Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Les jeunes, sujets et enjeux politiques (France, XXe siècle)

Coordination : Ludivine Bantigny

Transmission révolutionnaire et pédagogie de la jeunesse. L'exemple des trotskismes français

Jean Birnbaum
Résumé :

En France, les groupes trotskistes connaissent une singulière pérennité, que certains observateurs qualifient de curiosité nationale, voire d’« énigme ». Pour en rendre compte, il faut envisager ces groupes non (...)

  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Introduction : un « mystère français » ?

Lors d’une table ronde intitulée « l’énigme trotskiste », organisée en 2003 par la revue Le Débat, le philosophe Philippe Raynaud allait jusqu’à définir la persistance de l’extrême gauche comme « le principal mystère français [1]  ». Comment rendre compte de cette « énigme » ? Jusqu’à présent, peu d’historiens se sont véritablement penchés sur la question. Pour expliquer la vitalité des trotskismes français, on se contente souvent de quelques hypothèses générales [2]  : certains insistent sur l’attention que Trotski lui-même portait à la France, et sur les liens qu’il avait noués avec quelques figures fondatrices (puis dissidentes) du parti communiste ; d’autres soulignent l’incapacité de ce dernier parti à s’attacher les intellectuels, laissant ici le champ libre à son opposition de gauche ; à la suite de François Furet, tous mettent l’accent, enfin, sur la place centrale qu’occupent la radicalité et la surenchère révolutionnaires, depuis 1789, dans la culture politique française [3] .

Nous soutiendrons la thèse suivante : pour comprendre la singulière pérennité des groupes trotskistes en France, il convient de les envisager non seulement comme des organisations politiques, mais aussi et surtout comme des collectifs pédagogiques structurés par l’impératif de transmission.

Né au milieu des années 1920, le courant trotskiste a d’emblée connu la marginalité. Dans le cas français, on pourrait presque citer un à un ses premiers militants, eux dont les assemblées générales se tenaient dans l’arrière-salle d’un bistrot parisien. Confronté à la double hostilité du pouvoir « bourgeois » et du parti « stalinien », ce mouvement s’est d’abord voué à la préservation d’une fragile continuité. Pour cette troupe ultra-minoritaire, longtemps réduite à la clandestinité (totale ou partielle), telle fut l’unique chance de survie : recueillir l’enseignement des aînés, former une jeunesse digne d’en hériter.

À l’origine du présent article, du reste, il y a un secret de jeunesse : la révélation du passé « lambertiste » de Lionel Jospin, en 2001 [4] . En effet, c’est ce « scandale biographique » (Bernard Pudal) qui a poussé France Culture à produire un cycle radiophonique sur les trotskismes. En intitulant cette série Fragments d’un discours révolutionnaire. À l’école des trotskismes français, je souhaitais rendre hommage au Barthes des Fragments d’un discours amoureux, qui ne prétendait pas élaborer une procédure d’explication universelle, mais simplement accompagner une marginalité, lui prêter voix. Aussi ai-je réalisé soixante-dix entretiens avec des militantes et des militants passés ou présents, parfois célèbres mais souvent anonymes, d’origines et de générations diverses. L’objectif était de laisser émerger des constantes rhétoriques, des continuités de pratiques [5] . Bien sûr, en tant qu’il a été constitué pour une enquête qualitative (ne cherchant donc pas l’exhaustivité), un tel corpus souffrait de biais à la fois générationnels et organisationnels, et ne pouvait prétendre à une scientificité idéale. Mais eu égard à l’état des savoirs sur le trotskisme, il demeurait assez important pour qu’on puisse le considérer comme suffisamment représentatif.

Cette série d’émissions a ensuite donné naissance à un livre : en passant des ondes au papier, en mêlant témoignages oraux et archives écrites, il ne s’agissait plus seulement de faire entendre une parole collective, mais encore d’étudier la façon dont l’espérance révolutionnaire se transmet entre les générations [6] . De ce point de vue, le trotskisme constitue un objet privilégié : ses militants n’ont jamais exercé le pouvoir, ils ont voulu préserver leur idéal dans toute sa pureté, ils ont ancré leur révolte dans un constant souci de passer le témoin. Cette volonté de transmission, il s’agissait donc de l’analyser non pas comme la circulation d’un système abstrait ou doctrinal, mais comme la perpétuation d’un enseignement vécu [7] .

Or un tel projet de recherche est étroitement lié à la question de la jeunesse, et ce pour au moins trois raisons, lesquelles structurent le plan de cet article. Parce que dans l’histoire des mouvements révolutionnaires, tout d’abord, la jeunesse n’est pas qu’un mot : rébellion intime et engagement militant s’y révèlent précoces. Parce que dans l’univers trotskiste, ensuite, la jeunesse a la mémoire longue : là s’est bâtie une école originale, hantée par le souvenir des vaincus, où l’on enseigne que toute quête d’émancipation exige d’abord une fidélité aux textes sacrés, une reconnaissance de dette à l’égard des aînés, bref un certain art d’hériter. Parce qu’au sein de ces groupes microscopiques, enfin, tout est mis en œuvre pour que la jeunesse ne « passe » pas : censée incarner l’avant-garde de l’humanité, la jeunesse doit être maintenue à son plus haut degré d’incandescence, elle qui n’en finit jamais, pourtant, d’osciller entre révolution et trahison…

La jeunesse est plus qu’un mot : changer le monde… à 14 ans !

Gardons en tête l’avertissement de Bourdieu, pour qui invoquer la « jeunesse » en général revient à commettre « un abus de langage formidable ». Le mot recouvre une donnée construite socialement, objet de luttes symboliques et politiques permanentes [8] . Que la « jeunesse » représente en partie une catégorie illusoire, que sa définition varie en fonction des époques, que son unité soit minée par de multiples clivages (de classe, de genre…), c’est une évidence. Reste qu’on aurait bien du mal à se passer du terme. Jeunesse : ce mot est bien plus qu’un mot, et il s’impose vite à quiconque envisage les effets de génération [9] .

Il s’impose aux acteurs de l’histoire, pour commencer : les femmes et les hommes que nous avons rencontrés se sont pour la plupart engagés corps et âme entre leur seizième et leur vingtième année. Et même, dans bien des cas, dès l’âge de 14 ans, l’« année de l’éveil ». Cette précocité, ils la mettent eux-mêmes en avant. Ce qui est en cause, ici, ce n’est donc pas la jeunesse comme mot d’ordre marketing ou hochet médiatique, ni même comme « concept totalitaire [10]  », mais un certain esprit de jeunesse comme accueil et vérité de l’insoumission. Avant d’en cerner les limites, les impasses, il faut se mettre à l’écoute de cette expérience : à 14 ans, cerner sa vocation — « changer les choses » — et se sentir responsable du monde entier. À 14 ans, se mouiller pour ses idées, à grands renforts de références et de citations. Prendre des coups, au propre et au figuré.

L’élan inaugural, dès 14 ans ? De génération en génération, c’est autour de cet âge-là que se produit l’étincelle décisive, en réaction à tel ou tel événement, comme nous allons le montrer maintenant, de manière forcément schématique, en nous concentrant sur trois cohortes en particulier : la génération antifasciste des années 1930 ; la génération anticolonialiste des années 1960 ; la génération altermondialiste des années 1990.

Génération antifasciste

Et d’abord, les années 1930, fondatrices. À cette époque, selon notre enquête, le profil-type du jeune trotskiste est simple : c’est un rebelle âgé de 14-15 ans, qui ne supporte plus la société telle qu’elle est ; son angoisse fondamentale s’appelle « fascisme », mais son engagement vient vite buter sur un autre objet d’indignation, le « stalinisme ». À ce profil correspondent les pères fondateurs des trois principaux groupes trotskistes qui ont perduré en France jusqu’à nos jours : David Korner, dit « Barta » (1914-1976), révolutionnaire d’origine roumaine dont se réclame Lutte ouvrière (LO) ; Pierre Frank (1905-1984), animateur du Secrétariat unifié de la IVe Internationale et figure tutélaire de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ; enfin Pierre Boussel, dit « Lambert » (1920-2008), chef du Parti des travailleurs (PT).

            De ces trois dirigeants, au moment de notre enquête, seul Lambert était encore vivant. Quand nous l’avons rencontré, une formule rythmait son discours : « Vous savez, cette génération qui est la mienne… ». Cette génération, ou plutôt cette maigre cohorte qui entra en politique par rébellion contre les deux visages de l’hydre totalitaire : la terreur stalinienne, la barbarie fasciste. Pour maints jeunes gens, le front antifasciste représente néanmoins la scène primordiale. Ainsi de Lambert, fils de juifs russes émigrés vers 1900. Dans son itinéraire comme dans beaucoup d’autres, les émeutes du 6 février 1934 jouèrent le rôle d’un trauma originel. Il témoigne :

« En février 34, personne dormait. Mon frère était un ancien combattant de la guerre 14-18, il faisait partie de l’Union nationale des combattants, une organisation réactionnaire, pas fasciste, mais réactionnaire, et le 6 février, il avait été se battre au Palais Bourbon. Il était content, parce qu’il aimait bien la bagarre, et je lui ai dit : « qu’est-ce que t’as été foutre là-dedans, à manifester avec les fascistes ? ». Il m’a regardé et il m’a dit : « tu crois ? ». Je lui ai répondu, « ben évidemment, je crois ! ». C’était mon premier acte politique, j’avais treize ans et demi. » 

Les jours suivants, le petit Boussel assiste à la riposte unitaire qui voit converger militants socialistes et communistes, et se laisse entraîner par des copains de Montreuil dans l’organisation de jeunesse du PCF. Mais à cette époque, celui-ci se trouve déjà totalement inféodé à Moscou, comme l’illustre le « grand tournant » de 1935. Quasiment du jour au lendemain, le Parti rompait avec l’orientation intransigeante, « classe contre classe », qui était la sienne depuis des années, pour adopter une perspective de réconciliation nationale. Impulsé depuis Moscou, ce virage à 180 degrés allait dérouter certains militants, dont Boussel :

« Là, vous avez quand même cette montée de la classe ouvrière. Et pour un jeune comme moi, c’était extraordinaire. Puis il se trouve qu’en 1935, Pierre Laval qui était président du Conseil et qui avait été voir Staline, est revenu en disant : « Monsieur Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France. » Alors, je pose une question, et je me fais exclure comme… « trotskiste » ! J’en avais vaguement entendu parler, mais je savais à peine ce que c’était ! J’abandonne, je me dis «  oh, allez, je fais plus de politique ». Puis un trotskiste est venu me voir ; je lui ai dit « je veux pas discuter avec toi ». Mais il m’a laissé Ma Vie, de Trotski. Alors, j’ai lu, et ça m’a intéressé... »

Le mot est lâché : « trotskiste ». À l’origine, ce qualificatif n’est rien d’autre qu’une injure formée par les dirigeants du PCF pour désigner quiconque osait émettre un doute. En France, cette étiquette stigmatisante est utilisée par les gros bras « staliniens », dans les manifestations comme devant les usines. En URSS, elle est au cœur des Procès de Moscou, qui prétendent éliminer un à un les « trotskistes » — ou présumés tels. Une autre étape décisive dans l’itinéraire de Lambert :

« Le 20 août 1936, j’avais 16 ans, je me souviens d’avoir acheté les journaux, l’Humanité, Le Populaire ; j’étais dans un square de ma ville natale, Montreuil, et là je commence à lire : « Zinoviev, Kamenev, hitlero-trotskistes ». Vous savez, le ciel serait tombé… Vous vous rendez compte ? Les cadres du parti bolchevik, tous assassinés ! Au nom de la révolution ! Alors, pour ceux qui étaient là, c’était pas facile. Mais vous savez, quand on est jeune [rire], on continue, et ça nous fortifie. Et puis ça n’a rien d’original, ce sont des choses que des milliers et des milliers de jeunes ont vécues comme moi. »

S’indigner, tâtonner, s’organiser. À 14 ans. Comme des milliers. Pour un militant trotskiste, il n’y a là rien de bien d’original. Ni dans les années 1930, ni encore dans les années 1960. Mais pour la nouvelle génération, plutôt que la menace fasciste, c’est le spectacle des massacres coloniaux qui produit désormais l’étincelle privilégiée.

Génération anticolonialiste

On l’a dit, les trois pères fondateurs de LO, de la LCR et du PT avaient fait leurs débuts militants sur le front antifasciste ; à la génération suivante, les trois figures qui incarnent ces organisations naissent à la conscience politique, elles, en réaction aux drames coloniaux. À commencer par Alain Krivine, cofondateur de la LCR. Ce fils de médecin socialiste a fait ses premières armes aux Jeunesses communistes, au milieu des années 1950, alors qu’il était élève au lycée Condorcet, à Paris. À 14 ans, et par dégoût de la répression menée en Algérie. Ainsi, pour lui et ses futurs camarades, comme pour leurs aînés des années 1930, le PCF demeure un sas privilégié avant l’entrée en trotskisme. Mais la première cause de la rupture avec le « Parti » n’est plus son attitude « suicidaire » vis-à-vis du fascisme, ou l’indignation suscitée par les Procès de Moscou — grands ou petits, lointains ou familiers. Les déceptions décisives, cette fois, concernent la ligne du PC à l’égard du conflit algérien.

En effet, loin du souffle internationaliste qui l’avait animé, trente ans plus tôt, lors de la guerre du Rif, au Maroc, le PCF est désormais plus timide sur les questions coloniales. Tout au long de la guerre, il hésite à prendre position pour l’indépendance, et se contente d’agiter le mot d’ordre « Paix en Algérie ». Bien plus, il condamne tout soutien aux insurgés et va jusqu’à voter les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet (mars 1956). Autant de facteurs qui expliquent la désaffection d’une frange de sa jeunesse. Et par exemple du lycéen Krivine :

« J’étais un des meilleurs vendeurs de L’Avant Garde, le journal des JC ; comme récompense, on m’a envoyé au Festival de la Jeunesse de Moscou. Là-bas, j’ai rencontré la délégation algérienne. J’ai voulu imposer une réunion commune avec notre délégation, mais ils trouvaient que c’était dangereux, que c’était des clandestins, des terroristes. Quand je suis rentré, la seule chose que je voulais faire, c’était aider le FLN. C’est comme ça que je suis tombé dans les réseaux de soutien : avec l’aide des cheminots, on stoppait les trains de soldats en partance pour l’Algérie, on leur balançait des tracts… Et au bout d’un an et demi je me suis aperçu que l’organisation dans laquelle je militais, qui s’appelait Jeune Résistance, était en partie dirigée par des trotskistes. Mais c’est venu à travers un élément : la révolution coloniale. Et puis après tout est venu en grappe ! »

Issue d’un milieu modeste, élevée en Seine-Saint-Denis, dans une famille où la lecture des journaux de gauche est de rigueur, Arlette Laguiller a 14 ans en 1954, et ses premiers élans d’indignation sont provoqués par la lecture d’articles consacrés à la torture dans France Observateur ou L’Express. Bientôt auxiliaire dans une agence du Crédit Lyonnais, elle participe à la grève des banques de 1957. Un moment tentée par les communistes, elle finira par reculer. D’abord parce qu’elle garde à l’esprit l’image toute fraîche des tanks soviétiques à Budapest. Ensuite parce que les positions du PCF sur l’Algérie lui paraissent pusillanimes. Et c’est après avoir participé à un défilé parisien contre la guerre que la jeune femme saute le pas en rejoignant le Parti socialiste unifié. Elle y rencontre des militants qui la mettront en contact avec le petit groupe Voix ouvrière, ancêtre de LO :

« Avec quelques personnes de l’agence du Crédit Lyonnais où je travaillais, on décide d’aller à cette manifestation étudiante. La police charge, on reçoit des coups, et un des camarades de mon agence, un vieux militant socialiste, est matraqué. Le soir, je rentre, je me dis « cette fois ça suffit, je vais quelque part ! Je sais pas où, je vais au PSU ». Ils étaient à la manifestation, ils avaient l’air de vouloir faire quelque chose pour que les Algériens aient leur indépendance. Et c’est vrai que j’ai beau être d’une famille pauvre, ce qui me motive le plus, c’est ce problème de la guerre d’Algérie. Et finalement le moteur de l’engagement est plus politique que social, contrairement à ce qu’on pourrait croire, peut-être, pour quelqu’un qui travaille et qui a du mal à joindre les deux bouts. »

Tout comme Arlette Laguiller, Daniel Gluckstein a la réputation d’un « ouvriériste » qui insiste d’abord et avant tout sur l’implantation de son mouvement dans les entreprises, et sur son travail au sein du mouvement syndical. Ex-militant de la JCR il est aujourd’hui secrétaire national du Parti des Travailleurs, dont il fut le candidat à l’élection présidentielle de 2002. Pourtant, c’est aussi sur le terrain des luttes anti-coloniales qu’il a fait ses premières armes. Élevé à Champigny-sur-Marne, dans le fief de Georges Marchais, au milieu des enfants de dignitaires communistes, Daniel Gluckstein est issu d’une famille liée de longue date au mouvement ouvrier, et plus exactement au Bund (Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie, fondée en 1897). Si bien que toute son enfance fut bercée par les récits de ce qu’était la réalité du régime soviétique. Cette éducation antistalinienne devait orienter ses premiers engagements : 

« Comme tous les jeunes, j’étais révolté par la guerre du Vietnam. J’ai donc commencé par militer à Champigny, dans un « Comité Vietnam », et là j’ai vendu des journaux, collé des affiches, je me suis fait casser la figure par les militants du PC, sur le marché, chaque dimanche… Très naturellement, j’ai rejoint la JCR, peu avant 1968. J’avais 14 ans. À l’époque, beaucoup de gens faisaient de la politique au même âge, ça n’avait rien d’exceptionnel. La seule chose, c’est qu’un bain politique familial m’avait rendu d’instinct réfractaire au stalinisme. Et si à 14 ans on n’aspire pas à un monde nouveau, on n’y aspirera jamais. Moi j’y aspirais déjà très jeune. À 14 ans, on cherche, on a la vie devant soi. À 14 ans, on aspire à la libération de l’humanité, pas à la dictature… »

Comme le conflit algérien un peu plus tôt, la guerre du Vietnam joue donc un rôle de cristallisation central.  Du reste, l’événement déclencheur du Mai français est directement lié à ce contexte : le 20 mars 1968, le siège de l’American Express, à Paris, est la cible d’une manifestation offensive organisée par les « Comités VietNam ». Très vite, l’arrestation d’un de ses membres, étudiant à Nanterre, entraîne l’occupation du bâtiment administratif de l’Université. C’est la création du fameux « Mouvement du 22 mars », qui débouchera lui-même sur les journées de Mai [11] .

Génération altermondialiste

Entre la génération « 68 » et la cohorte « altermondialiste », il fallait faire le lien. À travers les basses eaux des années Mitterrand (désyndicalisation, crise des vocations…), une poignée de militants aguerris ont assuré le passage du témoin [12]  : le mouvement étudiant de 1986, les « automnes infirmiers » de 1988, la grève des cheminots de 1995 en sont les étapes clefs. Dans ces luttes, les trotskistes ont compté. Et tout comme l’avant-garde du « joli Mai » s’était formée au moment où la France « s’ennuyait », celle qui agite le nouveau millénaire a fait ses classes au creux de la vague, voguant sur les maigres courants du féminisme, du mouvement des « sans » (emploi/papiers/abri) ou de l’antiracisme.

Tel est le premier trait qui distingue cette génération : contrairement aux précédentes, elle ne se rassemble pas en réaction à un seul événement « repoussoir ». À l’origine de sa mobilisation, on trouve un faisceau d’indignations. Prenons l’exemple d’Olivier Besancenot, seule figure de sa génération, jusqu’à aujourd’hui, à avoir émergé comme leader d’une organisation trotskiste. Né à Levallois, en banlieue parisienne, d’un père professeur de collège et d’une mère psychologue plutôt marqués à gauche, il commence à militer à SOS Racisme. Il y fait la connaissance de militants plus chevronnés. Des syndicalistes, des libertaires, des « cathos de gauche »… et un professeur d’allemand trotskiste. Il a alors 14 ans :

« Moi je ne suis pas venu au trotskisme, je suis venu à la révolution. Mon frère avait participé au mouvement étudiant de 1986. Après la mort de Malik Oussekine, j’ai participé à une mobilisation anti-raciste pour un jeune qui s’était fait agresser dans ma ville. C’était l’époque de SOS Racisme, qui était un peu la seule organisation à faire parler d’elle chez les jeunes, et qui organisait des choses dans les quartiers, des concerts… J’étais adolescent, et c’est par le biais de l’antiracisme que je me suis posé des questions politiques. C’est d’abord ça qui fait qu’à 14 ans tu rejoins les révolutionnaires. En tout cas pour ma génération, c’est-à-dire dans une période de résignation politique, de désert organisationnel. À la fin des années 1980, quand j’ai débarqué à la LCR, c’était une organisation qui se posait la question de mettre la clef sous la porte. Chez les plus jeunes, il y avait l’idée que le seul engagement qui pouvait prévaloir, c’était l’humanitaire. »

Et voici un deuxième trait de l’époque : les jeunes révoltés se montrent rétifs à la forme-parti. Élevés dans la mémoire de l’expérience totalitaire, rendus méfiants par les promesses non tenues, ils répugnent aux « embrigadements » comme aux affiliations durables [13] . On tend vers « la mise en veilleuse du discours idéologique au profit de l’appel au pragmatisme, à l’action concrète, voire modeste, mais aux résultats tangibles [14]  ». Sur ce point, donnons la parole à Yann Lemerrer, qui travaille à La Poste. Élevé par d’anciens communistes, il a grandi en banlieue parisienne. En 1986, en plein mouvement étudiant contre la réforme Devaquet, il fait la connaissance d’un groupuscule maoïste qui l’emmène visiter les corons dans le Nord minier. Il a 15 ans. C’est pourtant aux Jeunesses communistes qu’il adhère d’abord, avant de rejoindre les rangs de Lutte ouvrière. Depuis lors, il s’efforce de convaincre. Non sans difficulté, car beaucoup de jeunes révoltés sont désormais « à la recherche d’une politique sans étiquette [15]  », et Lemerrer peut en témoigner :

« Mon meilleur pote, au boulot, quand je lui ai dit que je faisais partie de LO, il a fait trois pas en arrière et il a mis une minute à s’en remettre. C’est rigolo, parce qu’il savait que j’étais militant, syndicaliste, communiste, révolutionnaire... Simplement il n’avait pas l’étiquette. Ça fait quinze ans que je milite. Mes proches savent que j’ai envie de convaincre, et à partir du moment où ils ont intégré que tu es naturel, que tu n’es pas un gars retors qui travaille pour sa boutique, mais qui y croit, qui vit ce qu’il dit, alors tu peux discuter sans apparaître comme un martien… Un jour, j’ai réussi à emmener onze gars de ma boîte à un meeting d’Arlette. Mais deux ans après, ils s’étaient tous barrés de l’entreprise. Donc, moi, j’ai un problème concret, qui s’appelle le « turn over » : à La Poste, c’est 50 % tous les deux ans. Gagner des jeunes à l’idée que la politique, c’est pas de la merde, que les organisations, c’est pas forcément tous des affreux qui en profitent, ça met déjà un certain temps... »

La précarité des conditions de travail et donc de militantisme, tel est le troisième trait propre à cette nouvelle génération. Une précarité qui explique l’originalité des luttes menées ces dernières années : là où l’instabilité des emplois et la démultiplication des statuts (CDI, CDD, temps partiels et intérims en tout genre) auraient pu rendre vaine toute solidarité durable, on s’aperçoit qu’est né un nouveau type de pugnacité collective, comme y insiste ici Olivier Besancenot. Où l’on retrouve le portrait du révolutionnaire en petit homme vert :

« Il y a un réseau qui s’est monté contre la précarité, entre les jeunes d’Eurodisney, de Pizza Hut, de la FNAC… J’ai connu certains d’entre eux il y a des années. À l’époque, quand on discutait après une partie de foot, j’étais le révolutionnaire de service : sympa, mais un peu un martien. Et les revoir, aujourd’hui, à la pointe de ces grèves, tenir tête à une multinationale comme Mc Donald’s, les retrouver ensuite à Gênes ou dans les meetings de la Ligue, pour moi ça a été une vraie surprise. Parce qu’aucun révolutionnaire n’est allé les chercher au Quartier Alsace, à Levallois, où je les ai connus. Ils sont venus d’eux-mêmes à la politique. C’est pour ça que je m’identifie à cette génération-là. Car c’est aussi mon propre parcours : il n’y a pas eu une discussion « bouton de veste », dans un café, qui a tout changé, mais un événement qui m’a fait dire « bon allez, j’y vais ». Pour moi, ça a été une agression raciste. À un moment donné, un événement qui fait qu’on décide de ne plus supporter, de s’y mettre. »

Dernier trait marquant de la période, qui accompagne cette précarité des conditions de l’engagement : le déclin d’un parti communiste dont les jeunes peinent désormais à imaginer la puissance passée. Incapable de faire un véritable retour critique sur son histoire, et largement discrédité par ses passages successifs au pouvoir, le PCF a également vu se déliter les mondes sociaux qui assuraient son rayonnement, aux échelles nationale et internationale. Le quotidien des trotskistes en est radicalement transformé, et ici encore, l’expérience de Yann Lemerrer est révélatrice : comme beaucoup de ses aînés, il a commencé par militer au PCF. Mais pour lui, la séparation d’avec ce parti n’a pas revêtu une forme violente ; elle s’est décidée sur fond de démoralisation généralisée, et de grande fragilité pour le PCF : 

« Le rapport au PC, je l’ai vécu comme une rupture : à un moment donné, j’ai découvert qu’il y avait des communistes qui n’étaient pas staliniens. Mais ça ne s’est pas fait de façon brutale. Et le PC prépondérant dans la classe ouvrière, qui verrouille complètement les syndicats, moi, je ne l’ai pas vécu. Dans les années 1990 ça s’est posé différemment, parce que c’est justement le moment où le milieu PC s’est complètement étiolé. À la CGT, par exemple, bon, il existe encore, mais tu ne te fais plus virer parce que tu es trotskiste. Même s’ils le savent, tu ne te prends plus d’insultes dans les dents. Aujourd’hui, à partir du moment où tu es un jeune militant, il y a un tel vide que même s’ils se méfient un peu de toi, ils te laissent une large marge. Dans ma section syndicale, je suis un des moteurs, j’ai fini par être reconnu, par me faire un petit trou. Et le gars du PC qui reste, c’est un mec qui m’aime bien. Oui, quand il exprime un désaccord, c’est toujours après mille circonlocutions, il met deux plombes à poser un problème ! Mais c’est pas l’époque où ils commençaient par te mettre un coup de poing dans la figure… »

De génération en génération, donc, les formes ont évolué, les contraintes aussi, mais les engagements ont demeuré. Des militants, souvent très jeunes, ont assuré la continuité. Prenons garde à ce mot — continuité. Dans le lexique des révolutionnaires, il en est peu qui comptent autant. Il désigne à la fois un lien et un lieu. Un lien, d’abord, entre les batailles de naguère et les soulèvements de demain. Le lieu idéal, ensuite, où toutes les colères du monde viendraient converger, pour dessiner les contours d’une histoire absolue, sans archives : l’histoire souterraine de la conscience rebelle, par-delà la discordance des temps. 

La jeunesse a la mémoire longue : l’impératif de continuité

Les trotskistes n’ont pas changé le monde. Ils ont buté sur le réel, se sont empêtrés dans ses contradictions. Dès lors que l’événement révolutionnaire n’a cessé de se dérober à eux, ils sont d’abord à envisager comme les artisans d’une transmission entêtée. Ouvriers de la continuité ? À l’heure des bilans, le père fondateur ne s’est pas présenté autrement. En son exil français de Domène, dans le Dauphiné, où l’avait confiné le gouvernement français, Trotski griffonnait un journal sur des cahiers d’écolier. À la date du 25 mars 1935, alors que retentit l’écho des Procès de Moscou, il y évoque ce qu’il considère comme son véritable rôle historique : « maintenant, il ne reste personne […] ; il ne reste qu’à dialoguer avec les journaux […]. Et pourtant, je crois que le travail que je fais en ce moment […] est le travail le plus important de ma vie, plus important que 1917, plus important que l’époque de la guerre civile… Munir d’une méthode révolutionnaire la nouvelle génération […], c’est une tâche qui n’a, hormis moi, d’homme capable de la remplir. […] Il me faut encore au moins quelque cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l’héritage [16] . »

Jusqu’au bout, Trotski aura porté sur ses épaules l’impératif de continuité, léguant son nom à un mouvement qui fit d’emblée de cette injonction son marqueur d’identité. En atteste encore, entre mille exemples, cet exposé prononcé par Lambert en janvier 1969, intitulé « Actualité du Programme de Transition », et qui s’ouvre par ces souvenirs : « En 1940, quand nous apprenons la mort de Léon Trotski, nous sommes une poignée de jeunes, ces jeunes qui n’ont aucune expérience, et il est bien normal qu’en l’acquérant nous ayons fait toutes sortes d’erreurs : il nous a fallu assimiler le programme dans la chair et dans le sang… » Contre ceux qui « se gaussent » des divisions internes au mouvement trotskiste, Lambert insiste sur la « force contraignante » du stalinisme : « La bureaucratie du Kremlin […] a cherché à n’importe quel prix à détruire les liens de la continuité. Depuis 1848, depuis la Ligue des communistes, ces liens ont matérialisé le lent et difficile combat des générations successives de révolutionnaires prolétariens qui ont transmis leur expérience aux jeunes générations. […] Le but conscient de Staline a été de rompre le fil de la continuité [17] . »

Héritiers de cette mémoire lacérée, les trotskistes ont jeté leur énergie dans un immense effort de ravaudage historique, espérant raccommoder le tissu de l’étoffe révolutionnaire. Bâtir une sociologie historique de la mémoire trotskiste [18] , dans ces conditions, c’est dessiner les contours d’une morale minoritaire partagée et intériorisée, depuis le combat antistalinien jusqu’à la solidarité avec les peuples colonisés, en passant par la résistance aux fascismes. Au centre de cet « habitus » trotskiste, nous avons discerné trois principaux éléments, trois dispositions vécues, incorporées, par chaque militante et chaque militant [19] .         

À commencer par un rapport très intense à la mémoire, qui fait du trotskisme une école de la nostalgie. Ou plutôt de la mélancolie, celle-ci tenant lieu de méthode révolutionnaire, la dette à l’égard des générations opprimées étant conçue comme le principal ressort d’une émancipation à venir : « Les vaincus ont la mémoire longue. Souvent, ils n’ont même plus que ça », a écrit Daniel Bensaïd, le théoricien de la LCR [20] . Chez les lambertistes, ce souci de l’histoire va si loin que certains militants en ont fait très tôt leur profession, les plus connus d’entre eux étant Pierre Broué, Jean-Jacques Marie et Benjamin Stora. Permanent de l’OCI de 1973 à 1982, ce dernier se souvient du sentiment de fierté que la présence des grands anciens procurait à ses jeunes camarades :

« Ils étaient avec nous, on les rencontrait tous les jours ! Bien sûr, il y avait Lambert. Mais aussi Daniel Renard, ouvrier mythique de la grève Renault de 1947. Gérard Bloch, rescapé des camps nazis, qui connaissait parfaitement Marx en allemand, et nous introduisait à sa lecture. Stéphane Just, qui avait aussi milité dès la Seconde Guerre mondiale. Pierre Broué, enfin, qui était déjà un historien connu. L’OCI n’a jamais été traversée par le « jeunisme ». Au contraire, il y avait cette référence à la mémoire, cette quête perpétuelle de l’histoire longue. Surtout s’inscrire dans une continuité — ça c’était fondamental. Quand on était jeune militant en 1970 — j’avais vingt ans — et qu’on arrivait dans un meeting à la Mutualité, à la tribune il y avait Lambert, Just, Broué, Bloch. Ça nous faisait entrer dans la grande histoire, on sentait passer le souffle des anciens, celui d’Octobre, du Front populaire... »

Présent, chaque année, devant le Mur des Fédérés pour commémorer la « Semaine sanglante », le groupe Lambert affirme régulièrement que ses racines remontent à l’entre-deux-guerres, aux batailles internes à la SFIO, et, par là, aux grands récits du mouvement ouvrier et donc de la gauche dans son ensemble : non seulement le Front populaire mais aussi, en remontant la chronologie, l’agitation antimilitariste contre la Grande Guerre, Octobre 17, la Commune de Paris... Autant d’épisodes dont les militants de Lutte ouvrière ne cessent d’entretenir la mémoire, eux aussi. Aujourd’hui encore, l’une des principales activités de ce groupe consiste à mettre sur pied des « cours marxistes » au sein des lycées ou des foyers de jeunes travailleurs. Ils y dispensent un enseignement à peu près inchangé, selon un programme qui traverse les XIXe et XXe siècles, pour s’achever avec un exposé au titre invariable : « le communisme est l’avenir du monde ». 

Deuxième aspect de l’habitus trotskiste : une relation passionnée à la chose écrite. Trotski lui-même ne se présentait-il pas comme un homme de lettres, allant jusqu’à considérer les périodes révolutionnaires comme de regrettables interruptions pour ses travaux d’écriture [21]  ? Ses héritiers ont conservé non seulement l’amour des livres, mais surtout une certaine angoisse de la forme, avec cette conviction que chaque mot doit être pesé et repesé, comme si dans la moindre phrase, c’était l’avenir de l’humanité qui pourrait bien se jouer. Chez les dirigeants de Lutte ouvrière, par exemple, cet attachement à l’objet imprimé comme support d’un trésor intellectuel à perpétuer, à préserver, se traduit souvent par le recours à la référence religieuse, et plus précisément à l’imaginaire monacal [22] . Ainsi de Georges Kaldy, originaire de Hongrie et aujourd’hui l’un des principaux chef de LO. Quand il évoque la préoccupation commune à l’ensemble de ses camarades, Kaldy se réfère spontanément à la silhouette du moine copiste en son atelier :

« Nous, on veut faire l’effort en permanence. Est-ce que cela se traduira par quelque chose ? On ne peut pas faire de prévisions, mais on pense que ça vaut le coup d’essayer. Les moines du Moyen Age, qui recopiaient des textes en pleine période de recul, il fallait parfois des siècles pour que cela serve à la Renaissance. Ceux-là ont fait quelque chose d’utile pour la société. C’est là où il y a des choix de vie. Nous, on travaille pour l’immédiat, à rendre les travailleurs le plus conscient possible. Mais, en même temps, on préserve des idées. On fait ce qui est nécessaire pour le petit filet qu’on est, qui continuera après nous, et dont on espère qu’il s’élargira à nouveau demain. Imaginons une maladie qui tuerait tous les savants : s’il fallait tout reconstituer à partir des bouquins, ce serait un sacré pari. Et bien dans le mouvement ouvrier, on a connu cette situation : des générations de révolutionnaires ont été massacrées par le stalinisme. En un sens, il faut redémarrer à zéro. Mais on a quand même hérité d’une bibliothèque… »

Ainsi pourrait-on faire toute l’histoire de Lutte ouvrière à partir des relations que cette organisation entretient aux imprimés de combat. Aux livres, aux tracts aussi, qui font l’objet d’un soin tout particulier depuis les origines lointaines du groupe : au cœur de l’Occupation, les fondateurs de ce courant, qui n’étaient pas dix, consacraient l’essentiel de leur activité à diffuser une feuille baptisée Lutte de classes. Par la suite, les gestes « conspiratifs » ont été enseignés aux nouveaux militants, afin d’échapper à la double répression patronale et « stalinienne », ainsi qu’en atteste Michel de Pierrepont, qui a commencé comme apprenti aux usines Renault, en 1953, à 14 ans : 

« Sans clandestinité, on n’aurait pas pu diffuser nos tracts. Les staliniens ratissaient systématiquement l’atelier pour les récupérer, et essayer de voir qui les donnait. Certains diffuseurs étaient proches de nous. Mais ils étaient soumis à une pression terrible. On prenait les bulletins à l’extérieur de l’usine, un petit paquet bien plié en quatre, et puis on allait voir quelques gars en disant « tiens, en voici trois ou quatre, essaye de les mettre vers la machine à café ». Discrètement, on en mettait à des endroits choisis, là où les gens étaient censés passer, dans les chiottes aussi… c’est comme ça, quoi ! Donc la clandestinité avait l’intérêt de protéger des gens qui étaient peu nombreux. Maintenant, évidemment, ça fait rigoler, parce qu’on peut s’afficher comme trotskiste. Mais à l’époque, non ! »

Diffusés à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, ces « bulletins de boîte » se présentent toujours de la même manière : au recto, un éditorial de politique générale ; au verso, des « échos » imaginés par les « correspondants » ouvriers. Symboles de continuité, ils sont conçus comme les supports d’une double pédagogie, destinée à ceux auxquels ils sont distribués, mais aussi à ceux qui les diffusent : qu’ils soient présents ou non à l’intérieur de l’entreprise, les militants doivent apprendre non seulement à fabriquer ces tracts mais aussi à les défendre, pied à pied. Ce qui supposa longtemps un certain courage physique, on l’a vu, et nécessite toujours un sens du contact sans lequel les militants se révèlent vite incapables de réunir les informations indispensables à la partie « échos » des bulletins.

Ceci nous mène à notre troisième point : l’idéal trotskiste de transmission est avant tout une pédagogie de la fraternité. Pour une minorité politique qui n’a jamais disposé de l’appareil éducatif dont bénéficiait le PCF, la question des liens personnels a d’emblée revêtu une importance cruciale. D’où, à chaque génération, le rôle des aînés, qui prétendent tirer les leçons des défaites passées. Irréductible à un corpus de textes sacrés, leur enseignement passe d’abord par des gestes et des dispositions. En ce sens, le trotskisme comme tradition n’a pu survivre qu’à la faveur d’une cascade de « coups de foudre » chaque fois différents, et toujours décisifs, où tout repose sur quelques sentiments : camaraderie, admiration, fidélité.

En témoigne par exemple Michel Broué, qui milita chez les lambertistes de 1970 à 1984. Né à la conscience politique au moment des guerres coloniales, ce mathématicien a grandi dans une famille résolument marquée à gauche. Dans les années 1950, chez les Broué, on croisait tel dirigeant indépendantiste algérien venu se réfugier en lieu sûr, ou encore tel ancien garde du corps de Léon Trotski. Pourtant, ce n’est qu’au moment de Mai 1968 que l’étudiant Michel Broué est vraiment entré en politique. Il achevait alors sa thèse de doctorat, et pour le convaincre de sauter le pas, il aura fallu, là encore, une rencontre :

« J’ai vu arriver un grand type frisé, dont j’ai su plus tard qu’il s’appelait Jospin. On se rencontrait tous les mardi soir, les discussions duraient environ deux heures, et on se faisait un certain nombre d’exposés. J’ai trouvé un type étonnamment ouvert, on a vraiment accroché, et il est devenu une espèce de partenaire pour moi, qui respectait mes questions et les orientait, en répondant de manière positive. À l’issue de ces deux-trois mois, je lui ai dit : « j’accepte de me considérer dorénavant comme un militant de l’OCI parce que dans ce parti il y a des gens comme toi ». J’ai pris cet engagement parce qu’il y avait des types comme lui. »

Parce que c’est moi, parce que c’est lui… En relisant les souvenirs de Michel Broué, un autre témoignage vient à l’esprit : celui de Pierre Broué, l’historien, le père, disparu en 2005. Des mots qui semblent circuler non seulement de génération en génération, mais encore de père en fils, pour dire le rendez-vous décisif où naissent les vocations. Pierre Broué n’avait rejoint les trotskistes, à Paris, sous l’Occupation, à l’âge de 18 ans, qu’une fois après avoir été exclu des Jeunesses communistes. Mais le lycéen avait déjà découvert les œuvres de Trotski, quatre ans plus tôt et à l’âge de 14 ans, chez Elie Reynier, vieux professeur d’histoire et militant pacifiste assigné à résidence par le régime de Vichy. Plus tard, en 1944, il fut frappé par le charisme d’un autre pédagogue, Claude Bernard, dit « Raoul », célèbre figure de la galaxie lambertiste. Celui-ci était seulement de cinq ans son aîné, et sa prestance en fit d’emblée une référence à ses yeux : 

« Dans cette organisation, j’ai trouvé tout de suite des gens autrement plus courageux, plus séduisants qu’au PC. Le premier militant que j’ai rencontré, c’est Raoul, qui était responsable du secteur de Puteaux-Suresnes. C’était un mythe, parce que c’était un très grand organisateur, qui avait fait un beau travail parmi les indochinois de France, un travail ultra-clandestin, qui exigeait beaucoup d’audace. Il avait ce qu’on appelait alors « l’élan du bolchevisme », c’est-à-dire la capacité d’improvisation et la rigueur dans l’organisation. En même temps c’était un type beau comme un dieu ; il était l’amant de Rita Hayworth en 1945. Courageux, intelligent, parlant un argot incroyable. En le voyant, je me suis dit : « je suis dans une organisation où il y a des mecs extraordinaires »... »

Pédagogie d’avant-garde, la pédagogie trotskiste ne va donc pas sans élitisme. Cette infime phalange, en tant qu’elle se considère dépositaire du feu sacré, est soucieuse de ne pas le déposer entre n’importe quelles mains. Un legs aussi brûlant oblige à sélectionner avec rigueur les héritiers. Plus le groupe est faible, isolé, plus cette exigence est intense.

Il ne faut pas que jeunesse se passe : entre rébellion et trahison 

À ce point, il faut faire intervenir une différenciation sociale. Dans la tradition léniniste, si les ouvriers font la révolution, ce sont les intellectuels qui leur en fournissent les outils : « la conscience socialiste ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique […]. Or le porteur de la science n’est pas le prolétariat mais les intellectuels bourgeois : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus évolués », écrivait Karl Kautsky [23] . La sélection révolutionnaire consiste donc à trier les bons éléments, aptes à maîtriser la « science » matérialiste pour la mettre « au service » des masses opprimées.

Deux difficultés se présentent alors, déjà cernées par Trotski dans un article intitulé « Le socialisme et les intellectuels ». Premier problème : la jeunesse n’a qu’un temps ; il faut faire vite, ne pas laisser passer le moment critique où l’intellectuel est encore susceptible de rejoindre le camp des travailleurs. Ce moment, c’est celui des études : « Pendant cette période, tout en lui fermente, ses préjugés de classe sont aussi peu fixés que ses choix en matière d’idées […]. Si le collectivisme est réellement capable de s’emparer de son esprit, alors c’est maintenant », notait Trotski. Deuxième problème : l’écrasante majorité des jeunes lettrés est hostile : « Entre le parti des ouvriers et la masse des étudiants, il y a un mur [24] . »

Si tous ses fidèles ont retenu cette double leçon, certains d’entre eux l’ont encore radicalisée. En l’espèce, le cas de Lutte ouvrière est exemplaire. D’une part, cette organisation va chercher ses jeunes recrues, de façon volontariste, à la porte des lycées, avant qu’elles n’aient trop de « fils à la patte ». D’autre part, ce groupe attribue l’entière responsabilité des désastres passés (depuis la « dégénérescence » stalinienne jusqu’aux impasses de la révolte coloniale) à la démission des clercs : « la catégorie sociale qui a failli à sa tâche au cours des décennies passées est bien plus celle des intellectuels que le prolétariat », lit-on dans un texte de 1994 [25] . Si bien que les militants de LO consacrent une large part de leur énergie à la reconquête de la jeunesse intellectuelle… et à l’expérimentation tragique de son (éternelle) défection.

La trahison, tel est en effet le mal des intellectuels. Pour désigner cette pathologie, les dirigeants de LO usent d’un terme médical. Ils nomment « rougeole » cette révolte passagère, cet accès de fièvre sans lendemain : « à 18 ans, on casse tout, à 22 on se marie, on trouve un boulot, et c’est fini », résume encore Georges Kaldy, que nous avons déjà croisé. À cette maladie, certains sujets apparaissent plus exposés. Dans la nosographie léniniste, on les appelle « intellectuels petits-bourgeois ». Aussi les dirigeants de LO soumettent-ils les nouveaux arrivants à une authentique politique de prévention. La « rougeole », pensent-ils, ça se traite. Et un jeune intellectuel, ça se soigne [26] . Oui, mais comment ?

En visant le cœur, d’abord. La direction de LO a décidé que l’unique façon de séduire les jeunes lettrés, et de se les attacher à vie, c’était de miser sur la puissance des sentiments. Pour elle, la nécessité de sauver les intellectuels d’eux-mêmes appelle une clinique de la passion, qui est, pour ainsi dire, une cure conduite par amour. En atteste la manière dont Hardy, le fondateur historique de LO, décrit le lien que ses militants doivent instaurer avec leurs recrues : « Il faut lui proposer de le voir tous les jours, il faut être son père, sa mère, son frère, sa sœur, etc… il faut être son milieu à soi tout seul, être celui ou celle avec qui le jeune est le plus lié. Il ne faut pas seulement aimer, il faut être aimé [27] . »

Dès le premier contact avec le jeune lycéen, tout doit être fait pour créer une relation forte. « Bonjour, je suis communiste révolutionnaire, tu t’intéresses aux problèmes de la société ? » : c’est par cette formule, volontairement directe, que les membres de LO abordent les lycéens. Une fois « accroché », l’élève est invité à poursuivre la discussion dans un café. S’il est séduit, il se trouve bientôt « pris en liaison ». Commence alors un processus qui fait alterner lectures orientées et tête-à-tête réguliers. Ainsi le postier Yann Lemerrer a-t-il eu en charge l’éducation suivie de nombreux lycéens, consignant leur « évolution » dans des rapports internes. Une méthode qui n’est pas sans équivoque, comme il l’admet lui-même, puisque le « rencard à l’individuel » façon LO installe un rapport de fascination entre un sujet étudiant et un sujet supposé savoir. Bref, une relation de pouvoir :

« Tu t’adresses à un lycéen qui en général ne connaît pas grand-chose politiquement. Et c’est sûr que ce rapport-là est inégalitaire. En même temps cette façon de fonctionner, c’est la meilleure manière de faire passer des idées, de les former, et surtout de les pousser à bouquiner ; parce qu’un groupe, c’est bien, mais avec un rencard à l’individuel, tu peux faire le point sur plein de problèmes en partant des préoccupations de celui qui est en face de toi. Tout dépend ce que tu en fais : soit tu joues à l’adjudant, soit tu donnes un cadre où réfléchir par soi-même. Avoir la parole, c’est un peu avoir le pouvoir. Il faut faire attention. En face de toi, tu as un individu avec une conscience, et on n’est pas là pour bourrer le mou. Le jeune, tu as envie de le gagner, et qu’il devienne quelqu’un qui a envie de changer le monde. »

Une fois convaincue, la jeune recrue est soumise à un deuxième remède destiné à éviter que sa rébellion tourne en « rougeole » : on lui fait changer d’air. Très vite, le lycéen est mis au contact direct du monde ouvrier, et poussé à rompre avec ses anciennes attaches. Ici, faisons un sort particulier à une expérience menée par LO dans les années 1990 au sein des foyers de jeunes travailleurs. Durant cette période, des dizaines de « camarades » étudiants sont exhortés à se débrouiller pour y rentrer, à coups de CV truqués. Et si le choc de cette transplantation est délibérément brutal, c’est pour le rendre salutaire.

Voici le témoignage d’Hervé Lagadec. En 1982, lorsqu’il est « accroché » par les militants de LO, Lagadec est encore élève de classe préparatoire au lycée Condorcet. Il s’apprête à devenir ingénieur. Issu d’un milieu assez peu politisé, il a connu ses premiers élans d’enthousiasme l’année précédente, au moment où un socialiste était élu président : « Je fais partie de la génération qui a tapé dans ses mains, avant même que la tête de Mitterrand ne s’affiche sur l’écran de la télévision, rien qu’en voyant celle du présentateur, qui était particulièrement déconfite… À l’époque, je me baladais avec un badge de l’IRA [l’armée républicaine irlandaise] dans mon portefeuille. J’avais vu un film qui donnait envie de se bagarrer contre l’occupation militaire, et je me sentais proche de ce type de mouvement », se souvient-il. Après avoir rejoint LO, il se retrouve bientôt dans un foyer à Bagneux :

« On est entré à quelques camarades, tous étudiants à l’époque. On essayait de s’adresser aux jeunes travailleurs en leur posant les problèmes de l’avenir de l’humanité. Ça passe par toutes sortes de lectures, des sorties scientifiques, parce qu’on ne milite pas sans culture. Il fallait aussi se mettre à l’écoute de travailleurs capables de nous faire toucher du doigt ce que c’est que l’exploitation aujourd’hui. L’exemple qui me vient à l’esprit, c’est celui d’un gars qui travaillait dans la soudure, et qui s’était aperçu qu’il avait des problèmes respiratoires, parce que dans la boîte où il bossait, il inhalait à longueur de journées des substances qu’il n’aurait pas dû… Bon, s’apercevoir qu’à la fin du XXe siècle, c’est encore ce que des gars de 20-25 ans vivent au quotidien, c’est une expérience qui renforce des militants. »

Lorsque la direction de LO plonge ses étudiants au sein de foyers ouvriers, son objectif n’est donc pas seulement de gagner des travailleurs au programme trotskiste (de ce point de vue, l’expérience s’avéra assez décevante). Elle tente également de « corriger » ses militants « d’origine petite bourgeoise ». Après avoir rompu avec leur milieu, ces jeunes gens, recrutés pour la plupart dans les lycées les plus prestigieux, auront appris l’abnégation et le dévouement. Cessant d’épater la galerie, ils se mettront à la disposition du prolétariat.

Troisième remède, enfin, censé prévenir la rougeole : la lecture. À LO, on ne devient membre à part entière qu’après avoir absorbé une bibliographie complète de classiques révolutionnaires et de romans en tout genre. D’un côté, les jeunes néophytes se voient remettre des ouvrages lors de rendez-vous individuels et réguliers. De l’autre, ils sont convoqués à des stages de lecture intensive, où ils se trouvent encadrés par des tuteurs plus expérimentés. Durant cette période, l’existence du groupe se déroule selon un emploi du temps simple et répétitif, entre le dortoir, le réfectoire, la bibliothèque et les quelques pièces dénudées où chaque « camarade » reçoit le livre du jour, selon un programme bien précis. Seuls les repas pris en commun viennent interrompre les séquences studieuses : le matin comme l’après-midi, en silence et sous le regard vigilant des aînés, les ouvrages sont dévorés avant d’être discutés collectivement, le soir venu.

Là encore, le but est de stabiliser, de perpétuer la « jeunesse » comme esprit de révolte. Bien plus, dans l’imaginaire trotskiste, la lecture peut aller plus loin : elle peut susciter une nouvelle jeunesse. Que la chose présente des vertus proprement régénératrices, c’est ce qu’illustrent de multiples témoignages. Voici celui de Mohammed Marangaby, un jeune homme arrivé à Paris à la fin des années 1970, après avoir milité, au Tchad, au sein d’une organisation nationaliste. Inscrit à la faculté de Saint-Denis, en région parisienne, il est bientôt gagné aux idées trotskistes par Georges Kaldy, qui lui prodigue son enseignement, en tête-à-tête et semaine après semaine, au fond d’un petit café. Avec lui, il discute, il échange des arguments. Surtout, il lit : John Steinbeck, Maxime Gorki, Honoré de Balzac. Rencontre décisive, dont Marangaby souligne encore l’impact revivifiant, et dont il dit être sorti métamorphosé. Pour ne pas dire ressuscité :

« Moi je suis arrivé au trotskisme par un cheminement personnel. Ça a été d’abord le fruit d’une rencontre. J’avais milité en Afrique dans une organisation nationaliste. Là-dessus, je suis venu en France, je me posais énormément de questions sur l’échec de ce que j’avais vécu politiquement. Et j’ai rencontré les copains de Lutte ouvrière, avec lesquels j’ai commencé à discuter. J’ai lu les classiques russes, je me suis intéressé à la littérature américaine, à celle de l’Amérique latine, à celle des pays d’Asie, et bien sûr à la littérature africaine, qui a été pour moi un objet d’étude pendant des années. Je n’ai jamais autant lu de ma vie… Au bout de ces discussions, j’ai trouvé en quelque sorte le chemin de mes rêves. Kaldy, je lui dois tout. Pour moi, ça a été comme une sorte de seconde naissance… »

Si nous avons tenu à conclure en citant ce témoignage de Mohamed Marangaby, c’est qu’il permet sans doute de lever une part du « mystère » dont nous étions parti. En effet, la pérennité des trotskismes français cesse d’apparaître comme une « énigme », pour reprendre le terme de Philippe Raynaud, si on les inscrit dans le long terme d’une aventure révolutionnaire qui remonte à 1789, et, par-delà, à l’élan pédagogique des Lumières, où toute espérance révolutionnaire est également espoir de régénération : au cœur de ce rêve, on reconnaît les images classiques de « seconde naissance », d’un « homme nouveau » débarrassé des préjugés, sujet d’une mutation merveilleuse [28] … La jeunesse comme vocation, comme rébellion : depuis 1789, en France, l’idée même de génération marche avec celles de rupture, de révolte, voire de révolution [29] .

Or dès l’origine, les dirigeants trotskistes ont repris à leur compte cette espérance d’une « nouvelle jeunesse » qui viendrait casser en deux le cours de l’histoire. Comme tous les chefs bolcheviks, et même plus que d’autres, Léon Trotski fut proprement hanté par l’histoire française, à laquelle il a consacré de nombreux écrits et dont il prétendait perpétuer la geste. « Place à la jeunesse ! », tel fut d’ailleurs l’un des mots d’ordre de son « programme de transition », publié peu avant sa mort, en 1940 : « quand s’use un programme ou une organisation, s’use aussi la génération qui les a portés sur ses épaules. […] Seuls l’enthousiasme frais et l’esprit offensif de la jeunesse peuvent assurer les premiers succès de la lutte… », écrivait-il dans ce texte-testament [30] .

Au milieu des années 1960, un groupe comme l’Organisation communiste internationaliste (OCI, « lambertiste ») se présentait comme un groupe discipliné visant à « élever la révolte instinctive des jeunes au niveau d’une lutte révolutionnaire consciente pour le socialisme » : « Travailleur ! Travailleuse ! Jeune ! Rejoins les rangs de l’Organisation communiste internationaliste », proclamait le Manifeste de l’OCI en décembre 1967. Quelques mois plus tard, lors du « joli Mai » 1968, l’ensemble des groupes trotskistes croyaient pouvoir annoncer « l’explosion de la jeunesse », et les dirigeants de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR, ancêtre de l’actuelle LCR) allaient jusqu’à théoriser la convergence d’intérêts entre travailleurs industriels et jeunes scolarisés : « comme groupe social, la jeunesse scolarisée se trouve à l’intersection de trois ensembles plus vastes : la jeunesse, la population scolaire, l’intelligentsia. Son potentiel de révolte, au milieu des années 1960, provient de ce qu’elle concentre leurs contradictions », écrira Henri Weber, ex-dirigeant de la JCR, dans un texte-bilan daté de 1978 [31] .

Au début du XXIe siècle, enfin, les héritiers de ce courant politique ont maintenu la vieille équation « jeunesse = avant-garde ». De ce point de vue, le trotskisme « décontracté » d’un Olivier Besancenot ne fait pas exception : « changer le monde, tel est le vœu de la jeunesse. […] La fougue révolutionnaire ne se résume pas à une crise d’adolescence. Les initiatives radicales de la jeunesse font avancer l’Histoire, comme l’attestent Mai 68 et les plus récentes manifestations antimondialisation libérale », a noté le porte-parole de la LCR dans un petit livre intitulé, tout simplement, Révolution ! [32]   

Des années 1930 à aujourd’hui, par conséquent, les organisations trotskistes ont donc maintenu vivants non seulement un même discours, mais aussi une pratique militante qui se donne pour but de capter l’indignation « instinctive » de la jeunesse, et d’encadrer cette énergie subversive au sein communauté de transmission, d’un collectif mémoriel et pédagogique. Si bien qu’au terme de cet article, on peut dire que le trotskisme radicalise jusqu’à l’extrême une tradition républicaine où l’idéal émancipateur noue entre elles les générations au long d’une chaîne inséparablement révolutionnaire et pédagogique. Et c’est justement de se situer au centre de ce triptyque fondateur (Révolution-Éducation-Génération) que les trotskismes français tiennent leur pérennité. Il n’y a nul hasard, dès lors, à ce que la France apparaisse comme le sanctuaire d’un « spectre » qui ne semble pas hanter de la même manière le reste de l’Europe [33]

Notes :

[1] « L’énigme trotskiste », dans Le Débat, n°123, janvier-février 2003. Raynaud développait ainsi son propos : « La persistance non pas tant, peut-être, du discours révolutionnaire que de “résidus”, pour parler comme Pareto, de passions fondamentales d’hostilité à la société bourgeoise qui sont beaucoup plus profondes qu’ailleurs. Je lisais récemment un excellent petit livre de Raymond Boudon sur les valeurs des temps démocratiques, qui utilise l’enquête d’Inglehart sur les valeurs contemporaines. J’ai noté, entre autres traits remarquables de la France, que, un peu partout dans le monde, les jeunes ne croient plus qu’au changement progressif, aux réformes, etc, sauf chez nous. On peut toujours trouver des explications historiques, mais ce sont des choses qui, comme dirait un bon auteur, reviennent à expliquer l’inexpliqué par l’inexplicable. Il y a donc une part de mystère…» Du même auteur, on lira aussi L’extrême gauche plurielle, Paris, Autrement, 2006.

[2] Pour un premier bilan historiographique, voir le dossier des Cahiers Léon Trotsky intitulé « L’histoire de l’extrême gauche française : le cas du “trotskysme”. Une histoire impossible ? » (n°79, décembre 2002).

[3] Voir par exemple Marc Lazar, « Le trotskisme, une passion française », L’Histoire, n°285, mars 2004.

[4] Sur les non-dits de Lionel Jospin dans cette histoire, voir Edwy Plenel, Secrets de jeunesse, Paris, Stock, 2001.

[5] Jean Birnbaum, Fragments d’un discours révolutionnaire. À l’école des trotskismes français, France Culture, 2002. Réalisation Brigitte Bouvier.

[6] Jean Birnbaum, Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations, Paris, Stock, 2005.

[7] En cela, le courant trotskiste excède amplement l’épisode « soixante-huitard », sans parler du feu de paille « maoïste ». Selon une chronologie et avec des enjeux différents, en revanche, une analyse similaire pourrait être menée au miroir du mouvement libertaire et/ou anarchiste. Celui-ci a également tenté de maintenir un programme radical d’émancipation, pour le transmettre, jusqu’à aujourd’hui, de génération en génération.

[8] « Le fait de parler des jeunes comme d’une entité sociale, d’un groupe constitué, doté d’intérêts communs, et de rapporter ces intérêts à un âge défini biologiquement, constitue déjà une manipulation évidente », écrit Pierre Bourdieu dans « La jeunesse n’est qu’un mot », dans Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984.

[9] On s’en tient à la définition classique de Karl Mannheim : la génération est un groupe d’âge qui prend conscience de lui-même en faisant l’expérience d’une même époque, voire d’un seul et même événement.

[10] « La jeunesse est un concept totalitaire », affirmait Jean Guéhenno en 1945. Voir Ludivine Bantigny, Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des « Trente Glorieuses » à la guerre d’Algérie, Paris, Fayard, 2007. Nous faisons nôtre sa définition : « on entendra ici par “jeunesse” la période comprise entre quatorze et vingt-deux ans environ, marquant deux types de passage, la fin de l’enfance et l’entrée dans l’âge adulte » (p. 13).  

[11] Voir Geneviève Dreyfus-Armand et Jacques Portes, « Les interactions internationales de la guerre du Viêt-Nam et de Mai 68 », dans Les Années 68, Le temps de la contestation, Paris, Complexe, 2000, p. 65.

[12] « On a trop vite inféré du déclin du militantisme syndical et partisan l’idée que ces organisations ne jouaient plus leur rôle d’entrepreneurs du mouvement social. On a eu tort et cela vient confirmer le rôle crucial de la préexistence d’une ou plusieurs organisations structurées à toute entreprise de mobilisation », note Olivier Fillieule dans Stratégies de la rue. Les manifestations en France, Paris, Presses de Science Po, 1997, p. 202 

[13] « À l’engagement symbolisé par le timbre renouvelable et collé sur la carte, succéderait l’engagement symbolisé par le post-it, détachable et mobile : mise à disposition de soi, résiliable à tout moment », note Jacques Ion dans  La Fin des militants ?, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997, p. 81. 

[14] Xavier Crettiez et Isabelle Sommier, La France rebelle, Paris, Michalon, 2002, p. 21.

[15] Anne Muxel, « Jeunes des années 90. À la recherche d’une politique sans étiquette », dans Pascal Perrineau (dir.), L’Engagement politique : déclin ou mutation ?, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994, p. 258.

[16] Léon Trotski, Journal d’exil, Paris, Gallimard, 1960, p. 74-75.

[17] « Actualité du Programme de Transition », Cahiers du marxisme, n°2, Paris, Selio, sans date, p. 11

[18] Pour une comparaison avec les cadres de la mémoire communiste, voir Marie-Claire Lavabre, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994.

[19] Pour un usage « historien » de la notion d’« habitus », voir l’article classique de Giovanni Levi, « Les usages de la biographie », Annales ESC, n°6, novembre-décembre 1989.

[20] Daniel Bensaïd, Une lente impatience, Paris, Stock, 2004, p. 406.

[21] « Un livre bien écrit, où l’on puisse trouver des pensées neuves, une bonne plume qui vous permette de répandre vos idées, furent toujours pour moi et sont encore les résultats les plus précieux de la culture. L’envie de m’instruire ne m’a jamais quitté et, bien des fois dans ma vie, j’ai eu comme le sentiment que la révolution m’empêchait de travailler méthodiquement », notait-il dans Ma Vie, 1930, Paris, réed. Le Livre de Poche, 1953, p. 16.

[22] Sur l’analogie entre littérature d’Église et littérature de parti, on consultera Gérard Mauger, Claude F. Poliak et Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, 1999. Sur la notion de « communauté de lecteurs » appliquée à un groupe de militants ouvriers, voir Nathalie Ponsard, « Quand l’histoire socioculturelle est aussi histoire orale. L’exemple des pratiques de lectures dans une communauté d’ouvriers des années trente à nos jours », Genèses, n°48, septembre 2002.

[23] Cité par Lénine dans Que faire ?, Éditions de Pékin, 1974, p. 48.

[24] Léon Trotski, Les intellectuels et le socialisme (1910), brochure éditée par Lutte ouvrière, sans date.

[25] « La situation du mouvement ouvrier révolutionnaire », repris dans Lutte de classe, n°11, décembre 1994.     

[26] L’ancien surréaliste Pierre Naville a rapporté les douloureuses séances de « dépistage » auxquelles le « Vieux » soumettait ses fidèles : « L’intellectuel est par définition un petit-bourgeois. L.D. [Trotski] est lui-même un révélateur chimique extrêmement sensible de tout ce qui est petit-bourgeois chez autrui. Un jour, voulant vaincre une de mes résistances, il me dit dans un chuchotement, en saisissant un bouton de ma veste : - Tenez, Pierre, voilà un intellectuel petit-bourgeois. […] J’en avais les larmes aux yeux. Je réplique : si c’est vous qui le dites, que puis-je répondre ?… - Eh bien, cela se corrige ». Voir Pierre Naville, Trotsky vivant, Paris, Les Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau, 1979, p. 79-80.

[27] Cité dans François Koch, La vraie nature d’Arlette, Paris, Seuil, 1999, p. 53.

[28] Voir par exemple l’entrée « Régénération » du Dictionnaire critique de la Révolution française, de François Furet et Mona Ozouf, Paris, Flammarion, 1988. Et aussi Antoine De Baecque, « L’homme nouveau est arrivé. La “régénération” du Français en 1789 », Dix-Huitième Siècle, n°20, 1988. Ce rêve révolutionnaire est également indissociable d’une certaine culture pédagogique propre aux Lumières, et d’abord de la foi dans ce que Condorcet appelait la « force indomptable » de l’imprimé, c’est-à-dire sa capacité à transformer l’humanité. Où l’on retrouve un autre aspect central de la tradition pédagogique trotskiste, qui aime à se présenter comme le prolongement « conséquent » de l’élan émancipateur initié en 1789.

[29] « C’est la radicalité historique de la Révolution qui fait de la génération un phénomène initialement national et français », écrit Pierre Nora (« La génération », dans Les Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, tome 3, Paris, Gallimard, 1992, p. 2992).

[30] Léon Trotski, L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale, Paris, Ed. La Brèche, 1983, p. 62.

[31] Henri Weber, « L’intervention des groupuscules dans l’histoire de Mai », Politique aujourd’hui, n°5-6, 1978. Sur les problèmes que le concept de « jeunesse » pose à toute conception marxiste et/ou léniniste de la politique, on consultera Michel Field et Jean-Marie Brohm, Jeunesse et révolution, Paris, Maspero, 1975. 

[32] Olivier Besancenot, Révolution ! 100 mots pour changer le monde, Paris, Flammarion, 2003, p. 26.

[33] À l’exception peut-être de l’Angleterre, mais à un niveau surtout syndical et avec une moindre visibilité.

Jean Birnbaum

Jean Birnbaum est journaliste au Monde, responsable de la rubrique « Essais » du Monde des livres. Il a également animé le magazine Staccato sur France Culture. Il est l’auteur de Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations (Stock, 2005) et a aussi publié le dernier entretien avec Jacques Derrida, Apprendre à vivre enfin (Galilée/Le Monde, 2005). Il a dirigé, avec Frédéric Viguier, La laïcité, une question au présent (C. Defaut, 2006).

Mots clefs : trotskistes ; jeunes ; engagement ; militantisme ; transmission.

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois - samedi 12 octobre 2019
  • « La République italienne et la nation » samedi 12 octobre 2019, de 16h15 à (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Comptes rendus

  • • Walter Badier, Alexandre Ribot et la République modérée. Formation et ascension d’un homme politique libéral (1858-1895),
  • Alexandre Ribot (1842-1923) a été cinq fois président du (...)
  • lire la suite
  • • Ilvo Diamanti, Marc Lazar, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties,
  • Tenter d’imposer un néologisme en science politique n’est jamais (...)
  • lire la suite
  • • Élise Roullaud, Contester l’Europe agricole. La Confédération paysanne à l’épreuve de la PAC,
  • Depuis plusieurs décennies, l’étude du syndicalisme agricole et celle (...)
  • lire la suite
  • • Romain Robinet, La révolution mexicaine, une histoire étudiante,
  • Romain Robinet, maître de conférences à l’université d’Angers, place (...)
  • lire la suite
  • • Gilles Vergnon, Un enfant est lynché. L’affaire Gignoux, 1937,
  • En 1922, dans son roman Silbermann, qui reçoit le prix (...)
  • lire la suite
  • • États et sociétés durant la Première Guerre mondiale
  • Sylvain Bertschy, Philippe Salson (dir.), (...)
  • lire la suite
  • • Jean-Yves Mollier, L’âge d’or de la corruption parlementaire 1930-1980,
  • L’introduction du livre de Jean-Yves Mollier pose clairement une (...)
  • lire la suite
  • • Jaime M. Pensado & Enrique C. Ochoa, México Beyond 1968 : Revolutionaries, Radicals and Repression During the Global Sixties and Subversive Seventies
  • Le livre dirigé par Jaime M. Pensado et Enrique C. Ochoa (...)
  • lire la suite
  • • Expériences adolescentes et enfantines de la Grande Guerre, au front et à l’arrière
  • Manon Pignot, L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918, Paris, (...)
  • lire la suite
  • • Michael Foessel, Récidive 1938,
  • « À propos des débats sur le retour des années 1930, (...)
  • lire la suite
  • • Sylvain Brunier, Le bonheur dans la modernité. Conseillers agricoles et agriculteurs (1945-1985),
  • L’ouvrage de Sylvain Brunier procède du remaniement profond de (...)
  • lire la suite
  • • Massimo Asta, Girolamo Li Causi, un rivoluzionario del Novecento. 1896-1977,
  • Girolamo Li Causi (1896-1977) fut un dirigeant du Parti (...)
  • lire la suite
  • • Christine Mussard, L’obsession communale. La Calle, un territoire de colonisation dans l’Est algérien, 1884-1957,
  • Christine Mussard consacre une monographie dense et vivante, issue (...)
  • lire la suite
  • Compañeros
  • Le 27 juin 1973, l’Uruguay est à son tour victime d’un (...)
  • lire la suite
  • • Comment exposer l'art soviétique ?
  • Si de nombreux colloques sont venus émailler les commémorations (...)
  • lire la suite
  • • Laurent Gutierrez, Patricia Legris (dir.), Le Collège unique. Éclairages socio-historiques sur la loi du 11 juillet 1975,
  • Ce livre est issu d’un séminaire qui s’est tenu en 2015 (...)
  • lire la suite
  • • Evgeny Finkel, Ordinary Jews. Choice and Survival During the Holocaust,
  • La Shoah et sa mémoire nous hantent. Pourtant, parmi (...)
  • lire la suite
  • • Alexandre Marchant, L’impossible prohibition. Drogues et toxicomanie en France, de 1945 à nos jours,
  • L’impossible prohibition est une fascinante enquête historique qui étudie (...)
  • lire la suite
  • • Sylviane de Saint Seine, La Banque d’Angleterre. Une marche erratique vers l’indépendance, 1977-2007
  • Aux spécialistes des banques centrales, l’ouvrage de Sylviane de Saint Seine (...)
  • lire la suite
  • • Frank Georgi, L’autogestion en chantier. Les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1981)
  • L’autogestion a fasciné une partie considérable de la gauche (...)
  • lire la suite
  • • Emmanuel Debruyne, «Femmes à Boches». Occupation du corps féminin dans la France et la Belgique de la Grande Guerre,
  • « Bochasse », « paillasses à boches », « pouyes » ou encore « femmes à Boches », autant de termes, (...)
  • lire la suite
  • • Anatole Le Bras, Un enfant à l’asile. Vie de Paul Taesch (1874-1914),
  • C’est en dépouillant des dossiers médicaux dans le cadre de (...)
  • lire la suite
  • • Emmanuel Garnier, L’empire des sables. La France au Sahel 1860-1960,
  • Comment l’histoire coloniale peut-elle expliquer la situation politique actuelle (...)
  • lire la suite
  • • Renaud Meltz, Pierre Laval, un mystère français,
  • Après le Pétain[1] de Bénédicte Vergez-Chaignon, le monumental Pierre (...)
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670