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Comptes rendus
   

Anatole Le Bras, Un enfant à l’asile. Vie de Paul Taesch (1874-1914),

Paris, CNRS Éditions, 2018.

Ouvrages | 16.04.2019 | Marie Derrien
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C’est en dépouillant des dossiers médicaux dans le cadre de sa recherche doctorale qu’Anatole Le Bras a fait la découverte archivistique à l’origine de ce livre : dans un dossier plus épais que les autres, il repère un texte d’une dizaine de pages intitulé « mes mémoires ». Cette autobiographie, rédigée en mars 1856, fait entendre à l’historien la voix de Paul Taesch, un jeune homme de 22 ans interné à l’asile Saint-Anathase, près de Quimper. S’inscrivant dans la lignée de travaux qui s’attachent à prendre en compte la parole longtemps négligée des malades, l’ouvrage d’Anatole Le Bras est ainsi consacré à un écrit d’aliéné. Celui-ci n’est cependant ni un témoignage destiné à être diffusé en dehors de l’asile, à la manière des pamphlets antialiénistes étudiés par Aude Fauvel, ni un écrit de commande, couché sur le papier sous l’injonction d’un médecin, comme on en trouve de multiples exemples dans la littérature médicale de l’époque. C’est pour plaider sa cause auprès du médecin-directeur que Paul Taesch, décidé à obtenir sa sortie, dresse le bilan de sa vie. Dans un récit aux allures d’examen de conscience, il raconte une existence chaotique, débutée à l’orphelinat et marquée par plusieurs séjours dans les asiles parisiens jusqu’à son transfert en Bretagne. Pourtant, Paul Taesch n’a pas toujours vécu entre les murs de diverses institutions et l’intérêt de son parcours réside justement dans ses allers-retours répétés entre l’hôpital et le monde extérieur.

Soucieux de laisser le lecteur découvrir à son tour l’archive et l’invitant à plusieurs reprises à « mettre ses pas » dans ceux de Paul Taesch, Anatole Le Bras choisit de retranscrire intégralement le récit autobiographique dans la première partie du livre. Il fait également figurer les principales sources complémentaires utilisées, en particulier les pièces conservées dans les dossiers médicaux établis dans les asiles où le jeune homme a été interné ainsi que son acte de naissance et de décès. Même si l’on peut regretter de ne pas voir plus de photographies des documents originaux, Anatole Le Bras nous offre, avant de débuter l’analyse, le plaisir de plonger à notre tour dans le corpus qu’il a constitué au cours de son enquête. À la suite d’Alain Corbin avec Louis-François Pinagot, de Philippe Artières et de Dominique Kalifa avec Henri Vidal ou encore de Michelle Perrot avec Lucie Baud – tous cités en référence –, il donne à voir la « trame discontinue mais cohérente » (p. 20) tissée par les archives qui rend compte de la vie d’un anonyme.

La deuxième partie du livre, où l’historien reprend la parole, explore les différentes figures incarnées par le « sujet psychiatrique » Paul Taesch (p. 119). Le récit du jeune homme, d’abord interné à la section pour enfants aliénés de l’hôpital Bicêtre à Paris, apporte des éclairages intéressants sur les balbutiements de la psychiatrie infanto-juvénile : il permet d’observer, de l’intérieur et du point de vue d’un garçon, le service du docteur Bourneville, certes déjà étudié par les historiens mais dont on sait peu de choses du fonctionnement quotidien faute de sources. Le témoignage de Paul Taesch révèle ainsi le profil hétérogène des enfants admis, l’obsession du travail, la violence des rapports entre malades et l’ordinaire de l’homosexualité, consentie ou non, dans l’univers asilaire.

Paul Taesch n’est toutefois pas seulement considéré comme un déviant. C’est aussi, aux yeux des médecins et parfois de ses proches, un « simulateur » (p. 144), un « évadeur récidiviste » (p. 258) et un « pilier d’asile » (p. 254). En s’intéressant à ses multiples visages, Anatole Le Bras montre ensuite que son parcours d’institution en institution, ainsi que la maladie dont il est supposé souffrir – l’hystéro-épilepsie – sont le produit d’une condition sociale. Frappé dès la naissance par l’abandon et la pauvreté, son histoire est jalonnée par une série d’opportunités ratées de se « ranger » pour satisfaire aux attentes sociales. L’asile, sur lequel sa trajectoire ne cesse de déboucher, apparaît à la fois comme la réponse opposée par la société à un individu qui déroge aux normes mais aussi, au premier sens du terme, comme un recours pour les plus fragiles.

Le livre met donc à la fois en lumière les capacités d’action d’un individu vulnérable qui refuse d’être dépossédé de sa vie et l’amenuisement progressif de sa marge de manœuvre. En fin connaisseur du regard médical et du « circuit » psychiatrique parisien, Paul Taesch se sert de l’internement comme d’une ressource pour sortir de la rue et de la misère mais est finalement piégé lorsqu’il ne peut plus échapper au transfert en province. Isolé loin de la capitale, stigmatisé par des années d’internement, façonné jusque dans son identité intime par l’univers asilaire, le système qu’il avait su exploiter se referme sur lui. S’il parvient, peut-être en tirant à nouveau parti de l’institution asilaire qui pourrait l’avoir embauché comme infirmier, à ne pas devenir un « éternel interné » (p. 15), il n’échappe pas pour autant à sa condition sociale et meurt, en 1914, d’une maladie de pauvre, la tuberculose.

Cet ouvrage, publié par un jeune chercheur doctorant au Centre d’histoire de Sciences Po, atteste du dynamisme des recherches en histoire de la psychiatrie. Participant à démontrer l’intérêt des sources psychiatriques pour l’histoire sociale, il confirme le désenclavement de ce champ de recherche, engagé depuis plusieurs années. Clair et agréable à lire, Un enfant à l’asile constitue une référence indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à l’écriture de l’histoire « par le bas » et à la manière dont les archives médicales peuvent éclairer notre compréhension du passé.

Marie Derrien

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  • ISSN 1954-3670