Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Privé et public dans les pays communistes d'Europe centrale

Coordination : Sandrine Kott et Michel Christian

Introduction. Sphère publique et sphère privée dans les sociétés socialistes. La mise à l'épreuve d'une dichotomie

Michel Christian, Sandrine Kott

Il peut sembler paradoxal de tenter d’appliquer les notions de public et de privé aux sociétés qui se sont développées en Europe centrale sous l’impulsion et le contrôle des partis communistes au pouvoir entre 1945 et 1989. Les catégories de public et de privé semblent en effet s’inscrire avant tout dans une tradition libérale, dont l’apparition historique au sein de la bourgeoisie urbaine des grandes villes européennes des XVIe et XVIIe siècles a été décrite par Habermas au moyen de l’idéal-type de la « sphère publique bourgeoise ».


Private property and public culture : a forgotten chapter of East European Communist life

Paul Betts

It is generally assumed that private property was forever banished under communism during the early days of the Russian Revolution. Yet it continued to play a strange and quite powerful role in everyday communist culture from the 1930s on, despite official ideology to the contrary. This essay first considers the political place of private property – rechristened as “personal property” – in communist life over the decades, with special attention toward the East Bloc after 1945. It then uses the German Democratic Republic’s neighborhood-based citizen courts – the so-called Schiedskommissionen, or “dispute commissions” – as a case study of how notions of personal property shaped neighborhood conflict at the local level. At issue is to explore how citizens ably exploited the constitutional guarantees of personal property to advance private claims of social justice and modest material compensation before their peers in these informal social courts. As a consequence, these court records cast a new light on the relationship between the public and private spheres under East Bloc socialism.


Le parti et la vie privée de ses membres en RDA

Michel Christian

La vie privée des membres du parti communiste au pouvoir en RDA faisait l’objet d’un contrôle extensif prévu dans les statuts du parti. Dans les années 1940 et 1950, la vie privée en tant que telle ne joue pas un rôle de premier plan dans les relations des membres avec leur parti : elle s’efface au profit d’une présentation de soi en terme de classe sociale. Mais au tournant des années 1960, le parti au pouvoir se stabilise et ses effectifs évoluent. La fonction disciplinaire persiste, notamment dans l’utilisation de l’espace public du parti pour exposer les cas déviants. Mais on voit surtout de plus en plus le parti s’occuper personnellement de ses membres et ces derniers faire appel à lui pour leurs problèmes privés, tendance qui se développe au point que le parti lui-même cherche à la limiter tout en l’entretenant.


Biopolitiques de l'habitat socialiste. Le privé comme objet gouvernemental dans les politiques de l'Etat bulgare des années 1950 et 1960

Momchil Hristov

Cet article traite des pratiques de planification architecturale et des pratiques d’hygiénisation des espaces d’habitation, considérées comme des stratégies biopolitiques (selon le terme de Foucault). Ces stratégies sont mises en place par l’Etat socialiste bulgare et visent à contrôler la vie biologique et mentale de la population urbaine au cœur même de son existence privée. De nombreux textes pratiques donnent à voir ces stratégies biopolitiques. Ils sont porteurs d’une réflexion politique sur les questions de l’habitat appelé « socialiste ». Ces initiatives politiques trouvent leur développement massif dès le début des années 1950.


La construction des espaces privé et public par l'art communiste en RDA

Jérôme Bazin

Dans des sociétés communistes préoccupées d’introduire des objets d’art aussi bien dans les espaces publics que dans les espaces privés, la représentation de ces espaces est construite comme un problème pictural. La peinture communiste n’a cessé en effet de marquer la différence entre les espaces privés et les espaces publics et de s’intéresser à leurs seuils. Mais ces espaces ont été différemment investis : alors que l’image de l’espace privé était le lieu de création d’un sentiment d’appartenance et d’identification avec la nation est-allemande, l’image de l’espace public était plus confuse, rendant opaque les identités et interrogeant le peuple qui y apparaît.


« La religion est devenue l’affaire privée des citoyens. » La construction du socialisme et les milieux religieux dans les Pays tchèques

Ondřej Matějka

Après une courte phase de cohabitation pacifique avec les Eglises, la dictature communiste tchécoslovaque procède à leur éviction de l’espace public et à la privatisation forcée de la pratique religieuse. En se donnant pour but de construire la « société communiste » basée sur la « conception scientifique du monde », les dirigeants communistes réussissent à ôter progressivement aux Eglises tout accès aux moyens de socialisation publique (éducation). Néanmoins, leur tentative de contrôler la pratique religieuse dans la sphère privée (la famille) échoue.


Le personnel des entrepreneurs privés de SBZ/RDA, 1945-1990

Agnès Arp

La persistance des petites et moyennes entreprises en RDA est entre autres facteurs le résultat de stratégies entrepreneuriales qui ont su intégrer leur personnel dans le quotidien de l’entreprise. Cet article propose ainsi de réfléchir sur le rôle qu’a pu jouer le personnel de ces entreprises privées et semi-privées dans la survie de celles-ci. La co-existence des secteurs industriels privés et publics (sans l’artisanat) dura en RDA vingt-sept ans, de 1945 à 1972. Si l’étatisation complète de l’économie est-allemande en 1972 abolit le statut des entreprises « privées », elle n’en élimine pas pour autant les patrons, leur famille et leur personnel. Nous sommes ainsi face à l’existence d’un univers « privé » au double sens du terme, économique et individuel, au sein de la société communiste est-allemande.


Entre production et reproduction : à propos du discours officiel sur les femmes tchèques dans les années 1950 et 1960

Marie Černá

Le trajet dessiné par les idéologues de l’émancipation féminine communiste, qui devait mener de la sphère privée familiale et domestique à la sphère publique du travail salarié, n’était ni sans obstacles ni tout à fait linéaire. L’optimisme officiel des années 1950 qui ignorait certains des aspects négatifs d’une telle émancipation a été assez vite remplacé par l’esprit critique des années 1960. Celui-ci, à la différence de la décennie précédente, mettait l’accent sur le rôle maternel des femmes et sur leur importance pour la vie familiale. Cet article analyse certains aspects du débat suscité par la question de la baisse de la natalité, débat lié au courant réformiste qui caractérise cette période. Malgré l’accent mis sur la position irremplaçable des femmes en tant que mères et sur les difficultés des mères employées, l’Etat communiste n’a jamais remis en question leur position dans la sphère du travail, l’emploi de femmes demeurant un but en soi pendant toute la période communiste.


Les « peer groups » dans l’espace public en RDA : de la stigmatisation à la reconnaissance ? (1960- 1980)

Emmanuel Droit

La RDA s’est efforcée de former une jeunesse socialiste par le biais d’un réseau d’institutions et d’organisations de masse. Cette « entreprise d’État » impliquait de réduire autant que possible les influences liées à une « mauvaise » socialisation due aux groupes de jeunes informels. Au cours des années 1960, ces « bandes » font à la fois l’objet d’une politique de stigmatisation et de criminalisation. Le tournant des années 1970 aboutit à une reconnaissance partielle de ces peer groups dans l’espace public. Il conviendra d’apporter toutes les nuances nécessaires à cette reconnaissance à l’exemple de l’analyse d’un film documentaire est-allemand sur les groupes informels de jeunes du quartier de Prenzlauer Berg au début des années 1980.


L’extension du domaine de la vie privée. Ferenc Mérei et le groupe « Tribu » à Budapest, 1950–1956

Zsolt K. Horváth

"Les membres de „la Tribu” à Budapest dans un café : Ferenc Mérei, Laszlo Lux, Imre Kelemen, Zoltan Zsamboki". (Avec l’aimable autorisation de la famille Mérei)A l’intérieur d’une micro-analyse sur un groupe intellectuel à Budapest intitulé « Tribu », l’article essaie de présenter les différentes possibilités d’agir dans une dictature. A partir de cette subculture urbaine, l’étude a opté pour une approche s’inscrivant dans la problématique privé/public : quelles sont les possibilités de s’exprimer si l’espace public en tant qu tel n’existe plus dans un régime staliniste. Comme le cas de la « Tribu » l’a démontré, avec l’annihilation de l’espace public, ce n’est pas le silence qui prend place, mais l’espace de la communication informelle dans les appartements. En d’autres termes, c’est l’extension du domaine de la vie privée. Dans ce cas-là, elle était d’une part un concept issu de la culture avant-garde et d’autre part une « solution » opportune imposée par la contrainte politique. Faute de s’exprimer positivement, ce groupe intellectuel a créé un espace propre, les possibilités secondaires de parler et de s’exprimer.


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  • ISSN 1954-3670