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Comptes rendus
   

Ilvo Diamanti, Marc Lazar, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties,

Paris, Gallimard, 2019, 192 p.

Ouvrages | 17.09.2019 | Alain Chatriot
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Tenter d’imposer un néologisme en science politique n’est jamais un exercice simple, c’est pourtant ce que proposent Ilvo Diamanti et Marc Lazar avec la notion de « peuplecratie » (que Diamanti a inventé en italien, « popolocrazia », le livre ayant été publié en italien au début 2018 et révisé pour l’édition française). L’idée est d’interroger le populisme comme un phénomène contemporain majeur et, tout en lui donnant de la profondeur historique, d’en faire un élément de compréhension des métamorphoses plus globales des démocraties. La notion même de « peuplecratie » veut qualifier une « nouvelle ère » (p. 20) qui vient après celle de la démocratie des parlements au XIXe siècle, de la démocratie des partis et des parlements au XXe siècle et de la démocratie du public (l’expression est de Bernard Manin) à la fin du XXe siècle. Cette situation contemporaine est ainsi clairement présentée : « La peuplecratie résulte d’un double processus. D’une part l’ascension des mouvements partis populistes ; de l’autre, par effet de contamination, la modification des fondements de nos démocraties. » (p. 20)

Pour illustrer leur démonstration, les auteurs se consacrent principalement aux cas français et italien tout en ne s’interdisant pas des références ponctuelles à d’autres pays. Ils auscultent en particulier le « laboratoire » italien (p. 15) en rappelant qu’au XXe siècle entre le fascisme d’une part et le « berlusconisme » d’autre part, le pays a connu des expériences politiques qui ont « fait école ». Conscient que « populisme et populistes sont des mots fourre-tout, des mots-valises » (p. 18), le premier chapitre est logiquement intitulé « Qu’est-ce que le populisme ? ». Cette première étape est tout à fait nécessaire tant le terme semble avoir pris de nouvelles connotations aujourd’hui. Dans le dictionnaire de l’Académie française, le terme a trois acceptions : une historique en référence au mouvement de l’intelligentsia russe au XIXe siècle ; une littéraire concernant un regroupement d’écrivains de la France de l’entre-deux-guerres ; une, enfin, politique, mentionnée comme souvent péjorative et ainsi définie : « Attitude, comportement d’un homme ou d’un parti politique qui, contre les élites dirigeantes, se pose en défenseur du peuple et en porte-parole de ses aspirations, avançant des idées le plus souvent simplistes et démagogiques ». Si cette définition souligne des points majeurs (l’anti-élitisme, le simplisme), elle reste limitée face à des phénomènes contemporains multiples.

Diamanti et Lazar dressent un aperçu efficace de la large littérature sur le populisme dont l’un des traits est de ne pas se limiter aux livres les plus récents de Jan-Werner Muller et Yascha Mounk. Leur choix n’est pas une approche normative – « identifier une essence du populisme est une opération illusoire et vaine » (p. 28) –, mais de travailler à partir des expériences historiques pour dégager quelques traits communs. Mettant de côté les « régimes populistes » (péronisme, expériences européennes contemporaines), ils évoquent le populisme russe, le moment populiste en France à la fin du XIXe siècle marqué par le boulangisme, le nationalisme et l’antisémitisme, et le populisme aux États-Unis à la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 1950. Ils insistent sur la critique permanente des mouvements populistes envers tout mécanisme de représentation politique, d’équilibre des pouvoirs et, on pourrait ajouter, pour la période contemporaine, de justice constitutionnelle. S’intéressant aux mutations contemporaines, ils mettent à distance les analyses plus anciennes des formes de « populisme agraire » et s’interroge à partir de l’influence nouvelle des réseaux sociaux sur « ce populisme technologique [qui] a succédé au populisme télévisuel initié par Silvio Berlusconi » (p. 59). Un des traits marquants des populismes réside aussi dans la défiance absolue envers les partis politiques. Certes, leurs formes d’organisation sont diverses mais une structuration autour d’un leader renforce le refus du fonctionnement plus ou moins démocratique des partis politiques.

L’un des grands intérêts du livre réside bien sûr dans l’analyse précise de l’histoire politique française et italienne. Dans le cas hexagonal, il est bien souligné la longue durée de mouvements s’apparentant à des discours populistes à l’extrême droite mais aussi à gauche, même si longtemps le « marxisme entrave l’essor du populisme » (p. 73). La situation présente donne lieu à des commentaires sur l’évolution du Front national en Rassemblement national, les choix de Jean-Luc Mélenchon (qui affiche sa proximité avec l’intellectuelle Chantal Mouffe qui veut théoriser positivement le populisme à la suite du penseur Ernesto Laclau), et la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. La « déstructuration du système des partis » indique que « désormais le populisme s’est incrusté dans la vie politique française » (p. 102). La situation de la péninsule italienne n’est pas plus simple car, avant les épisodes les plus récents, la Ligue du Nord d’une part et le parti de Silvio Berlusconi d’autre part ont marqué le retour du populisme dans un moment de crise des institutions politiques. L’évolution de la Ligue (mettant à distance ses revendications régionalistes) et l’essor du Mouvement 5 étoiles ont accentué le phénomène et ont influencé l’ensemble du jeu politique (l’attitude de Matteo Renzi l’a bien montré). Les suites des élections législatives de mars 2018 avec l’alliance gouvernementale inattendue de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles soulignent l’instabilité politique introduite par les mouvements populistes.

Personnalisation croissante du pouvoir dans les démocraties « libérales », changement des méthodes et des canaux de communication et d’information, adaptation de l’ensemble des acteurs politiques au langage et aux revendications des populistes constituent pour les auteurs les trois traits de cette « peuplecratie » contemporaine. Ils montrent aussi combien la construction européenne, la mondialisation, les crises migratoires constituent autant d’abcès de fixation de discours simplistes qui rêvent d’un âge d’or des souverainetés nationales avec souvent des connotations ouvertement ethnicistes dans l’éloge du « peuple ». Deux points clôturent l’étude en soulignant deux faiblesses des populistes : leur rendement politique (quand ils arrivent au pouvoir, le simplisme des discours se confrontent à la réalité) et le fait que la « dépendance du leader constitue la fragilité intrinsèque du populisme » (p. 37).

Même si l’ouvrage n’aborde pas certaines expériences historiques et contemporaines (ce qui mériterait d’autres recherches tant la différence entre des mouvements et des régimes populistes compliquent l’analyse), la focale sur la France et l’Italie permet de mieux comprendre un phénomène politique majeur de notre temps. L’approche en histoire et en science politique met à distance toute volonté de théorisation. Les auteurs ont aussi tout à fait raison de ne pas en rester à une simple critique des populistes du point de vue libéral mais bien de souligner que ces mouvements et ces discours sont le signe d’une métamorphose plus large de nos démocraties.

Alain Chatriot

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  • ISSN 1954-3670