Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Privé et public dans les pays communistes d'Europe centrale

Coordination : Sandrine Kott et Michel Christian

Le personnel des entrepreneurs privés de SBZ/RDA, 1945-1990

Agnès Arp
Résumé :

La persistance des petites et moyennes entreprises en RDA est entre autres facteurs le résultat de stratégies entrepreneuriales qui ont su intégrer leur personnel dans le quotidien de (...)

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La chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 a provoqué, comme on le sait, un fol élan d’espoirs retrouvés pour une partie de la population est-allemande, en particulier pour un groupe de personnes auquel on ne pense pas spontanément lorsque l’on évoque l’histoire de la République démocratique allemande (RDA) : les patrons-propriétaires de petites et moyennes entreprises industrielles. Ces derniers dirigent en effet leurs entreprises jusqu'en 1972, avant d’en être progressivement exclus. Alors que la mise en place de la planification socialiste dès 1945 visait une disparition de la propriété privée des moyens de production, nous assistons en zone soviétique d’occupation et en RDA (SBZ/RDA), du point de vue des visées du régime, à un paradoxe, tant au niveau idéologique que sur le plan économique. Ce paradoxe, c’est la persistance du secteur privé pendant vingt-sept ans dans une économie étatisée. Nous allons voir que la ligne de démarcation entre les entreprises du peuple et les entreprises privées est restée fluctuante et que le projet de construire un nouvel Etat socialiste sur le sol allemand a rencontré nombres d’obstacles de nature politique et sociale. Un des ces obstacles fut l’attachement du personnel des petites et moyennes entreprises privées pour leur patron, doté parfois d’une autorité inébranlable dans leur entreprise. L’entreprise privée témoigne ainsi du caractère mouvant de la limite entre les univers publics et privés.

Les entrepreneurs privés décrétés « alliés de la classe ouvrière »

Après 1945, la classe moyenne allemande de la SBZ/RDA connaît une période de pressions jusqu'alors inconnue. Dans la concurrence des systèmes Est-Ouest qui s'instaure en Allemagne, les petits et moyens entrepreneurs privés constituent en SBZ/RDA un groupe professionnel à propos duquel les systèmes s’opposent, mettant en évidence leurs divergences idéologiques. « Parias d'un côté, héros de l'autre » ? La question ne se résume cependant pas à une vision aussi sommaire. Si les parcours de ces patrons semblent être déterminés par l’histoire, les pratiques réelles de l’idéologie marxiste-léniniste en RDA n’en impliquent pas moins des arrangements qu’impose une réalité plus complexe. En effet, les réparations de guerre exigées par l’occupant soviétique sont si grandes que le gouvernement est-allemand reste réservé vis-à-vis d’une étatisation massive de l’économie comme il en va dans les autres démocraties populaires [1] . En outre, l’existence, en miroir, de l’Allemagne de l’Ouest, avec cette question d’une réunification qui reste une éventualité jusqu’en 1955, contribue à maintenir le parti communiste est-allemand (SED [2] ) dans l’incertitude. Une étatisation complète de l’économie reviendrait à donner une réponse anticipée à cette question encore ouverte. Aussi freine-t-il volontiers le déploiement de mesures en faveur de l’étatisation de l’économie tout entière, susceptible, en fin de compte, de se retourner contre lui.

Aussi, au début des années 1950, les techniciens pragmatiques est-allemands s’entendent-ils officieusement sur la nécessité de l’industrie privée en RDA. Les exigences concrètes de production industrielle l’emportent pour un temps sur la mise en place d’une « société nouvelle » et d’un « homme nouveau » dans l’Allemagne communiste. Un réajustement idéologique, inspiré de la notion de « capitalisme d’Etat » introduite par Lénine en 1921 en Union soviétique, autorise alors la coexistence du petit capitalisme dans l’Etat socialiste. Lénine avait effectivement légitimé le stade réformiste (au sens de non révolutionnaire) de la NEP comme la phase nécessaire préparant les conditions pour l’offensive socialiste reportée. On admet alors une politique d’alliance des classes comme une contradiction qui cherche une unité temporaire et partielle entre les classes sociales dont les intérêts sont distincts ou opposés [3] .

Les dirigeants est-allemands prônent alors une politique d’alliance avec les « Mittelschichten » ou « couches moyennes » dans laquelle les entrepreneurs privés sont invités à participer à « l’édification du socialisme ». L’Etat socialiste est-allemand attribue donc à cette « couche » sociale une position propre et lui octroie un statut spécifique, tout en la désignant de façon paradoxale par un terme emprunté au vocabulaire sociologique non marxiste de la fin du XIXe siècle [4] .

Tiraillés entre d’un côté la réflexion idéologique et de l’autre les pratiques économiques, les membres du Parti se départissent alors en deux groupes de pensée – les idéologues et les pragmatiques –, laissant prudemment ouverte la question des expropriations : plutôt que d’aller au devant d’importants troubles sociaux, le SED cède provisoirement, d’autant plus que les 36 000 entreprises privées industrielles et les quelques 300 000 ateliers artisanaux livrent 40 % de la production brute en 1949. Notons ici que le nombre d’entreprises privées passe de 21 112 en 1950 à 3 166 en 1972. A partir de 1956, elles prennent presque toutes peu à peu le statut économique de société en commandite, au sein desquelles l’entrepreneur devient le commandité, un associé indéfiniment responsable. La banque d’investissement allemande de RDA ou une entreprise propriété du peuple (soit une VEB, Volkseigener Betrieb) représentent l’Etat en tant que commanditaire. On recense en 1972 6 479 entreprises avec participation de l’Etat, nommées encore plus couramment « entreprises semi-étatiques ». Ainsi, d’un côté, le gouvernement promet aux petits et moyens entrepreneurs privés une patrie politique sous l’égide du socialisme, loin des Konzern et monopoles capitalistes. De l’autre, il recourt à des méthodes sporadiques pour éliminer certaines entreprises : répartition des matières premières, politiques d’investissement, refus de crédits, voire pratique d’accusations diverses, lourdes de conséquences.

La grande majorité de ces entrepreneurs décident de poursuivre leur activité en SBZ/RDA, dans un environnement hostile à leurs valeurs. En effet, près de 90 % des entreprises industrielles et des entreprises prestataires de services (qui représentent un tiers de l’ensemble) de l’Allemagne centrale sont restées à leur emplacement d’origine, soit environ 210 000 à 300 000 entreprises (nombre approximatif). Si 80 % d’entre elles ont dû abandonner leur activité au profit de l'Etat, 7 % existent encore en RDA comme entreprises privées ou semi-privées en 1972 [5] . La volonté des patrons de ne pas abandonner leur patrie (Heimat) a partie liée avec des caractères propres au capitalisme familial, encore très fort dans la zone d’occupation soviétique. Celle-ci était marquée par l’implantation depuis des décennies d’une industrie développée et diversifiée dans le Sud, en Saxe et en Thuringe. Les trajectoires individuelles de ces entrepreneurs témoignent par ailleurs d’une grande variété de stratégies d’adaptation aux valeurs et réalités d’une société fondée sur l’égalitarisme et la propriété publique des biens de production. Une minorité connaît même un certain succès économique. Face à la difficulté de trouver un dénominateur commun au parcours de ces entrepreneurs, nous avons opté pour une grille d’analyse qui repose sur l’articulation de trois concepts en vue de construire une analyse des réactions et stratégies que les entrepreneurs ont pu adopter sous la dictature est-allemande [6] . Il s’agit  des concepts de « limites de la dictature [7]  » et d’« Eigen-Sinn [8]  » et du le triptyque « Exit, Voice, Loyalty [9]  ». Le concept de « limites de la dictature » renvoie à la capacité du sujet, en l’occurrence sous la dictature est-allemande, à devenir acteur et à cesser de subir les effets de la domination, ne serait-ce que momentanément. Une caractéristique centrale des arrangements sociaux en RDA est un jeu avec les limites aux tracés parfois malléables et incertains. C'est précisément là que nous situons l'action des entrepreneurs privés, dont l’importance économique dans la jeune RDA leur donnent précisément une marge de manœuvre importante, ainsi qu’une capacité d’agir selon leur volonté, ou selon leur « Eigen-Sinn ». L’« Eigen-Sinn » est un terme que l’on peut traduire par « quant-à-soi », « domaine réservé », « marge de manœuvre », et qui souligne le fait que l’individu maintient une certaine autonomie dans ses actions.

Ces catégories permettent ainsi de souligner la concomitance de types de comportement supposés inconciliables dans une dictature.

Quant au triptyque « Exit, Voice, Loyalty » qui éclaire des logiques internes au monde de l’entreprise, est ici très fructueux : la « prise de parole » du petit patron est-allemand est possible dans des conditions bien limitées ; la « défection » quant à elle recouvre les attitudes de fuite physique et mentale face à un effort insurmontable d’adaptation au régime socialiste. Le loyalisme représente cependant l’attitude prédominante chez les patrons, dont l’identité d’entrepreneur est très profondément enracinée dans son environnement social. Toutes ces notions renvoient au clivage caractéristique des patrons privés de RDA, partagés entre leur domaine privé et professionnel et leur intérêt à convaincre l’Etat et leurs partenaires économiques de l’importance de leur production.

Conjointement à ce présupposé d’une variété de marges de manœuvre, quatre références thématiques propres au contexte historique de la RDA affinent la description des parcours de ces patrons d’entreprises privées et mixtes. Le rapport que le patron entretient avec son personnel est l’une des références qui ont retenu notre attention [10] . L’analyse des parcours biographiques des patrons en RDA nous mène ainsi au constat qu’une réflexion politique de leur part s’avère cruciale pour qu’ils puissent préserver leur espace privé et leurs chances de réussite dans le contexte de l’économie dirigée.

Comme nous l’avons vu, le paradoxe atteint cependant ses limites en février 1972. Le SED restreint et finalement supprime les marges de manœuvres qu’il a concédées aux entrepreneurs privés. A la suite du raidissement doctrinal concomitant à l’accession au pouvoir de Erich Honecker, se referme la parenthèse d’un secteur privé dans un pays socialiste. Néanmoins, les entrepreneurs, leur famille et leur personnel ne disparaissent pas et mettent tout en œuvre pour assurer la survie de leur entreprise engloutie dès lors dans un combinat. Le clivage entre l’Etat et le secteur privé est officiellement entériné, mais les pratiques et les représentations liées à la situation antérieure subsistent chez les représentants du secteur privé.

Les trajectoires des entrepreneurs montrent en définitive que la plupart d’entre eux, indépendamment du succès économique rencontré, ont toujours intégré leur famille et leur personnel dans leurs stratégies. Nous allons voir ici que la dimension privée de la vie de ces entrepreneurs leur a permis jusqu’en 1990 de rester le chef (officieusement) incontesté de leur entreprise [11] .

Une « classe ouvrière » dévouée à son patron ?

Les patrons doivent en effet pouvoir compter sur le savoir-faire et la loyauté de leur personnel dans un Etat qui accorde un statut privilégié aux ouvriers. Le souci d’une relation transparente avec leurs ouvriers, contremaîtres et agents comptables permet aux patrons de contrecarrer les visées du régime en préservant un relatif apolitisme dans leur entreprise. On peut relever de nombreux exemples de soutien explicite et public du personnel envers le « chef » tout au long de la période étudiée.

Dans les années d’après-guerre, il n’est pas rare de voir des ouvriers prendre parti pour leur patron à l’encontre des représentants du SED. Ainsi les ouvriers et employés d’entreprises privées en Thuringe (Altenbourg et Meiningen) écoutent avec grand scepticisme les activistes communistes leur parler de libération et de socialisme [12] . Cette attitude de résistance des entrepreneurs et du personnel retarde même le processus d’étatisation de l’économie est-allemande par l’administration militaire soviétique en Allemagne, qui prend fin de manière inachevée en avril 1948. Citons ici l’exemple de Bayer, une entreprise familiale de tissage mécanique en Saxe [13] . Tous les membres de la famille Bayer – le père, son frère, sa femme, ses deux fils et sa fille – sont reconnus non coupables de collaboration avec le régime national-socialiste par la commission de dénazification : seuls dix employés sur les plus de deux cents que comptait l’entreprise appartenaient au NSDAP. Une dénonciation calomnieuse du secrétaire syndical alors en campagne pour le référendum du 30 juin 1946 sur « l’expropriation des nazis et des criminels de guerre », conduit à la spoliation de l'entreprise qui se voit inscrite au nombre des entreprises de la Liste A [14] . En octobre 1947, au cours d’une réunion des membres de l’entreprise, un député du parti libéral démocrate (liberal-demokratische Partei, LDP) demande la restitution de l'entreprise spoliée. Le représentant SED de l’arrondissement (Kreis) en question, s'insurge alors contre « l'effronterie » du LDP, qui dénote selon lui « un caractère réactionnaire ». Un employé prend la parole pour balayer au nom de la justice les arguments et invectives politiques du représentant du SED. Un ouvrier souligne à son tour que l'entreprise ne remplit aucune des dix conditions nécessaires pour tomber sous le coup de la spoliation et clame son désaccord. L'administrateur fiduciaire tente en vain de soutenir le camarade communiste. Le personnel est enfin sommé de voter pour ou contre la restitution de l’entreprise à l’ancien chef : la majorité se prononce positivement en faveur du patron.

Cinq ans plus tard, lors du soulèvement des ouvriers dans plusieurs villes de RDA le 17 juin 1953, certains entrepreneurs incarcérés seront libérés par leur personnel [15] . Ainsi, la fille de l’entrepreneur Klug de la ville de Taucha en Saxe raconte que son père, à la tête d’une fonderie de cent vingt employés, assure la relance de son entreprise grâce à sa popularité et son absence d’engagement politique sous le national-socialisme. Klug est malgré tout incarcéré en novembre 1952, au motif qu’il aurait volé neuf œufs et douze plaquettes de beurre à la cantine de l’entreprise. La loi sur la protection de la propriété publique d’octobre 1952 rend possible l’utilisation de telles accusations pour éliminer des personnes dites indésirables. Un administrateur de biens s’empare alors de l’entreprise. Les ouvriers, en colère, n’en tentent pas moins, le 17 juin 1953, de délivrer leur patron de sa prison de Leipzig. Il sera libéré peu après mais ne pourra pas récupérer son entreprise (qui déposera son bilan en 1955). Klug part à l’Ouest et trouve du travail dans une fonderie de Krefeld. Nombre de ses ouvriers l’y suivent. Conjointement, si des ouvriers du secteur privé manifestent le 17 juin 1953, c’est davantage par solidarité ou encore par curiosité. Leur participation aux manifestations reste très minoritaire, à l’instar de leurs patrons qui n’arrêtent pas la production en ces jours de soulèvement. Le 11 juin 1953, les patrons avaient en effet obtenu l’assurance de travailler sans avoir à craindre la violence des représailles de l’année 1952. Il s’agit alors d’un geste de conciliation significatif des autorités est-allemandes à leur endroit.

Pendant la période de la prise de participation de l’Etat aux entreprises privées, entre 1956 et 1972, les cas d’indiscipline envers le parti ne manquent pas, et les rapports négatifs remis par les syndicats aux chefs d’arrondissements (Kreise) et de districts (Bezirke) sont nombreux. On peut ainsi lire dans le rapport sur la situation dans l’entreprise « encore privée » Busse de construction de machines agricoles à Wurzen en Saxe, que le personnel ne semble pas assez impliqué dans le processus de passage à la participation de l'Etat au capital de l’entreprise [16] . En 1972, au moment où les entreprises privées et mixtes sont étatisées, le personnel, sommé de voter pour ou contre la nomination du patron à la tête de l’entreprise propriété du peuple (VEB) nouvellement constituée, se prononce majoritairement en faveur du chef. C’est ainsi que 85 % des patrons vont garder leur poste.

Les tentatives de séduction du SED envers le personnel des entreprises privées achoppent en résumé sur leur loyauté envers leur chef, ainsi que sur le mécontentement du personnel quant aux conditions de travail et au manque de biens de consommation en RDA. Il semblerait que le personnel des entreprises privées en RDA ait conservé au cours de la période 1948-1972 des représentations et des habitus hérités du dispositif politique et économique antérieur, ce qui explique leurs réticences face au départ forcé des patrons et à la reprise de l’entreprise par un tiers. Le clivage privé-public voulu par le régime achoppe en somme sur la résistance imprévue « des nouveaux alliés » du régime, les ouvriers, qui préfèrent s’en tenir à des modes de travail familiers basés sur la confiance et aux ressources mobilisables par le patron uniquement (réseaux d’échange et de distribution traditionnels).

Le domaine réservé du patron

Par conséquent, il n’est pas étonnant que les entrepreneurs que nous avons rencontrés [17] aient accordé autant d’importance à la question du maintien de leur personnel. Ils décrivent leur relation au personnel comme empreinte de respect, d’attention et du souci de leur « bien-être ». L’on pourrait bien sûr mettre en doute leur récit sur ce point. Néanmoins, nous pensons que, dans le contexte de la mise en place de la RDA, leur emprise sur leur personnel constitue effectivement pour eux une ressource importante pour réaffirmer leur droit de propriété ainsi que leur légitimité dans un contexte où cette même propriété privée (des moyens de production et d’échange) est remise en cause par les détenteurs du « capital politique » (Pierre Bourdieu) liés au SED. Pour préserver leurs biens, ils doivent opposer un capital relationnel et symbolique traditionnel lié au paternalisme mais renouvelé dans son expression (soutien pratique de leurs employés lors des réunions et des votes) et sa résonnance (légitimation de leur position par la sanction des ouvriers sur lesquels le régime prétend s’appuyer).

La relance de l’entreprise dans les premières années d’après-guerre est en effet impensable sans le soutien et la solidarité des salariés. Or le patron doit faire avec les pertes dues à la guerre ou la défection de ceux qui se sont enfuis vers la RFA [18] et de ceux qui sont allés travailler dans les sociétés par actions soviétiques (Sowjetische Aktiengesellschaft : SAG) ou les entreprises propriété du peuple. En effet, pour bénéficier de cartes de rationnement en quantité suffisante et d’un meilleur salaire, les salariés de petites et moyennes entreprises ne retournent pas toujours dans leur entreprise d’origine mais vont travailler dans des SAG ou des VEB, ou encore, pour les habitants de Thuringe et de Saxe, dans la SAG de l’extraction de bismuth à Aue, non loin de l’ancienne frontière tchécoslovaque. Les ouvriers constituent un potentiel hautement convoité dans la RDA des années 1950, qui se vide de ses jeunes en âge de travailler. Aussi certains patrons vont faire l’impossible pour augmenter les salaires, comme dans l’entreprise Caesar&Loretz à Magdebourg qui, en sus d’avoir gardé ses quarante employés, réussit à leur débloquer des salaires relativement élevés. Le personnel y est dévoué aux chefs, le père et le fils, et se cotise volontiers à l’occasion de cadeaux d’anniversaire pour ces derniers, au détriment d’actions de solidarité organisées par les syndicats [19] . Pour les patrons, le pari n’est pas mince, mais les chances de réussite sont élevées, car les ouvriers ne sont pas spontanément mobilisés dans la perspective de renverser un système familier. En outre, autre facteur important, ils peuvent échapper, au sein d’une entreprise industrielle privée en RDA, aux manifestations publiques politiques et à l’obligation de témoigner un assentiment au régime à travers un engagement visible, la participation à des meetings syndicaux, ou encore de la constitution de brigades [20] . Le monde ouvrier de l’entreprise du peuple est très éloigné du leur et n’est pas nécessairement attractif. L’entreprise privée ou encore la société en commandite assurent une possibilité de repli pour ceux qui y travaillent du fait même de son extranéité vis-à-vis des nouvelles normes de relations de travail et plus généralement d’expression de l’autorité et de soumission à celle-ci.

L’attrait que peut présenter le travail en entreprise privée n’échappe du reste pas aux autorités, soucieuses d’empêcher toute migration d’ouvriers d’entreprises du peuple vers les entreprises privées. Dans le district de Leipzig, en 1957-1958, alors que les entreprises privées ont amélioré leurs résultats de façon notoire, 2 398 ouvriers quittent les entreprises du peuple au profit de ces dernières. Ce fait donne l’occasion au Conseil économique de procéder à des contrôles sur la politique tarifaire des patrons, pour éviter par exemple les débordements de salaires dans le privé [21] .

Un espace impénétrable par le politique ?

Malgré l’attention très particulière apportée par la confédération allemande libre des syndicats, le FDGB [22] , à élargir son domaine d’influence dans les entreprises privées dès janvier 1950, il reste relativement absent au sein des entreprises privées et des sociétés en commandite [23] . Dans les années 1950, il s’emploie à y réorienter sa stratégie : ce n’est plus l’accroissement de la productivité de l’entreprise qui prime, ni l’amélioration de la rentabilité de l’entreprise par une compétition interne entre les ouvriers, mais « le fait d’imposer le respect des lois de la RDA [24]  ». Un rapport syndical d’une entreprise privée à Magdebourg relate par exemple que son influence y est très lacunaire. Un deuxième rapport déplore l’habitude du personnel de maintenir une bibliothèque de « littérature bourgeoise » en plus d’écouter la radio RIAS au lieu de lire l’organe du FDGB. En revanche, un troisième rapport rend compte du mécontentement des ouvriers de plusieurs entreprises privées du district de Magdebourg face au sentiment d’être défavorisés par rapport aux ouvriers d’entreprises propriété du peuple. Ne pas bénéficier des primes accordées aux « activistes » et toucher un salaire inférieur leur donne l’impression d’être considérés comme des « hommes de seconde classe ou des brebis galeuses [25]  ». Un sentiment qu’accentue l’ampleur grandissante du phénomène stakhanoviste et le vif intérêt que suscite son homologue est-allemand, l’ouvrier Hennecke [26] , dans l’opinion publique est-allemande. Les ouvriers du secteur privé en sont d’autant plus opiniâtres et résignés qu’ils mettent un point d’honneur à réévaluer la moralité de leurs activités au sein de leur entreprise privée. Ces ouvriers entendent imposer la qualité de leur production auprès de leur patron.

Conjointement, les patrons utilisent ces tensions et l’absence de reconnaissance de leurs ouvriers par le FDGB à leur profit. Ils ne manquent ainsi jamais de faire porter la responsabilité des problèmes économiques quotidiens à l'Etat est-allemand et développent à la perfection une attitude de patron social qui s’occupe, lui, de « ses ouvriers ». Les prérogatives du FDGB signifient de fait pour un entrepreneur privé la fin de son autorité. Ce dernier n’a donc aucun intérêt à lui donner de l’espace dans son entreprise. Beaucoup de patrons comprennent ainsi l’importance de maîtriser le profil de leur personnel dans le recrutement et la ligne de conduite qu’ils imposent, et ce même après l’étatisation de leur entreprise en 1972. Les patrons que nous avons interrogés disent par exemple tous avoir veillé à placer leur épouse ou un ancien collaborateur fidèle à la tête du comité syndical pour, comme ils le disent, « avoir la paix ».

Aussi ne s’étonnera-t-on pas d’apprendre que le degré de politisation des employés dans la société en commandite en RDA reste très bas. 72,5 % des membres du FDGB dans les entreprises privées n’appartiennent pas à un parti en 1950. Le SED occupe une place très modeste, voire inexistante, et ce pour deux raisons : à cause de la faible influence du FDGB comme organe de transmission de sa politique d’une part, et aussi à cause de l’attention accordée par les patrons à ne pas employer des camarades du SED. On peut aussi lire dans un compte rendu du Deuxième Bureau sur « l’état d’esprit de la population » en RDA, du mois de mai 1957, un sous-chapitre consacré aux « survivances capitalistes chez les ouvriers » dans les entreprises privées de RDA. Il souligne le mécontentement du SED et du FDGB face « aux conceptions périmées du travail des ouvriers qui les empêchent de juger les réalisations de l’ordre nouveau et les conquêtes sociales de l’état ouvrier [27]  ». Pour constituer un groupe du parti SED au sein du personnel, trois membres au minimum sont nécessaires. Deux cas se présentent : soit le personnel, présent depuis longtemps dans l’entreprise, reste fidèle au patron héritier et ne voit aucun intérêt à prendre appui sur les nouvelles structures « socialistes » ; soit le patron embauche après 1950 et, fort de son expérience, évite toute « intrusion » supplémentaire d’agents liés à l’administration et aux organisations étatiques dans son entreprise. La constitution d’une organisation du parti d’un département de production, « Abteilungsparteiorganisation », peut être contournée. Un historien de l’Académie des sciences de Berlin souligne encore en 1975, trois ans après la disparition du secteur privé en RDA et ce visiblement dans le but de légitimer le rachat de ces entreprises par l’Etat, à quel point l’existence de la propriété privée des biens de production associée à l’absence de « travail politico-idéologique » est à l’origine d’un très bas niveau de conscience politique chez les ouvriers des entreprises privées [28] . Les patrons est-allemands font preuve selon nous de paternalisme, d’autorité envers le personnel, mais une autorité basée sur le savoir, le respect réciproque, le sens des responsabilités et le travail en commun. Traditionnellement, le paternalisme s’illustre logiquement par le refus des initiatives syndicales jusqu’à se prolonger parfois dans la pure répression, postulant la concorde des classes et engagé dans l’action sociale. Néanmoins il est évident que cette forme de paternalisme aurait été vouée à l’échec en RDA comme nous l’avons vu plus haut [29] .

Les patrons peuvent donc s’appuyer sur l’homogénéité d’un personnel depuis longtemps acquis à leur cause. Une bonne réputation ancrée localement permet à l’entrepreneur de résister à la propagande communiste antifasciste d’après-guerre [30] . Cette constante loyauté du personnel dénote l’apparente satisfaction que des ouvriers trouvent dans le secteur privé [31] , un lieu de travail privé vécu comme une enclave dans la société socialiste et un espace qui échappe au contrôle total du politique. Notons ici qu’une minorité d’entrepreneurs parvient à maintenir à distance les instances politiques dans son entreprise.

Persistance en filigrane des traditions "capitalistes", 1972-1989

L’étatisation des entreprises privées et mixtes décidée par le Bureau politique le 8 février 1972 entend mettre un terme aux « résidus capitalistes » de RDA. Cette décision témoigne d’une ascension irrésistible et progressive du projet communiste tout au long des années d’existence de la RDA, dont les répercussions sur son économie dépendaient de facteurs extérieurs. Déjà en 1969, Walter Ulbricht avait ordonné des projets d’une réforme économique : si ceux-ci ne préconisent pas explicitement une étatisation du secteur privé, ils n’en définissent pas moins les jalons et conditions de sa réalisation. Erich Honecker quant à lui veut réintroduire le primat du politique sans égards pour l’économie, et renoue alors avec des méthodes qui rappellent les campagnes d’éviction du secteur privé à la fin des années 1940. L’étatisation de l’économie est-allemande sera une de ses premières mesures après sa prise de pouvoir en 1971.

Les entreprises privées et mixtes se voient intégrées dans un système vertical et fortement politisé. Les anciens patrons restent à leur poste de direction, ou bien deviennent directeurs de la production ou de la réparation, ou encore sont rétrogradés au rang de techniciens dans un département différent de leur entreprise. Dans le meilleur des cas, ce qui se produit rarement, ils sont nommés directeur-général d’un département de combinat. Néanmoins, quel que soit leur statut, ils parviennent à conserver leur influence sur leur personnel et disposent encore d’une certaine liberté décisionnelle, un phénomène impensable sans les bons rapports qu’ils entretiennent avec leur personnel. En effet, des agents de la Stasi constatent en 1974 à quel point les anciens commandités devenus directeurs de leur entreprise étatisée ont à peine changé leurs manières de travailler et restent tout aussi peu politisés. Ces mêmes agents déplorent l’absence de contrôle des conseils économiques de district et d’arrondissement [32] . A partir de 1976, ces entreprises sont donc mises sous la tutelle d’une entreprise du peuple et d’un combinat, où les anciens patrons ne prennent plus (officiellement) de décisions économiques, situation qui se généralise au début des années 1980.

Dès 1982, le patron est remplacé par un fonctionnaire d’Etat, et parfois par son épouse ou son fils. En revanche, l’épouse poursuit souvent son activité de comptable et le fils d’ingénieur technicien. Leur présence au sein de l’entreprise reconvertie permet à l’ancien patron de ne pas perdre le contact avec ses anciens employés et avec ce qui fut son univers professionnel et sa vie. Toutefois, les conditions de travail pour les membres de la famille de « l’ancien capitaliste » ne sont pas toujours faciles. Les enfants estiment souvent que leur présence dérange. La direction et le syndicat se méfient en effet d’éventuelles prérogatives que l’on pourrait accorder à ces « héritiers [33]  ». Aussi ces derniers sont-ils souvent relégués à des postes subalternes [34] .

En général, les témoignages sur la passation de pouvoir de 1982, un moment aussi difficile à vivre que l’étatisation de 1972, concordent dans une condamnation de l’inefficacité du nouveau directeur et dans l’expression d’un désarroi face au gâchis économique qui en découle. Les anciens patrons n’acceptent pas de rester de simples observateurs de la déroute économique qui s’installe. Ils continuent de mobiliser leur personnel dans l’ombre et de remédier à toutes sortes de problèmes. Cet engagement personnel de l’ancien patron, qui habite souvent dans son ancienne entreprise ou à proximité, pouvait le conduire par exemple à passer ses week-ends à réparer la plomberie du bâtiment ou à vérifier que les fenêtres ne laissaient pas passer la pluie [35] . Ils tentent par tous les moyens possibles d’améliorer la gamme de production, en s’inspirant par exemple de produits occidentaux. Profitant de leur statut de retraités pour voyager en Allemagne de l’Ouest, ils rapportent divers outils, pistons, vis et boulons introuvables en RDA.

Il arrive que les entrepreneurs assimilent les années 1976-1989 au constat d’une perte de discipline et d’un désintérêt croissant et incontrôlable de leurs anciens ouvriers pour le travail, ces derniers rechignant à travailler dans un climat de pénurie constante. Leur autorité n’étant plus légitimée, certains patrons perdent leur ascendant sur des collaborateurs de toujours ou des anciens apprentis restés dans l’entreprise. D’autres parviennent de moins en moins bien à mobiliser leur personnel, un phénomène qui dépend grandement du statut du patron et de son domaine de production. Des études sur le monde de l’entreprise du peuple est-allemand ont montré à quel point celui-ci repose alors sur l’initiative personnelle des employés de second rang, qui n’hésitent pas à élaborer des réseaux d’échange de matériel avec d’autres entreprises [36] . Face à la pénurie de main-d’œuvre, les anciennes entreprises privées connaissent en outre de nombreuses fluctuations pendant les dernières années de la RDA et se voient souvent attribuer des salariés demandeurs d’émigration en RFA et souvent peu impliqués dans leur travail.

La réunification des deux Allemagne donne cependant à cette relation du patron et de son personnel une nouvelle chance pour relancer ensemble l’entreprise. Les témoignages des patrons soulignent tous l’importance du soutien de salariés fidèles, ainsi que leurs réticences à procéder à des licenciements au début des années 1990.

En dépit de l’objectif affiché de socialiser intégralement l’économie de la RDA, un secteur privé a subsisté pendant de nombreuses années puis, après 1972, un management privé puis, après 1982, un usage privatif de biens publics différent, de par ses points d’appui, de celui que pouvait faire les segments des élites est-allemandes dont les positions reposaient essentiellement sur l’accumulation d’un capital politique « socialiste » et non pas, comme c’est le cas ici, d’un statut de « patron » privé hérité de l’avant-RDA.

Les patrons de RDA ont su mêler un engagement privé avec les attentes économiques du parti et préserver de manière productive leur domaine privé, au sens professionnel également, grâce entre autres à leur relation avec leur personnel. Cette faculté à accorder ressources privées et publiques a permis à une partie d’entre eux de subsister et de préserver sinon leur propriété du moins leurs positions ou bien plus rarement des positions avantageuses pour eux et leurs proches tout au long des années de la RDA. Le projet socialiste devait ainsi achopper sur des obstacles de nature politique et sociale, et tolérer l’existence de frontières mouvantes au sein même de l’économie est-allemande avec les entreprises dites mixtes et la nécessité économique des « privés ».

Pour citer cet article :

Agnès Arp, "Le personnel des entrepreneurs privés de SBZ/RDA, 1945-1990", Histoire@Politique. Politique, culture, société, N°7, janvier-avril 2009.

Notes :

[1] Pour l’essentiel, les autres pays du COMECON ont achevé l’étatisation de leur industrie en 1948.

[2] Plus exactement le Parti socialiste unifié d'Allemagne (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands).

[3] Dans « L’infantilisme de gauche », un texte de 1920, Lénine écrit combien il est plus facile de liquider la grande bourgeoisie que les petits propriétaires, plus nombreux et diffus.

[4] C’est notamment Theodor Geiger qui plaide en 1932 pour l’abandon du terme de classe, Klasse ou Stände, en faveur de celui, plus large, de couche, Schicht, dans le but d’infirmer l’analyse marxiste d’une inévitable polarisation sociale entre bourgeoisie et prolétariat.

[5] Peter Hefele, Die Verlagerung von Industrie- und Dienstleistungsunternehmen aus der SBZ/DDR nach Westdeutschland:, unter besonderen Berücksichtigung Bayerns, 1945-1961, 1998, Stuttgart, Franz Steiner, 1998. Nous apprenons encore que 9 % à 13 % de ces entreprises ont émigré à l’Ouest. Parmi ces dernières, près de 27 000 entreprises, c’est-à-dire 75 % des entrepreneurs émigrés, ne parviennent pas à relancer une activité économique à l’Ouest. Et 8 000 d’entre elles, soit 25 % des entreprises émigrées ou bien 4 % des entreprises anciennement implantées en SBZ/RDA, assurent une continuation de leurs activités jusqu’en 1995. En 1995, 1 % des entreprises émigrées, soit environ 1 300 entreprises anciennement implantées en SBZ/RDA, existe encore en RFA.

[6] Ce point forme la question centrale de notre thèse : Les patrons de petites et moyennes entreprises en RDA : partir ou rester ? Etudes comparées de parcours biographiques, 1949-1990, thèse de doctorat, Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, Institut d’allemand, 2006.

Voir sur l’exposition de notre typologie et de ses critères Agnès Arp, „Überlebenstrategien der Klein- und Mittelunternehmer in der DDR. Lebensläufe zwischen 1949 und 1990 im Vergleich“, dans Sandrine Kott, Emmanuel Droit, Die ostdeutsche Gesellschaft, Berlin, Links, 2006, p. 117-125.

[7] Ralph Jessen et Richard Bessel (dir.), Die Grenzen der Diktatur, Staat und Gesellschaft in der DDR, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1996. Voir sur ce concept, en français, l’excellente mise au point de Sandrine Kott, Le communisme au quotidien, Paris, Belin, 2001, Introduction.

[8] Thomas Lindenberger, Herrschaft und Eigen-Sinn in der Diktatur, Studien zur Gesellschaftsgeschichte der DDR, Weimar, Böhlau, 1999. Alf Lüdkte, Des ouvriers dans l'Allemagne du XXe siècle. Le quotidien des dictatures, Paris, L'Harmattan, 2000.

[9] Albert O. Hirschman, Défection et prise de parole, Paris, Fayard, traduit de l'anglais par C. Besseyrias, 1995.

[10] Les trois autres thèmes sont : premièrement la dimension politique, avec l’appartenance à un parti politique, la gestion des rapports de force avec les représentants locaux politiques, le maniement du langage politique, ou encore un engagement social ; deuxièmement la qualification personnelle de l’entrepreneur, une ressource qui lui donne accès à une certaine indépendance et aux matières premières ; troisièmement sa capacité à faire entrer des devises, à exporter à l’Ouest, qui le rend indispensable.

[11] Précisons ici que nous n’évoquons pas les cas de concurrence et de lutte entre un ou des salariés et leur patron : ce phénomène a certainement existé, mais nous n’en avons entendu ou lu que très peu de témoignages ; il est probablement plus répandu dans les grandes entreprises privées.

[12] Armin Owzar, Sozialistische Bündnispolitik und gewerblich-industrieller Mittelstand. Thüringen 1945-1953, München/Jena, 2001, p. 134-135.

[13] Lu dans Untersuchungsausschuss freiheitlicher Juristen, Sonderordner Enteignungen, Nr. 3, Berlin.

[14] A la suite de ce référendum, les entreprises de la Liste A, qui contient aussi les 10 000 entreprises expropriées par l’administration militaire soviétique en Allemagne ou SMAD en octobre 1945, sont toutes décrétées biens du peuple. Des entreprises moins importantes, souvent des petites et moyennes entreprises, qui constituent la Liste B, sont conjointement restituées, faute de preuves politiques suffisantes.

[15] Voir « Zeitzeugen erinnern sich : „Unsere Arbeiter wollten meinen Vater befreien“ », Aus der Pressestelle BStU, 8 mai 2003, p. 26, « 17 Juni 1953, 50 Jahre danach ».

[16] SächsStAL, BT-RdB Lpz Nr. 569.

[17] Nous avons mené plus de quarante entretiens biographiques avec des patrons est-allemands, pour une partie encore en activité aujourd’hui.

[18] Le « débauchage » du personnel resté à l’Est par l’ancien chef enfui à l’Ouest est objet d’investigations de la Staatssicherheit, voir les dossiers suivants : BStU Archiv der Außenstelle Chemnitz, AKG-3374, Band 2, 1960-1961 sur les « fuites de la République » de quatre moyens entrepreneurs du textile de la commune de Grünbach, 2 300 habitants, qui cherchent à faire migrer leur personnel respectif. Notons que la majorité des entrepreneurs émigrés ne parvient du reste pas à relancer une activité économique à l’Ouest.

[19] Thomas Großbölting, „Zwischen „Klassenfrieden“ und diktiertem Klassenantagonismus – Unternehmer und Belegschaft in Privatbetrieben der Sowjetischen Besatzungszone und der frühen DDR“, dans Zeitschrift für Unternehmensgeschichte (ZUG), 2002. L’auteur s’appuie dans son étude très précise sur des fonds d’archives nationales et locales du FDGB à Magdebourg et à Berlin, SAPMO, où des rapports de missions syndicales en entreprises privées sont consignés, p. 38-39.

En 1955, les ouvriers d’une VEB gagnent 4 356 marks nets tandis que les ouvriers d’une entreprise privée gagnent 3 323 marks, voir Jochen Czerny, Restbourgeoisie und Staatskapitalismus in der DDR, Berlin, trafo, 1996, p. 47.

[20] Sur les brigades socialistes, voir Sandrine Kott, Le communisme au quotidien, Paris, Belin, 2001, p. 131.

[21] Cf. SächsStAL, BT-RdB Leipzig Nr. 2344, Finanzbeirat: « Information über die Entwicklung der privaten Industriebetriebe im Bezirk Leipzig », 1958. En 1960, la situation quant au nombre d’employés dans les EPE est toujours la même, cf. SächsStAL, BT-RdB Leipzig Nr. 4091, p.4.

[22] « Freier Deutscher Gewerkschaftsbund » ou Confédération allemande libre des syndicats est l’organisation de masse la plus répandue en RDA. La base du FDGB se situe dans les organisations du syndicat dans l’entreprise ou BGO, Betriebsgewerkschaftsorganisationen. La direction syndicale de l’entreprise, ou BGL, Betriebsgewerkschaftsleitung, constitue des commissions touchant par exemple les questions des congés, des cures de santé pour le personnel, des droits des femmes, de l’assurance sociale. Il orchestre la remise des récompenses, des médailles, des primes et veille à l’émulation des performances.

[23] Voir aussi l’exemple de la grève de dix minutes organisée en juin 1959 dans une forge de trente-deux personnes pour protester contre le licenciement d’un ouvrier pour raison disciplinaire. Un membre du parti, secrétaire pour la politique économique de l’arrondissement (d’Altenbourg) règle le différend et conclut son rapport ainsi : « il apparaît clairement que le travail politique de masse est négligé dans les entreprises semi-étatisées, et ce avant tout par le syndicat », Michèle Dupré, « La survivance prolongée des petites et moyennes entreprises industrielles en RDA », dans Entreprises et Histoire, trafo verlag n°16, 1997, p. 97.

[24] Thomas Großbölting, op.cit., p. 41- 42.

[25] Thomas Großbölting, op. cit., p. 44.

[26] Le piqueur de houille Adolf Hennecke, originaire du secteur de Zwickau, « dans la seule journée du 13 octobre 1947, dépassa la norme de 347 % », voir Alf Lüdtke, Des ouvriers dans l'Allemagne du XXe siècle. Le quotidien des dictatures, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 191-192.

[27] Voir Haut commissariat du gouvernement français en Allemagne, gouvernement militaire français de Berlin, Service du conseiller politique, documentation, SHAT 3 U 268, mai 1957, p. 11.

[28] Alfred Bauerfeind, „Die Umwandlung der Betriebe mit staatlicher Beteiligung und Privatbetriebe in Volkseigene Betriebe. Zur Entwicklung der Bündnispolitik in der DDR nach dem VIII Parteitag der SED“, in Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, XXIII Jahrgang, Heft 1, 1975, p. 5-16, ici p. 8.

[29] L’essence du patron paternaliste consiste en une politique sociale d’entreprise consistant en avantages matériels. Il serait ici intéressant de procéder à une comparaison du paternalisme exercé par l’Etat est-allemand (souci de morale socialiste, aspect totalitaire de la prise en charge des individus) et du paternalisme traditionnel de l’entreprise. Voir sur le paternalisme la revue Genèses, n°7, mars 1992.

[30] BArchKo B 285-221, 31 mars 1953. Un réfugié, un maître artisan de la ville de Döbern en Saxe, raconte qu’après l’incarcération de l’entrepreneur P., le personnel (600 personnes) manifesta dans la rue avec des pancartes sur lesquelles il était écrit « Nous voulons la liberté de P. » à la place de « Nous voulons la liberté des Rosenberg » (le couple des Rosenberg, emprisonné aux USA pour sympathies communistes, pour lequel des manifestations avaient été organisées. Ils ont donc rayé « Rosenberg » pour inscrire « P. »). Le juge de Döbern décide alors de réunir les manifestants et 400 autres habitants de la ville pour leur dresser un portrait très négatif de cet entrepreneur. Le juge est tellement hué et sifflé qu’il doit partir sous la protection de la police. Un autre interrogatoire très fourni décrit l’attitude protectrice du personnel d’une entreprise privée de Berlin-Est envers son patron, et les protestations émises lors de la fermeture de l’entreprise, BArchKO B 285-160, n°3911, 11.10.1954.

[31] Il serait sur ce point intéressant de comparer les discours et souvenirs d’ouvriers du secteur privé pour en différencier les motivations, et les mettre en rapport avec ceux du secteur public en RDA.

[32] Z 2288, Berlin, 4 mars 1974, p. 1 à 9, BstU.

[33] Les quelques « descendants de la classe capitaliste » réussissent à se positionner en tant que cadres socialistes, même lorsqu’ils sont dénués de tout certificat de loyauté politique envers le régime. Cela est dû probablement à d’autres vertus, telles que leur disposition au travail, leur savoir-faire et leur faculté de coopération et d’adaptation. Il n’est pas impossible aussi que le parti privilégie la continuité personnelle de la direction au détriment du primat idéologique en vue d’optimiser le fonctionnement d’une entreprise. Voir Axel Salheiser, « Die ökonomische Elite der DDR im Datenbestand des Teilprojektes A1 des SFB 580 : Leitungspersonal der volkseigenen Industrie im Zentralen Kaderdatenspeicher », dans Historical Social Research, 2005, p. 88. 
 

[34] Toutefois, une minorité parvient à un poste de responsabilité dans un combinat dans les années 1980. « L’ascension » professionnelle de ces fils d’entrepreneurs au statut de cadres socialistes peut ainsi être considérée comme une preuve de l’effectivité de la transmission héréditaire du capital culturel et social par leurs pères. On assiste à une relative persistance de la reproduction familiale malgré les exigences sociales du plan et l’évolution des structures sociales réelles dans la société de la RDA. Ce point n’est pas sans conséquences pour la reprivatisation de l’entreprise en 1990.

[35] Voir le couple Rufus dans Agnès Arp, VEB. Vaters ehemaliger Betrieb, Leipzig, Militzke, 2005, p. 129-154.

[36] Ces structures informelles s’imposaient jusqu’au niveau de l’atelier, où les ouvriers, les brigadiers et les contremaîtres avaient conclu un ‘pacte pour l’exécution du plan’ (Voskamp et Wittke, 1991). Birgit Müller, « De la compétition socialiste à la libre concurrence : la privatisation de trois entreprises du peuple à Berlin-Est », dans Allemagne d’aujourd’hui, Paris, 1992, p. 188.

Agnès Arp

Agnès Arp est l’auteure d’une thèse en histoire portant sur les parcours biographiques des petits et moyens entrepreneurs en RDA de 1945 à 1990 soutenue à Paris en novembre 2006. Une partie de ses entretiens a été publiée sous le titre VEB – Vaters ehemaliger Betrieb. Privatunternehmer in der DDR, Leipzig, 2005. Actuellement chercheure en histoire du temps présent à l’université Friedrich-Schiller de Iéna, Agnès Arp travaille sur la RDA, les nouveaux Länder et sur l’histoire orale. Une esquisse de son projet actuel est paru sous le titre : Agnès Arp, Jeannette van Laak und Matthias Braun, „Bühne der Dissidenz und Dramaturgie der Repression“. Ein Kulturkonflikt in den 1980er Jahren in der Provinz der DDR – eine Projektskizze“, dans Staatssicherheit und Gesellschaft. Studien zum Herrschaftsalltag in der DDR. Göttingen, Vandenhoek & Ruprecht, 2007. Elle vient par ailleurs de co-publier une expertise sur la situation sociale des victimes du SED en Thuringe pour le ministère des Affaires sociales de Thuringe. Elle est également associée de recherche au groupe de recherche « Erinnerung-Macht-Geschichte » financé par la fondation Volkswagen. Une publication collective sur l’histoire de l’association internationale d’histoire orale est prévue pour 2009.

Mots clefs : RDA, entreprises privées, capitalisme d’Etat, étatisation, parcours biographique.

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  • ISSN 1954-3670