-major particulier auprès du président de la République, chef des armées. Un secrétariat général pour la Communauté relève du président de la Communauté franco-africaine. Seul le cabinet coiffé par un directeur reste classique. L’ordre protocolaire change. Si la primauté du secrétariat général demeure, le cabinet prend la seconde place devant le secrétariat général pour la Communauté et devant l’état-major particulier. À la différence des autres structures qui disposent d’organigrammes internes, le secrétariat général pour la Communauté voit ses prérogatives, sa composition et son fonctionnement précisés par les textes qui paraissent au Journal officiel. L’article 9 de l’ordonnance du 19 décembre 1958 portant loi organique sur le Conseil exécutif de la Communauté, le décret du 20 février 1959, l’instruction du 16 mars 1960 et, après les indépendances africaines, le décret du 16 mai 1961 qui instaure, jusqu’en juin 1974, un secrétariat général à la présidence de la République pour la Communauté et pour les affaires africaines et malgaches, inscrivent les principales mutations dans le temps.

A leur tête se démarquent, selon une expression orale interne, les « quatre grands » appelés à partir du courant de 1959 à exposer, chaque soir et individuellement, ce qui relève de leur secteur : les affaires de l’État pour le secrétaire général, les contacts avec la nation pour le directeur du cabinet, les affaires africaines et les questions militaires pour le second secrétaire général et pour le chef d’état-major particulier. Il s’agit encore d’une continuité puisque cette gaullienne habitude de guerre persiste pendant la IVRépublique : le président René Coty ne réunit-il pas, chaque soir lors d’un entretien collectif, ses quatre principaux collaborateurs civils et militaires ?

Il s’agit enfin, d’après le Journal officiel, de « Nominations auprès du président de la République ». Cela renforce le caractère propre de l’entourage : il est bien celui du chef de l’État. Une relation permanente s’instaure entre ce dernier et le cercle proche de ses collaborateurs. Cela se remarque d’emblée : le nombre des conseillers n’augmente-t-il pas par rapport aux présidents des républiques précédentes ?

Des collaborateurs nombreux au fonctionnement hiérarchique…

Pendant les sept mois de la présidence du Conseil, de juin 1958 à janvier 1959, l’équipe de l’hôtel Matignon compte trente-quatre membres civils et militaires dans ses structures (vingt-cinq pour le cabinet, neuf pour le secrétariat général pour les affaires algériennes).

L’effectif de la présidence de la République s’aligne sur cet effectif conséquent. En janvier 1947, au début de la IVRépublique, le président Vincent Auriol s’entoure de onze membres. En janvier 1954, son successeur René Coty dispose de douze personnes. Rien ne ressemble moins au passé que l’entourage gaullien :

Secrétariat général

53

Cabinet

35 (55 1958-1969)

Secrétariat général pour la Communauté

60

État-major particulier

53

Commandement militaire du palais

2

Total 1959-1969

196

Total 1958-1969

210

Si le général de Gaulle dispose encore de sept collaborateurs en tant qu’ancien chef de l’Etat en 1969-1970, on voit bien que l’entourage est étoffé [5] . On compte une moyenne annuelle de  soixante-huit collaborateurs civils et militaires pour les années 1959-1969. Les variations imposent toutefois une tendance à la baisse : soixante-treize personnes en 1959, soixante-dix sept en 1962, année d’apogée, cinquante-trois en 1969, mais confirment bien l’importance numérique. Parce qu’il transfère le suivi des affaires de l’État au secrétariat général en janvier 1959, le cabinet passe de vingt-cinq membres en 1958 à quinze en 1959. Le secrétariat général pour la Communauté, fort de vingt-sept conseillers techniques et chargés de mission en 1959, s’effondre à douze personnes en 1969 parce que les territoires d’Afrique noire sont indépendants depuis 1960, parce que l’on supprime les chargés de mission africains qui dépendent du budget présidentiel et parce que l’on réduit la part des officieux qui donnent une mauvaise image de la « Maison » présidentielle.

Un renouvellement rapide caractérise l’ensemble. Globalement, le temps de service oscille entre deux et trois ans pour les civils et il reste proche des deux ans pour les officiers qui se répartissent entre le cabinet et l’état-major particulier. Cela n’est pas sans rappeler la durée d’un commandement, le séjour en ambassade ou l’exercice d’une préfecture, c’est-à-dire un temps de responsabilité normal au sein de la haute fonction publique. Un tiers des collaborateurs demeure en poste plus de quatre ans et 5 % reste plus de neuf ans – une durée qui approche le temps passé par le général de Gaulle au pouvoir. Ces derniers sont les plus humbles dans les grades militaires et, pour les civils, ils n’appartiennent pas aux grands corps. Mais ils ont le privilège d’accéder au général de Gaulle. Enfin, sur les cent quatre-vingt-seize membres, soixante-deux proviennent des armées ce qui équivaut au tiers de l’effectif, proportion inégalée pour un chef de l’État républicain. Ce nombre insolite se retrouve plus tard dans la surreprésentation à propos des témoignages de fidélité qui serviront l’image post mortem du général de Gaulle. Mais, en cela n’était-il pas précédé par le maréchal Pétain ? Avant et après Charles de Gaulle, les effectifs militaires ont été et redeviendront modestes.

L’organisation interne des différents organes est originale. Si le président de la République nomme auprès de lui, chaque « grand » procède au recrutement et à l’organisation de son service. À la différence des présidences de François Mitterrand et de Jacques Chirac, on est nommé dans une hiérarchie et non sur un emploi. Ainsi, pour le secrétariat général, quatre conseillers techniques respectivement chargés de la diplomatie, des questions économiques et financières, des questions sociales et des affaires juridiques, enfin de l’éducation nationale, de la santé et de la recherche scientifique, se voient rattachés un ou plusieurs chargés de mission. Ce travail d’équipe permet de suivre les différentes activités des secteurs ministériels. S’ajoute à eux le secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature – organe présidé par le chef de l’État. Le secrétariat général pour la Communauté procède de même en 1959-1960 avec quatre conseillers techniques permanents. L’arrivée de Jacques Foccart en mars 1960, nouveau secrétaire général, ne laisse subsister qu’un seul conseiller technique qui assure, d’après un arrêté, l’intérim de son chef tandis qu’il laisse demeurer une dizaine de chargés de mission aux compétences sectorielles et géographiques. Ces derniers sont assistés de quelques chargés de mission africains. Le cabinet présidentiel ne se compose que de chargés de mission qui s’occupent des relations avec la presse, des voyages présidentiels, des réceptions, du protocole (personnels détachés par le ministère des Affaires étrangères mais de fait membres de la « Maison » présidentielle) et, jusqu’en 1961, (en la personne de Pierre Lefranc) des relations avec les sphères gaullistes. Cet intérêt marqué pour l’opinion a pour objectif d’ouvrir la présidence aux courants extérieurs et aussi de la renseigner. En outre, la présence des trois aides de camp, dont le bureau fait antichambre avec le monde extérieur, indique aussi que les affaires privées du général de Gaulle dépendent de son cabinet. L’état-major particulier est composé de représentants des trois armées qu’il fait alterner à sa tête.

Le nombre et la spécialisation indiquent dès 1959 la mise en place d’une présidence active prête à intervenir dans tous les domaines de l’action gouvernementale. Cela se vérifie dans le recrutement.

… et qui forment un groupe de fidèles

Le recrutement est l’affaire des « grands » qui présentent au général de Gaulle le nom du candidat lors de l’audience vespérale. Peu après, le nouvel affecté est reçu par le chef de l’État qui lui fait part, au cours d’un bref entretien, de sa mission. Le départ se clôture par un déjeuner qui rassemble autour du couple présidentiel le ou les partants et où quelques mots sont échangés. Un discours et un toast distinguent les « grands » et leur action. Il semble bien que la latitude donnée pour le recrutement ait été assez large.

La composition du cabinet de 1958 indique-t-elle une tendance pour le recrutement à venir ? Si onze collaborateurs du directeur, Georges Pompidou, sont issus ou sont proches du RPF, le secrétariat général pour les affaires algériennes est marqué par une technicité qui annonce l’appel aux grands corps et une politique libérale sur l’autre rive de la Méditerranée.

Dès janvier 1959, désormais président de la République, le général de Gaulle révise sa manière de composer son entourage. Les « grands » civils, à l’exception de Jacques Foccart, secrétaire général pour la Communauté de mars 1960 à mai 1969, proviennent des grands corps de l’État. Si une part de leur vie s’explique par leur engagement auprès du général de Gaulle dès l’époque de la France libre (les secrétaires généraux diplomates Geoffroy de Courcel et Étienne Burin des Roziers, le directeur du cabinet Xavier Daufresne de La Chevalerie de janvier 1967 à avril 1969), leurs assistants servent l’État même s’ils connaissent les « grands » depuis un moment antérieur. Les collaborateurs du RPF subsistent mais ils diminuent très vite : deux conseillers techniques jusqu’en 1960 (Jacques Foccart et Olivier Guichard) et quelques chargés de mission pour le secrétariat général. Le cabinet, avec le diplomate René Brouillet, directeur de janvier 1959 à juillet 1961, garde une teinte plus gaulliste jusqu’à la fin du premier septennat, mais le renouvellement profite aux hauts fonctionnaires civils en dépit de la présence de trois aides de camp passés par la France libre.

Le secrétariat général pour la Communauté, dirigé de janvier 1959 à mars 1960 par Raymond Janot, maître des requêtes au Conseil d’État, forme un groupe où entrent des membres de son propre corps, des administrateurs de la France d’outre-mer en voie de reclassement et d’anciens collaborateurs autrefois rencontrés dans des cabinets, entre autres en Indochine entre 1952 et 1954. Jacques Foccart ne modifie pas systématiquement cet ordre mais il retrouve des relations entretenues depuis le temps de ses voyages africains accomplis en tant que secrétaire général du RPF. Jusqu’en 1969, ce secrétariat général siège au 138, rue de Grenelle, hôtel de Noirmoutier, mais cela ne contribue pas à faire de tous ces personnels des collaborateurs directs du chef de l’État.

Les officiers généraux, chefs de l’état-major particulier, recrutent les officiers dans un cadre interarmes, mais le départ du général Guy de Beaufort le 1er avril 1960, après quinze mois, et l’opposition d’un groupe à l’orientation libérale en Algérie amorcent une « gaullisation » durable de cet organe. Il est intéressant de constater que les généraux de corps d’armée Jean Olié (avril 1960-mars 1961) et Louis Dodelier (mars 1961-décembre 1962) emmènent, pour le premier, une partie de son état-major algérien, pour le second, un changement dans un sens gaulliste des marins et surtout des terriens. Quelques années plus tard, alors que le général de division et Compagnon de la Libération André Lalande prend la tête de l’état-major particulier (juillet 1967-avril 1969), on observe un phénomène identique, indice qu’une coupure effective a eu lieu avec les cadres de l’armée de terre depuis le dégagement algérien de 1961-1962. Les longs temps de passage du général de brigade aérienne Gabriel Gauthier (décembre 1962-mai 1964) puis du vice-amiral Jean Philippon (mai 1964-juillet 1967) confirment cette tendance. Ils indiquent aussi l’orientation définitive vers la stratégie de dissuasion nucléaire d’une puissance réduite à une dimension européenne.

Le renouvellement de la « Maison » présidentielle se fait donc par connaissance. Les « grands » sont des hauts fonctionnaires d’esprit gaulliste, c’est-à-dire imbibé du sens de l’État et respectueux des méthodes d’un chef naguère connu. Ils favorisent leurs semblables, attachés au service mais détachés de toute référence gaulliste historique. La transition de l’année 1959 le montre facilement. L’esprit de corps et l’ouverture de la « Maison » comme le travail d’ensemble accroissent ce mouvement. Les voyages présidentiels en province permettent d’approcher les sous-préfets en poste (leur venue au cabinet pour suivre les affaires politiques donne un éclairage rassurant en mai 1968). Les audiences accordées par le chef de l’État aux titulaires de responsabilités civiles et militaires et aux ambassadeurs favorisent les choix. Les conseils et comités interministériels restreints montrent des hauts fonctionnaires à l’action. L’entourage favorise les arrivées dans un environnement dégagé des théâtres opérationnels, des contraintes du temps et du gaullisme partisan. L’exercice des responsabilités territoriales constitue un point fort du recrutement. Si les filières « France libre » et RPF ne cessent pas d’exister, elles reculent quand même fortement. En 1969, il ne subsiste plus que cinq membres du cabinet, que trois personnels de la « Communauté », que trois officiers de l’état-major particulier à tirer leur origine du gaullisme. Au seuil des années soixante, les élites administratives ont rejoint le général de Gaulle dans une république soucieuse d’efficacité et qui dispose à son sommet d’une stabilité institutionnelle sûre. Elles l’accompagnent dans la définition et dans le suivi de ses grandes orientations. En ce sens, elles deviennent gaullistes.

Des élites

Grandes écoles, grandes administrations, grands corps de l’État

La présence des grands corps de l’État n’est pas une nouveauté mais leur importance grandit et elle se renforce en amont par la sortie des grandes écoles de la nation.

Issu lui-même de l’École militaire spéciale de Saint-Cyr, général de brigade en mai 1940, Charles de Gaulle, par sa formation, est favorable aux grands corps de l’Etat et à leur efficacité. À la fin du premier volume des Mémoires d’espoir, il rend hommage aux « corps constitués » qui « forment toujours un tout capable et digne. » Il appuie « leur conception d’origine, l’expérience qu’ils ont acquise, l’idée que s’en fait la nation ». Sa phrase de conclusion est dépourvue d’équivoque : « L’édifice de l’État a désormais sa clef de voûte, cimentée avec les piliers [6] . » Elle précède l’évocation d’un autre point d’appui du régime gaullien, le peuple souverain. Par-dessus la classe politique traditionnelle de la république parlementaire, on lit ici la définition d’une république différente. Celle-ci procède d’un mode d’expression direct qui accorde l’élaboration technicienne de la loi et du référendum à son approbation populaire. L’importance des élites au sommet de l’État amplifie un phénomène entamé avec la IVRépublique finissante et développé après 1969.

Sur cent quarante civils, tous organes confondus, les grands corps de l’État comptent cent quatre personnes (74 % du total) [7] . La proportion monte à 81 % pour le secrétariat général et à presque deux tiers pour le secrétariat général pour la Communauté de Jacques Foccart, exportateur de son état. Seul le cabinet, plus politique, semble moins touché mais en avril 1969, à l’exclusion des aides de camp, ses personnels sont totalement issus des grands corps. Sauf un, tous les « grands » civils sont de très hauts fonctionnaires : trois du Conseil d’État (le directeur du cabinet de juillet 1961 à janvier 1967, Georges Galichon, le secrétaire général Bernard Tricot de juin 1967 à avril 1969, le secrétaire général pour la Communauté Raymond Janot en 1959-1960), quatre du corps diplomatique (le secrétaire général pour les affaires algériennes René Brouillet en 1958-1959, les secrétaires généraux Geoffroy de Courcel de 1959 à 1962 et Étienne Burin des Roziers de février 1962 à juin 1967, les directeurs du cabinet René Brouillet de 1959 à 1961 et Xavier Daufresne de La Chevalerie de 1967 à 1969). À cet égard, la continuité est éclatante avec l’équipe de l’hôtel Matignon de 1958-1959.

La nouveauté réside dans le recrutement élitiste des grands commis de l’État en poste dans les administrations territoriales. On engage peu ceux qui sortent directement d’une grande école (deux cas) ou ceux qui restent dans leur corps en poste à Paris (six cas). On profite d’une expérience en province, outre-mer et à l’étranger capable, dans la « Maison » présidentielle, d’apporter une juste appréciation. Une forte mobilité géographique caractérise la majorité de l’entourage élyséen. Elle peut être comparable à celles des politiques du RPF, souvent délégués ou de chargés de mission régionaux, qui apportaient une connaissance du pays réel.

La présidence de Charles de Gaulle inaugure enfin un phénomène appelé à un bel avenir, l’irruption massive des anciens élèves des grandes écoles civiles et militaires. Le temps favorise une montée en puissance.

 

cabinet

secrétariat général

secrétariat général

Communauté

état-major particulier

total

%

1959

  9

8

11

13

41

56,2

1966

  7

12

10

11

40

69

1969

  7

11

10

12

40

75,5

Toutes les grandes écoles profitent de ce mouvement mais l’École nationale d’administration progresse aux dépens des autres (École nationale de la France d’outre-mer, ENFOM, qui ferme en 1960) et aussi aux dépens des filières traditionnelles de recrutement (universitaires, magistrats, fonctionnaires divers, il est vrai pour la première plutôt hostile au gaullisme). En effet, on trouve huit anciens élèves de l’ÉNA en 1959 (11 % des structures civiles), dix en 1969 (19 %). Au terme de la république gaullienne, la moitié des membres du secrétariat général et du cabinet sont des énarques, mais rien ne permet de conclure, malgré les connaissances, à la constitution d’un réseau de recrutement. À titre d’exemple, cinq universitaires sont présents de 1959 à 1969. Beaucoup le sont sur le poste de conseiller technique en charge de l’Education nationale, de la Santé et de la Recherche. Celui-ci passe à un ancien de l’ÉNA venu du Conseil d’État en 1967. Nous sommes bien, ainsi que l’avait remarqué Gilles Le Béguec, au début de la « république des énarques [8]  ». À l’inverse, les anciens élèves de l’ENFOM reculent : treize en 1959, vingt en 1960 (apogée avec près de 24% du total) et dix en 1969. S’ils sont partout présents, ils abondent au secrétariat général pour la Communauté où ils représentent la moitié des effectifs. On n’oubliera pas non plus les officiers sortis de Saint-Cyr, de l’École de l’air ou de l’École navale. Cependant l’ensemble est uni par un autre ciment, le passage par un cabinet ministériel, qui apporte une expérience importante et une mémoire de travail dans la nouvelle « Maison » présidentielle.

Des habitués des cabinets présidentiels

Ceux-ci continuent la IVRépublique (à la différence du renouvellement ministériel et parlementaire) et cela révèle qu’une bonne partie de l’entourage connaît, de longue date, le général de Gaulle. Soixante-dix personnes sont passées par un cabinet ministériel ou présidentiel (36 % du total). Ils sont trente-six en 1959, dix-huit en 1965 et seize en 1969. Le déclin s’explique par l’épuisement de la filière gaulliste des cabinets de ministres ex-RPF. Il y a eu un renouvellement et l’âge d’entrée s’est abaissé. D’autres proviennent de la dispersion des cabinets ministériels (gaullistes) de la VRépublique (Michel Debré en 1962, Gilbert Granval en 1966, Gaston Palewski). D’autres manifestent un gaullisme raisonné, qui espère un État fort et décideur. Tel est souvent le cas des hauts fonctionnaires qui ont participé à des cabinets ministériels de la défunte république. Ils sont une composante notable de l’entourage présidentiel en 1959. Aussi le passage élyséen constitue une continuité souvent placée au milieu des carrières personnelles.

La nouveauté réside dans la sortie. Dès 1959, le Premier ministre Michel Debré accueille quatre éléments hérités de son prestigieux prédécesseur. À partir de 1967, la « Maison » présidentielle devient un vivier. Un point de chute à plus haute responsabilité est trouvé : conseiller technique au cabinet du Premier ministre pour les affaires africaines et pour l’outre-mer en 1962 et en 1967 (René Journiac et Yves Jouhaud), directeur du cabinet de ministres et de secrétaires d’État (le général Pierre Billotte en 1966, Joël Le Theule en 1968, Michel Inschaupé en 1968, Joseph Comiti en 1968, Michel Inchauspé en 1969). Avec trente-quatre unités, le phénomène reste marginal mais il s’accroît. Il touche surtout les chargés de mission de Jacques Foccart. Il n’en demeure pas moins révélateur de la montée en puissance de l’entourage élyséen. Mais ces parcours rendent-t-ils aptes à entrer en contact avec la nation ?

Des contacts limités

Cette critique formulée par les anciens du RPF vise les hauts fonctionnaires. Et les premiers expliquent les insuccès politiques du général de Gaulle : ballottage lors des élections présidentielles de décembre 1965, cécité lors des événements de mai 1968, chimères de la question sociale et de la participation entre 1967 et le dernier référendum d’avril 1969. Certes, le mode de travail limite les contacts et le fonctionnement de la « Maison » présidentielle est perfectible. C’est un peu comme si la période de fondation et de succès des sept mois de 1958-1959 critiquait celle, plus longue, d’établissement et donc d’usure, des dix années suivantes. Au terme de celles-ci, il y a le départ définitif du général de Gaulle.

Le mode de communication éloigne du général de Gaulle. Sauf demande de sa part n’ont accès à lui que les quatre « grands », parfois à plusieurs moments de la journée. Les conseillers techniques et les chargés de mission ne communiquent que par notes écrites. Deux réunions hebdomadaires pour le secrétariat général et pour le cabinet font la synthèse des affaires en cours. Les membres des diverses structures se rencontrent peu. Rares sont les témoignages qui évoquent les autres collaborateurs, y compris le journal quotidien que tient Jacques Foccart à partir de l’extrême fin de 1964. D’ailleurs, le secrétariat général pour la Communauté et l’état-major particulier ne résident pas au palais de l’Élysée. Il faut attendre l’intérim d’Alain Poher en avril-juin 1969 et surtout la présidence de Georges Pompidou pour voir le secrétariat général absorber le cabinet et l’état-major particulier. Aussi, et c’est sans doute le vœu du général de Gaulle, chacun doit travailler dans son domaine, même si une conversation avec l’un de ses « collaborateurs », selon le mot gaullien, déborde parfois [9] . C’est à ce moment et selon les circonstances que le général de Gaulle sollicite un avis, tel un chef militaire qui demande un compte rendu avant la décision à prendre.

L’ouverture provient des relations entretenues au-dehors. Naturellement, les contacts avec les cabinets ministériels favorisés par des relations anciennes, la pratique d’une même grande école et la carrière commune dans les grands corps assurent le suivi des affaires et la préparation de l’arsenal législatif. L’harmonisation est bénéfique et favorise le président de la République. Geoffroy de Courcel, aide de camp en juin 1940, le premier des Français libres, secrétaire général de janvier 1959 à février 1962, le dit bien : « Les limites des missions de ces conseillers n’étaient pas toujours faciles à tracer dans les faits. Un facteur qui a beaucoup contribué à les rendre efficaces sans qu’ils devinssent envahissants était l’existence de relations confiantes de la plupart d’entre eux avec les collaborateurs du Premier ministre […]. Ils se connaissaient depuis longtemps. Même quand ils n’étaient pas d’accord, ils parlaient du moins le même langage et pouvaient aisément déterminer les causes et la portée de leurs divergences [10] . » L’élargissement reste possible puisque les « grands » et leurs équipes reçoivent, au-delà de leurs connaissances et de leurs compétences, tout ce qui ce compte. La rénovation du protocole, les déjeuners à douze couverts, les réceptions et les voyages présidentiels dans tous les départements et l’outre-mer français organisés par le cabinet en liaison avec l’état-major particulier et avec le secrétariat général pour la Communauté, donnent au général de Gaulle un éclairage sur le pays réel, source de sa souveraineté.

L’origine sociale majore les élites, mais elle les isole aussi. Près d’un tiers de Parisiens de naissance, une majorité d’étudiants des grandes écoles de la capitale, un milieu où le père possède un capital social étendu, une succession dans les grands corps, permettent d’échanger avec des semblables, mais guère avec l’ensemble de la population. L’entourage gaullien s’assimile à la France moderne, citadine et qui entreprend, à celle qui reporte sa croissance dans l’ouverture à des flux nouveaux (la construction européenne et l’accélération des échanges), à celle qui envoie de confortables majorités gaullistes à l’Assemblée nationale. Il est alors normal que sa technicité ait été mise en valeur au moment où les pouvoirs du président sont remodelés dans une nouvelle république.

Un nouveau modèle politique

Matignon 1958-1959, un moment fondateur

Ce temps semble fondateur d’après les témoignages. En effet, parmi ceux qui ont participé au cabinet de la présidence du Conseil pendant sept mois en 1958-1959, on ne trouve qu’harmonie et construction. Les observateurs étrangers à ce groupe et qui travaillent avec lui procèdent de même. Olivier Guichard, directeur adjoint du cabinet, évoque « l’enthousiasme et la  confiance, ce mélange, sept mois réussi, de pouvoir et de bonheur… » Le tableau est plus que flatteur et il semble qu’entre Charles de Gaulle et Georges Pompidou qu’il a servis, Olivier Guichard indique la substitution, à travers le changement de Constitution, de la présidence de la République à la présidence du Conseil : « Matignon était le seul centre de décision. Tout y venait. Le Général ne retenait que l’essentiel, et le traitait à grands traits. Il n’avait pas de Premier ministre, mais Georges Pompidou jouait un peu ce rôle. Il faisait plus que de transmettre des instructions. Il prenait des initiatives en matière d’économie ou d’administration. Sur les affaires algériennes, il se contentait d’informer René Brouillet de la façon dont le Général voyait les choses [11] . » Écrites bien après la disparition des deux hommes, ces lignes sont acceptées par les historiens. Serge Berstein dans ses synthèses sur le gaullisme écrit à propos « d’un solide cabinet de conseillers proches qui fait figure de gouvernement occulte puisqu’il prépare directement les décisions du président du Conseil, qu’il appartiendra ensuite aux ministres de mettre en application [12]  ». C’est sans doute à cette époque, au moment de la rédaction de la constitution nouvelle, qu’il faut voir se fixer le rôle à venir du chef de l’État. Si l’on suit les actes du colloque de 2005 consacré à Georges Pompidou, directeur de cabinet du général de Gaulle, Serge Berstein évoque l’œuvre menée de concert entre les politiques du cabinet (ex-RPF) et les hauts fonctionnaires : pleins pouvoirs constituants et utilisation des ordonnances pour légiférer, rédaction de la constitution et de la communauté franco-africaine, politique algérienne faite d’apaisement et de progrès économique et social (plan de Constantine, octobre 1958), plan de redressement financier et création du franc lourd, préparation de l’entrée de la France dans le Marché commun au 1er janvier 1959 [13] . Et l’historien conclut par ces mots : « Paradoxe et exceptionnalité. » Cette activité débordante n’a pas plu. Les nombreux conseils de cabinet réunis par Charles de Gaulle se substituent à l’organe délibératif qu’est le conseil de ministres et au rôle du président Coty et de son entourage [14] . Pourtant, dès janvier 1959, en accord avec le général de Gaulle, ses collaborateurs vont transporter la pratique de Matignon à l’Élysée.

L’élargissement des pouvoirs du président de la République, 1959-1961

L’installation du chef de l’État, le 8 janvier 1959, se traduit par la publication au Journal officiel du même jour de la première partie de sa « Maison ». Quelques heures après apparaissent le nom du Premier ministre et la première liste gouvernementale de la nouvelle République. Quelle dimension va-t-on donner au texte constitutionnel lorsque l’article 5 écrit, à propos du président de la République : « Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État » ? Une question identique se pose à propose de l’article 20, selon lequel « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation. » Avec le général de Gaulle à la tête de l’État, l’effacement ne semble pas envisagé. Se fondant sur la délégation de pouvoir issue du peuple souverain, il intervient : « Mon action consiste avant tout à tracer des orientations, fixer des buts, donner des directives, à l’organisme de prévision, de préparation, d’exécution, que constitue le Gouvernement. Cela a lieu normalement en Conseil [15] . » Il s’agit du conseil des ministres, mais quel sera le rôle de l’entourage ?

Les témoignages s’accordent à dire que chaque membre n’avait pas pour vocation de se substituer au chef de l’État en tant qu’interprète de sa pensée. Cependant, l’intervention est bien réelle dans tous les domaines de la vie gouvernementale. Relisons le mémorialiste qui mentionne les siens : « Si, dans le champ des affaires, il n’y a pas pour moi de domaine qui soit négligé, ou réservé, je ne manque évidemment pas de me concentrer sur les questions qui revêtent la plus haute importance générale. » Il s’en suit une liste qui aborde respectivement l’Algérie, la Communauté, le problème scolaire, l’agriculture, la participation, les affaires économiques et financières, les affaires extérieures et la défense. Il continue : « Avec mon gouvernement, je me trouve donc en rapports constants et approfondis. Cependant, mon rôle n’absorbe pas le sien. Sans doute, l’ayant entendu, ai-je à fixer la direction d’ensemble qu’il doit suivre. » Et il termine en évoquant ses collaborateurs qui reçoivent les communications des ministres [16] . Un partage fixe, à l’Élysée, la répartition des secteurs ministériels. Une lettre du général de Gaulle au Premier ministre Michel Debré du 21 février 1959 l’en informe : « Pour me permettre de suivre le déroulement des affaires à leurs divers stades et d’être à même de me former, en temps utile une opinion à leur sujet, je désire être tenu informé des problèmes importants traités par les différents départements ministériels. Je vous serais donc obligé d’inviter les membres du gouvernement à faire le nécessaire à cet égard. La meilleure voie serait, semble-t-il, que chaque ministre désigne un haut fonctionnaire chargé, en liaison avec le secrétariat général de la présidence, de me faire parvenir la documentation relative aux principales activités de son département, et en particulier, les projets de lois ou de décrets importants. » En plus, la « Note Tricot », du nom du conseiller technique au secrétariat chargé des affaires juridiques et administratives, donne au chef de l’État le pouvoir de signer les décrets non soumis à l’examen du conseil des ministres. On supprime aussi, autour du Premier ministre, les conseils de cabinet [17] . Ce n’est donc pas la gravité des affaires algériennes qui montre la prééminence du pouvoir présidentiel.

Cependant, l’évolution dramatique du conflit algérien accélère l’intervention du chef de l’État. La « semaine des barricades » algéroises (24 janvier-1er février 1960) fournit le prétexte. Si le général de Gaulle songe à mettre en œuvre l’article 16 (les pleins pouvoirs pour six mois), le secrétaire général Geoffroy de Courcel et Bernard Tricot l’en dissuadent. Ils proposent alors la création d’un Comité pour les affaires algériennes présidé, à l’Élysée, par le chef de l’État. Écoutons Bernard Tricot : « Je me suis dit qu’il était urgent de raccourcir les circuits afin que le général de Gaulle puisse périodiquement donner ses directives au délégué général du gouvernement et au commandant en chef en Algérie, sans court-circuiter aucun échelon, donc en présence du Premier ministre… Il ne s’agissait pas de mettre le Premier ministre à l’écart ; il serait là, il ferait ses propositions, présenterait ses réserves ou ses objections, et il l’a fait. » Une lettre du général de Gaulle à Michel Debré, le 8 février 1960 ? va bien au-delà de ces intentions : « Pour mettre en pratique la disposition suivant laquelle les affaires concernant l’Algérie, la Défense, les Armées, les Affaires étrangères et la Communauté doivent être traitées directement auprès de moi… il me paraît nécessaire de réunir ici régulièrement des Conseils restreints où seront prises les décisions dans ces domaines, sous réserve qu’elles ne soient pas arrêtées en Conseil des ministres. Il convient, en particulier, de créer dès à présent par décret un Conseil pour les Affaires algériennes fonctionnant sous ma présidence comme c’est le cas pour le Conseil de défense. » Bernard Tricot signale une meilleure cohérence de l’action, mais il reconnaît « que cela a marqué le début d’une présidentialisation du régime […]. J’ajouterai que, pour moi, ce fut un moyen de faire avancer les idées auxquelles je croyais, parce que le secrétariat du Comité était assuré nominalement par le secrétaire général de la présidence de la République, mais que Geoffroy de Courcel me chargeait dans une large mesure de préparer les séances et d’en rédiger les conclusions [18]  . » Cela renforce les pouvoirs présidentiels, voie choisie dès janvier 1959.

Il apparaît, pour tous les domaines de l’activité gouvernementale, des conseils restreints où figurent, en bout de table, en charge du procès-verbal, derrière un des « grands », un conseiller technique, un chargé de mission, un membre de l’état-major particulier. Si l’assistance de ces derniers est muette, il n’en demeure pas moins possible que leur avis donné par note ou au cours d’un bref entretien avec le chef de l’État ne soit pas déterminant. Au secrétariat général, les conseillers techniques Jean Lévêque pour les affaires économiques et financières de mars 1960 à avril 1964, Jacques Narbonne pour l’éducation nationale de janvier 1963 à 1967, Bernard Ducamin pour les affaires sociales de 1966 à avril 1969 ont imposé leurs idées pour mettre en œuvre le plan de stabilisation en 1963, la politique de sélection et la participation (ordonnance du 17 août 1967). Cela a fixé les rapports avec le Premier ministre mais cela a diminué son initiative. On peut alors lire les événements politiques de la république gaullienne selon ces relations et constater que ce qui se fixe en 1959-1960 contribue à tendre les rapports entre les deux pouvoirs.

Le général de Gaulle, son entourage et les Premiers ministres : des équipes bâties pour longtemps ?

Le temps impose à l’historien une évidence : trois secrétaires généraux, trois directeurs de cabinet, trois Premiers ministres (Michel Debré, janvier 1959-avril 1962 ; Georges Pompidou, avril 1962-juillet 1968 ; Maurice Couve de Murville, juillet 1968-juin 1969). On remarque que deux Premiers ministres ont appartenu à un entourage gaullien : Michel Debré, d’avril 1945 à janvier 1946, Georges Pompidou par trois fois, d’octobre 1944 à janvier 1959. On remarque aussi qu’en 1962 et qu’en 1967, le secrétaire général change quelques mois avant le Premier ministre un peu comme si la double nouveauté, accompagnée de la mise en place d’équipes nouvelles, donnait un nouvel élan à l’action gaullienne. La coïncidence est intéressante, mais le général de Gaulle reste le maître d’œuvre avec la multiplication des conseils restreints qui met en contact direct avec les ministres. Sans doute la nomination de Georges Pompidou en 1962 et son maintien inégalé à ce jour peut-il être lu comme la volonté d’avoir un Premier ministre plus transparent que Michel Debré qui jugeait très mal les interventions gaulliennes [19] . D’autant plus que, de par ses fonctions auparavant exercées en cabinet, surtout en 1958-1959, Georges Pompidou connaissait la façon de travailler du général de Gaulle. Or, avec le temps, les relations entre le général de Gaulle et son Premier ministre se dégradent entre autres sur les choix différents à propos des questions imposées par les contingences. Le malaise profond posé par le mois de mai 1968 nécessite un accord entre les équipes du président de la République et celles du Premier ministre. Or trop d’oppositions quant aux réformes à accomplir étaient survenues pour que l’entente soit restaurée à un moment crucial. La démission du Premier ministre le 10 juillet 1968, ses déclarations annonçant sa candidature à l’élection présidentielle au début de 1969, l’absence de rencontre entre Charles de Gaulle et son successeur en 1969-1970 s’expliquent par des divergences apparues et creusées par les entourages. Les propos de Georges Pompidou, écrits après 1968 (« C’est ainsi que trop d’historiens cherchent dans les coulisses et dans les entourages l’explication des faits. »), s’assortissent d’une nuance [20] .

L’association secrétaires généraux/Premiers ministres forme un cadre apparent commode. Les périodes 1959-1962 et 1968-1969 correspondent à une intense pratique référendaire (trois pour la première époque, une pour la seconde) alors que les années Pompidou se signalent par trois élections législatives (novembre 1962, mars 1967 et juin 1968). Dans le premier cas, l’entourage élyséen, dégagé des contraintes électorales, met sa technicité au service des grandes réformes : il n’y a pas à tenir compte des contraintes électorales. Dans le second cas, les élections obligent à ménager les députés et les intérêts qui se manifestent derrière eux. Le reproche fait au Premier ministre reste d’être trop attentif à ce dernier groupe. Il semble négliger les grands projets présidentiels au profit d’une gestion plus prudente mais dégagée du souffle gaullien. L’absence de relance sociale depuis 1963, « année sociale », selon l’expression employée après le succès de l’UNR-UDT aux élections législatives de novembre 1962, et la timide mise en œuvre de la participation en 1967 marquent la politique intérieure [21] . Cela débouche sur les troubles de mai-juin 1968, véritable crise sociale qui diffère la participation et qui implique l’entourage puisqu’il s’agit de mettre en œuvre une idée éminemment gaullienne. Les murs de l’Élysée abritent les causes de la chute de la république gaullienne. Difficulté à entreprendre une réforme qui remet en cause la notion d’autorité ? Raréfaction des contacts extérieurs imputée à la permanence d’une équipe en place depuis cinq ans et demi autour du secrétaire général Étienne Burin des Roziers ? Décalage entre le monde des élites et les Français ?

Il est difficile d’évoquer l’entourage du général de Gaulle de janvier 1959 à avril 1969 avant le terme des dix années étudiées. Le décès du général de Gaulle en novembre 1970 et la dispersion du dernier cabinet permettent la formation d’une association informelle. Elle rassemble à l’exclusion de toute autre période, c’est-à-dire avant le retour aux affaires de juin 1958. Elle existe encore aujourd’hui, et elle rassemble ses membres en novembre autour d’une messe à la mémoire de celui qui les a réunis et à la mémoire de ceux qui ne sont plus. Le ciment unificateur reste le service du grand homme et la participation à une grande œuvre. On oublie ce qui a divisé pendant l’action : la diversité du recrutement (hauts fonctionnaires et politiques), les fortes inégalités sociales (hauts fonctionnaires civils différents des humbles qui témoignent), l’inégalité des carrières et des destins, les anciens et les nouveaux, les gaullistes et les non gaullistes, les civils et les militaires, les conflits, la souffrance (à propos de la guerre d’Algérie), l’imperceptible, le poids du quotidien qui entrave l’action [22] .

Face aux historiens, face aux contemporains et face aux successeurs, l’entourage tient le langage de l’État efficace, impartial et réformateur. La commémoration – les premiers écrits publiés par la Fondation Charles de Gaulle dans les années 1970, les anniversaires de 1990 ou encore le colloque des 26 et 27 novembre 2007, Le général de Gaulle et les élites – est le fruit de sa mémoire et de son expérience. Certes, parmi les cent quatre-vingt-seize, tous ne contribuent pas de la même manière. Beaucoup sont décédés, certains se sont éloignés, d’autres ont servi mais ils n’ont rien dit, respectant en cela le vœu de leur chef ou parce qu’ils étaient des collaborateurs de rang plus modeste et moins intégrés à la « Maison » présidentielle. Le secrétariat général pour la Communauté ou, selon l’expression interne, la « Maison Foccart », illustre bien ce dernier cas.

Sur près de onze ans, l’héritage est important : un ordre fixé autour du secrétariat général, l’affirmation de la fonction présidentielle, le contrôle de l’activité gouvernementale qui prélude à la présidentialisation du régime, la défense de l’œuvre gaullienne pour l’Histoire. L’entourage devient un nouveau groupe gaulliste. Il n’est pas politique. Il n’est pas formé de compagnons comme au temps du RPF. Il n’est pas forgé autour des combats de la guerre. Ce dernier ensemble homogène, le plus petit par le nombre, un peu plus de deux centaines si on agrège ceux de 1958-1959, le dernier à disparaître parce qu’il est le plus jeune, est à même de défendre une des constructions des plus importantes du général de Gaulle, le rôle du président au cœur des institutions de la VRépublique.

Notes :

[1] Bernard Tricot, Mémoires, Paris, Quai Voltaire, 1994, p. 361.

[2] Gilbert Pilleul (dir.) « L’entourage » et de Gaulle, Paris, Plon, 1979, p. 33 et sq. Jean Lacouture, De Gaulle. 2. Le politique, Paris, Seuil, 1985, p. 421.

[3] De Gaulle au soir de sa vie, Paris, Fayard, 1990, p. 184.

[4] Plusieurs ouvrages font état de l’entourage mais ils fractionnent les périodes. Parmi les plus importants, citons le Dictionnaire commenté de l’œuvre du général de Gaulle, Paris, Institut Charles de Gaulle, Plon, 1975 ; De Gaulle et le service de l’État. Des collaborateurs du général de Gaulle témoignent, Paris, Plon, 1977 ; Claire Andrieu, Philippe Braud, Guillaume Piketty (dir.), Dictionnaire de Gaulle, Paris, Robert Laffont, 2006 ; François Broche, Les hommes de de Gaulle. Leur place, leur rôle, Paris, Pygmalion, 2006 ; Claude Dulong, La vie quotidienne à l’Élysée au temps de Charles de Gaulle, Paris, Hachette Littérature, 1974 ; Patrice Verrier, Les services de la présidence de la République, Paris, PUF, 1971 et Pierre Viansson-Ponté Les gaullistes Rituel et annuaire, Paris, Seuil, 1963. Pour la fin de la IVRépublique et pour le début de la république suivante, nous renvoyons à nos travaux : « L’entourage du général de Gaulle 1958-1969 », communication au colloque Les entourages des chefs de l’État organisé par l’Institut français des sciences administratives au Conseil d’État, 24 mai 2003, actes non publiés et à notre thèse dactylographiée L’entourage du général de Gaulle (juin 1958-avril 1969), université de Bordeaux, 2006. Pour une vue globale sur cette période, Serge Berstein, La France de l’expansion. 1. La République gaullienne 1958-1969, Paris, Seuil, coll. « Points », 1989 et Jean Lacouture, De Gaulle. 3. Le souverain, Paris, Seuil, 1986, offrent les vues les plus commodes. Les tableaux qui figurent ci-après sont issus de cet ouvrage. Gilbert Pilleul, op. cit., fait la somme de toutes les époques gaulliennes.

[5] Pour les structures, Dominique Chagnollaud et Jean-Louis Quermonne, La Ve République. 2. Le pouvoir exécutif et l’administration, Paris, Champs-Flammarion, 2000, reste une synthèse sûre.

[6] Charles de Gaulle, Le renouveau 1958-1962, Paris, Plon, 1970, p. 300-301.

[7] Marie-Christine Kessler, Les grands corps de l’État, Paris, Presses de la FNSP, 1986, p. 14-16 et Jean-François Sirinelli (dir.), Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Paris, PUF, 2003, p. 585 sq.

[8] Gilles Le Béguec, « Les premiers pas de la République des énarques », Bulletin de l’Institut de l’histoire du temps présent, n° 71, juin 1998, p. 8-23.

[9] Charles de Gaulle, Le renouveau, op. cit., p. 287.

[10] De Gaulle et ses Premiers ministres, Paris, Plon, 1990, p. 26 et 133.

[11] Olivier Guichard, Mon Général, Paris, Grasset, 1980, p. 361 et 366-367.

[12] Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001, p. 224.

[13] Bernard Lachaise, Gilles Le Béguec et Frédéric Turpin (dir.), Georges Pompidou, directeur de cabinet du général de Gaulle juin 1958-janvier 1959, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2006, p. 99-101.

[14] Francis de Baecque, René Coty, tel qu’en lui-même, Nancy, Les Editions STH, 1991, p. 278-279.

[15] Charles de Gaulle, Le renouveau, op. cit., p. 285.

[16] Ibid., p. 286-287.

[17] Charles de Gaulle, Lettres, Notes et Carnets, juin 1958-décembre 1960, Paris, Plon, 1985, p. 195 ; Jean Foyer, Sur les chemins du droit avec le Général. Mémoires de ma vie politique 1944-1988, Paris, Fayard, 2006, p. 99 et Bernard Tricot, Les sentiers de la paix Algérie, 1958/1962, Paris, Plon, 1972, p. 129 et 134.

[18] Charles de Gaulle, LNC, op. cit., p. 329 et Bernard Tricot, Mémoires, op. cit., p. 95-96.

[19] De Gaulle et ses Premiers ministres, op. cit., p. 39.

[20] Pour rétablir une vérité, Paris, Flammarion, 1982, p. 7.

[21] Pierre Viansson-Ponté, Histoire de la république gaullienne, mai 1958-avril 1969, Paris, Robert Laffont, 1984, p. 364 et 519.

[22] Guy Thuillier, Pour une histoire de la bureaucratie en France. II, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2001, p. 75, 109 et 155. Ce volume complète celui paru avec le même titre en 1999.

Eric Chiaradia

Agrégé d'histoire, Eric Chiaradia a soutenu sa thèse de doctorat sur L'entourage du général de Gaulle, juin 1958-janvier 1969 en 2006. Professeur en lycée, il participe à l'ANR Gaulhore et il s'intéresse aux formations gaullistes de la Ve République

Mots clefs : Présidence ; gaullisme ; Grands corps ; Secrétariat général.

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