Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Ciao Italia ! Un siècle d’immigration et de culture italienne en France (1860-1960)»

Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte dorée, 28 mars-10 septembre 2017

Expositions | 25.07.2017 | Emmanuel Naquet
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Ciao Italia ?, pour reformuler sans exclamation, mais de manière interrogative, le titre de l’importante exposition au Musée national d’histoire de l’immigration, qui interroge des stéréotypes d’hier, voire d’aujourd’hui, et questionne l’histoire des historiens et l’actualité des citoyens[1]. Car, même si vous avez suivi la carrière d’Ivo Livi, alias Yves Montand, lu Les Ritals de François Cavanna, suivi les cours de Pierre Milza, vécu avec tous les schémas mentaux sur ces Italiens devenus célèbres qui ont « fait la France », ces personnalités comme Leonard de Vinci ou Le Primatice, sans oublier Mazarin, Catherine de Médicis et tous les banquiers lombards jusqu’aux clichés des Italian lovers de la dolce vita popularisée notamment par Fellini, courez au Palais de la Porte Dorée. Car voici – on a envie de dire « là encore »[2] – une belle, riche et suggestive exposition et, ce qui ne gâche rien, un catalogue à l’identique, bien illustré, tous deux organisés et dirigés par Stéphane Mourlane et Dominique Païni[3] ; bref, un événement historiographique qui est une première par son ampleur sur les liens entre les « deux sœurs latines ».

À ce stade, il faut rappeler que l’immigration italienne reste aujourd’hui, non seulement la plus massive – Stéphane Mourlane parle d’« Ulysse collectif » avec un apogée en 1913, constituantplus d’un tiers des étrangers (p. 16) –, mais aussi la plus ancienne et la plus régulière de l’histoire française, l’Hexagone étant le troisième pôle récepteur des Italiens candidats au départ, avec parfois une réémission vers les États-Unis à partir notamment des ports du Havre ou de Cherbourg.

Mais existe-t-il une immigration ? Non, le pluriel s’impose en raison même des origines de ces Italiens installés en France. Il n’y a pas, en effet, « une communauté italienne », mais plutôt des « petites Italies », avec leurs filières d’entrées – en provenance du Nord, principalement –, autant d’identités culturelles et de profils sociologiques, de mobilités sociales (voir les réussites des Ponticelli) et de plafonds de verre. Se croisent ainsi maçons, artistes, commerçants, et se mêlent aussi anarchistes et socialistes, qu’ils soient antifascistes, activistes d’extrême gauche ou « simples » réfugiés. Les pratiques elles-mêmes éclairent les diversités.

Et un mur ? Non plus : entre 1873 et 1914, 1,8 million d’Italiens ont franchi ce qui n’est pas une barrière mais plutôt une interface entre le Piémont et la Savoie ou Nice, avec des liens maintenus de part et d’autre, avec des synergies à plus d’un titre, entre assimilation et intégration (cf. Platini), y compris quand le fascisme est au pouvoir et tente de fermer les frontières en 1927 ou que la guerre stoppe les flux, le régime totalitaire encourageant les retours. Si en 1914, les Italiens représentent la première nationalité en France (7 % de la population hexagonale), la crise des années 1930, et les politiques de naturalisation en France et de retour en Italie entraînent une première baisse des flux, accentuée pendant la Seconde Guerre mondiale ; au mitan des années 1950, ce sont les flux d’Espagnols qui deviennent majoritaires.

C’est donc la nation française comme creuset qui est questionnée sur la longue durée, de 1860 à 1960, au regard des besoins de main-d’œuvre dans différents secteurs comme le BTP – d’où l’image éculée de l’Italien bâtisseur –, l’artisanat, l’épicerie, la mine[4] ; au regard aussi des apports culturels – pensons à la musique (et notamment l’instrument qu’est l’accordéon, utilisé dans les fêtes locales comme lors d’événements internationaux, sans oublier l’accompagnateur Marcel Azzola) ou au cinéma. Les Italiens participent ainsi à la dynamisation des « lumières » et au lancement des « feux de Paris », des peintres aux affichistes – songeons à Giovanni Goldoni, Federico Zandomeneghi, Giuseppe De Nittis, Leonetto Cappiello, Filippo Tommaso Marinetti, Gino Severini, Leonaedo Cremonini, entre syncrétisme et avant-garde. « Dès lors, l’exil n’apparaît plus seulement comme une fêlure, un passage, un franchissement, mais […] comme une métaphore de la création », et un possible retour, même si le peu de témoignages photographiques des migrations transalpines est notable.

Reste que cette multiple circulation s’est effectuée entre l’acceptation et, plus largement, le rejet –, des violences à Marseille en 1881 jusqu’aux massacres de dix-sept « Macaronis » à Aigues-Mortes en 1893, en passant par les poussées xénophobes ici ou là contre ces porteurs de « pêchés d’étrangeté » – la formule est de Pierre Milza –, accusés de nombre de maux – modes culinaires, violence politique ou servilité vis-à-vis du patronat. Ces réceptions, dépendant conjoncturellement des rapports diplomatiques entre la France et l’Italie, s’accompagnent de récits de la traversée alpine ou de poncifs sur la latinité et relèvent parfois du mythe, comme le 7e art ou la philologie l’ont montré. Mais les différents documents illustrent d’autres réalités, telle l’importance des réseaux que figure le garçon d’hôtel devenu catcheur (la « fusée italienne ») puis acteur, Lino Ventura, ou les politiques de l’État italien qui considère, à suivre l’expression de Massimo Taparelli d’Azeglio, que si « l’Italie est faite, il faut faire les Italiens ».

Au-delà de l’écriture muséale, la démarche intellectuelle proposée par les organisateurs et contributeur(e)s, pluri- et même transdisciplinaire, permet de faire dialoguer les champs de recherche en présentant quelque 400 pièces, et en multipliant les regards – pensons aux pages sur l’émigration italienne vue de la Péninsule – et les mémoires qui éclairent autant de patrimoines retrouvés. Se répondent ainsi des images animées avec leurs clichés – ceux de l’Italien passionnel dans Toni de Jean Renoir, du « latin lover » ou de Marcello Pagliero dans Dédée d’Angers (1948) à Aldo Maccione et sa déambulation sur la plage dans L’aventure c’est l’aventure (1972) –, leurs objets quotidiens devenus iconiques (Vespa, et autres Bugatti), leurs tableaux (Gli emigranti d’Angelo Tommasi).

Certes, l’exposition et le catalogue nous apprendront peu de choses que nous ne sachions déjà sur la géographie – et encore avec les développements sur les lieux de passage ou donc de prégnance de l’italianité – ou sur la généalogie de l’intégration en France, et peut nous laisser sur notre faim quant aux révolutionnaires fuyant la répression policière par-delà les Alpes[5]. Mais, l’apport essentiel, on l’aura deviné, est que l’ensemble puise à juste titre dans une présentation historisée des imaginaires, constitue à sa manière un bilan fondamental des études sur l’immigration italienne depuis celui élaboré, il y a près d’une décennie, par Antonio Bechelloni[6], bilan que l’on pourra le cas échéant prolonger, à partir des dernières contributions du catalogue, par d’autres travaux portant sur des angles précis[7] ou par les grandes mises au point entre des Italie(s) et des France(s) « si lointaines et si proches »[8].

Notes :

[1] Voir Stéphane Mourlane, « Que reste-t-il des préjugés ? L’opinion française et l’immigration italienne dans les années 50-60 », Migrations Société, 2007/1, n° 109, p. 133-145

[2] Pensons aux précédents événements consacrés en 2011 et en 2012 aux immigrations polonaise et algérienne.

[3] « Ciao Italia ! Un siècle d’immigration et de culture italiennes en France (1860-1960) », Paris, MNHI, 28 mars-10 septembre 2017 et le catalogue éponyme, sous la direction de Stéphane Mourlane et Dominique Païni, Paris, Éd. de la Martinière (coll. « Histoire des sociétés »), 2017, 192 p.

[4] Mais moins celle du bûcheron, du charbonnier ou du vendangeur.

[5] Cf. les travaux d’Aurélien Delpirou et de Stéphane Mourlane, Atlas de l’Italie contemporaine. En quête d’unité, préface de Marc Lazar, cartographie d’Aurélie Boissière, Paris, Éd. Autrement, 2011, 80 p. ou ceux d’Anna Degioanni, d’Antonella Lisa, de Gianna Zei et de Pierre Darlu (« Patronymes italiens et migration italienne en France entre 1891 et 1940 », Population, 1996/6, vol. 51, p. 1153-1180).

 [6] Antonio Bechelloni, « L’Histoire de l’immigration-émigration italienne en perspective : France, Italie, Amérique », Cahier des annales de Normandie, n° 28, 1998, p. 65-79. Se référer à l’utile bibliographie à la fin du catalogue, qui rappelle l’importante historiographie sur cette thématique.

[7] Luigino Scricciolo et Assunta Soldi, « L’Italie, laboratoire européen de l’immigration », Outre-Terre, 2009/3, n° 23, p. 305-315.

[8] Dont, pour le second XXe siècle, Frédéric Attal, Histoire de l’Italie depuis 1943 jusqu’à nos jours, Paris, Armand Colin, 2004, 416 p., Marc Lazar (dir.), L’Italie contemporaine, Paris, Fayard, 2009, 576 p. et, plus largement, Pierre Milza, Histoire de l’Italie. Des origines à nos jours, Paris, Fayard, 2005, 1104 p.

Emmanuel Naquet

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Pétition : Les archives ne sont pas des stocks à réduire ! Elles sont la mémoire de la Nation
  • Lien vers la pétition : http://chn.ge/2zVYTeJ (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670