Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Les jeunes, sujets et enjeux politiques (France, XXe siècle)

Coordination : Ludivine Bantigny

Les jeunes des ZUP : nouvelle catégorie sociale de l'action publique durant les Trente Glorieuses ?

Thibault Tellier
Résumé :

Si la place qu’occupent les jeunes dans le traitement médiatique des violences urbaines dans certaines cités HLM n’est plus à démontrer, on connaît en revanche beaucoup moins bien (...)

  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Depuis un quart de siècle, la place qu’occupent les jeunes dans le traitement médiatique de la montée des violences urbaines, dans certaines cités de type HLM, n’est plus à démontrer [1] . De nombreux travaux sociologiques, à commencer par ceux de François Dubet, ont aussi mis l’accent sur la corrélation existant entre la dégradation de ce type d’habitat social et la « galère » de certains jeunes qui y vivent [2] . On connaît en revanche beaucoup moins bien les processus historiques qui ont abouti à la prise en compte spécifique de cette catégorie sociale, les jeunes, à partir des années d’expansion et, surtout, en quoi la spécificité urbaine des politiques menées a pu ou non influencer la nature des engagements suggérés puis réalisés. La population des grands ensembles au cours des Trente Glorieuses est en effet particulièrement jeune. Les moins de 20 ans (dont une grande majorité de très jeunes enfants) y représentent en moyenne 50 % de la population totale [3] . Si, au recensement de 1962, les adolescents sont encore peu nombreux dans ce type d’habitat, ils seront évidemment appelés, par leur nombre sans cesse croissant, à devenir l’un des principaux enjeux de la décennie suivante en termes d’animation sociale.

Ce constat démographique conduit à comprendre comment « les jeunes », notion excessivement floue, y compris pour les auteurs des programmes ministériels en charge de ces questions, ont pu provoquer, au moment-clé de l’État providence — les années 1955-1975 —, un engagement spécifique des pouvoirs publics. Il existe en effet deux moments-clés qui nous serviront de trame : d’une part, les années 1960 durant lesquelles s’opèrent la prise de conscience ainsi que la mise en œuvre des premiers programmes dédiés aux jeunes dans les grands ensembles ; d’autre part, le début des années 1970 pendant lesquelles l’on constate un très net changement de perception en matière de traitement social des jeunes. Notre propos se décomposera donc en deux temps. Tout d’abord, il sera question de l’opportunité que représente pour les pouvoirs publics ces enfants en bas âge dans les nouveaux ensembles urbains. Il conviendra alors de définir quel fut réellement le projet social mis en place et son but. En second lieu, nous nous attacherons à analyser le tournant des années 1960 lorsque ces mêmes jeunes parviennent au stade de l’adolescence. S’agit-il toujours de participer à la socialisation de ces derniers qui, de plus en plus nombreux, sont appelés à vivre dans un cadre urbain bien particulier, celui des grands ensembles ? Ou bien, de mettre en place des politiques de prévention contre tout risque de désordre, voire de déviance sociale ? Si l’animation sociale figure toujours en bonne place dans les politiques publiques en direction de la jeunesse au début des années 1970, nous montrerons comment ces jeunes, entrent de plus en plus dans la catégorie « population à risque ». Notre interrogation portera en particulier sur le fait de savoir si, au lieu d’évoquer comme on le fait alors le « malaise des grands ensembles », il ne serait pas plus juste de parle de malaise des jeunes ou plutôt de malaise envers les jeunes à la fin de la période étudiée.

Ainsi, en deux décennies, du milieu des années 1950 à celui des années 1970, les jeunes urbains, en particulier ceux qui vivent dans les ZUP, sont-ils devenus tout à la fois objets d’une politique publique particulière contribuant à offrir aux nouveaux résidents une véritable vie sociale, ainsi qu’un enjeu politique majeur, celui de la mise en œuvre d’une prévention spécifique à l’égard de populations jugées comme pouvant, à terme, représenter un caractère dangereux au sens où l’entendait l’historien Louis Chevalier [4] .

Les nouvelles cités radieuses

La promotion sociale d’un nouveau type d’urbanisme

La période de l’entre-deux-guerres, plus spécifiquement celle des années 1930, nous a transmis de nombreux témoignages montrant des jeunes enfants arrachés aux taudis grâce à la mise en œuvre d’une véritable politique publique de l’habitat salubre, celle des Habitations à bon marché (HBM). L’application de la loi Loucheur de 1928 est également censée apporter une solution efficace au désordre de la banlieue, celle jouxtant Paris en premier lieu, et donc une meilleure prise en compte des besoins spécifiques des familles. De ce point de vue, les aides financières apportées à ces familles sont à rapprocher des actions consistant à leur donner un toit décent afin de pouvoir élever comme il convient leurs enfants. Ceux-ci, à partir des années 1930, retiennent effectivement de plus en plus l’attention des architectes et des urbanistes. Sous l’égide intellectuelle du Musée social, les premières cités-jardins lancées notamment par Henri Sellier à Suresnes, ville de l’ouest de Paris dont il est maire, accordent une place importante aux équipements dédiés aux plus jeunes. Le principe d’action est simple pour les promoteurs de ce nouvel urbanisme : si l’on veut une jeunesse vigoureuse, il lui faut un cadre de vie sain et agréable. Progressivement, les architectes eux-mêmes prennent en compte cette nouvelle manière d’appréhender le logement social. Ainsi, Le Corbusier intègre-t-il dans ses projets de constructions futures le principe d’une division de l’espace urbain dans lequel les enfants auraient une place spécifique. Ses maquettes de Cités radieuses comportent la plupart du temps des aménagements sur les toits terrasses pour les plus jeunes, qu’il s’agisse d’écoles maternelles ou de gymnases pour l’expression corporelle.

Dans ces circonstances, rien d’étonnant à ce que ces principes d’action sociale soient repris en 1945, dès lors qu’il s’agit d’envisager le plus rapidement possible la reconstruction du pays en matière de logements. Toutefois, les pouvoirs publics doivent également gérer la pénurie de logements, du fait des destructions massives de la guerre. On estime à environ un million le nombre de personnes privées de logement digne de ce nom. La croissance démographique que connaît la France depuis la fin de la guerre rend la question du logement d’autant plus crucial. Les efforts réalisés en faveur du logement dit social demeurent toutefois excessivement restreints au regard des besoins réels. La réquisition de logements en faveur des mal-logés ne représente qu’une part modeste de la résolution du problème. Quant aux programmes de constructions, ils demeurent, du moins jusqu’à la fin des années 1940, largement en deçà des objectifs nécessaire à atteindre pour pouvoir espérer enfin enrayer la crise du logement. À titre d’exemple, en 1949, la France parvient à peine à mettre en chantier 50 000 logements par an, tandis que l’Allemagne et la Grande-Bretagne, dans le même laps de temps, en achèvent chacune 210 000 [5] .

Il faut attendre l’arrivée au ministère de la Reconstruction d’Eugène Claudius-Petit, en septembre 1948, pour constater l’engagement d’un véritable plan de construction en faveur du logement social. Selon l’ancien résistant, il convient de parvenir rapidement à une hausse significative des mises en chantier. Comme il l’explique devant les députés dès son arrivée au ministère, « construire 20 000 logements par mois est, pour la France, une question de vie ou de mort ». Dès lors, un certain nombre de mesures techniques sont prises afin de répondre aux injonctions ministérielles. Concernant le type de logement à construire, en dépit du choix des Français en faveur du pavillon, c’est le logement collectif qui a la préférence de l’État, pour des raisons de coût et de technicité. Issu du militantisme lié à l’Éducation populaire, Claudius-Petit est également extrêmement attentif au développement social des populations qui habiteront dans ces futures cités dont il projette la construction par centaines dès le début des années 1950. De son point de vue, chaque membre de la famille doit y trouver sa place, y compris les plus jeunes. Passionné d’architecture et d’urbanisme, très intéressé par le Bauhaus allemand des années 1920, il avait écrit en 1944 un livre intitulé Aperçus sur les problèmes de l’urbanisme dans lequel, reprenant les principes de la charte d’Athènes et en particulier le principe du zonage fonctionnel, il préconisait la mise en chantier de cités nouvelles capables de répondre avec efficacité aux besoins hygiénistes de base.

L’inauguration en 1952, par Claudius-Petit, de la Cité radieuse à Marseille construite par son ami Le Corbusier donne le nouveau tempo de l’habitat initié par l’État : innovant à la fois du point de vue architectural et social. Celui-ci doit permettre de développer de nouvelles relations sociales entre les futurs habitants. La place réservée aux plus jeunes de ces résidents n’a pas été oubliée. Outre les espaces dédiés aux jeux qui entourent le bâtiment, les enfants disposeront également d’aménagements spécifiques sur le toit terrasse qui surplombe la mer. Désormais, toute nouvelle construction de type grand ensemble devra intégrer la problématique spécifique des jeunes en leur réservant des équipements particuliers. Innovation architecturale rime avec modernité sociale. Si la France veut s’assurer un avenir serein, elle doit pour cela donner aux futures générations le confort qui leur revient. Alors que la politique des grands ensembles se met en place officiellement à partir de 1953, la place des jeunes dans les politiques urbaines ne fait plus guère de doutes. Les pouvoirs publics sont décidés à mettre en avant la question de l’accompagnement social des plus jeunes afin d’assurer la réussite sociale de cette nouvelle politique urbaine. Plus que jamais le mot d’ordre est de faire des grands ensembles des cités radieuses dans lesquelles ces jeunes, tout comme leurs familles, se sentiront heureux. Comme le dit un médecin hygiéniste, « la maison est un facteur de stabilité, de santé physique et morale, la base d’un bonheur familial durable et tranquille [6] ».

Les grands ensembles deviennent ainsi au fil des installations des lieux de vie privilégiés pour l’épanouissement des familles qui ont fait le choix d’y vivre. Nombreux sont alors les reportages montrant, dans ce type de cités, des parents déambulant à l’ombre des tours avec leurs enfants. La presse, du moins au début, se montre enthousiaste envers ce qu’elle considère, d’une certaine manière, comme la réalisation du projet de cité radieuse cher à l’architecte Le Corbusier. Ainsi, pour le journaliste du Figaro venu assister en 1956 au lancement de la cité de Briez en Lorraine, ce type de réalisation est-il effectivement prometteur : « Ce sera une ville radieuse, une ville verte, sans banlieue et de conception tout à fait opposée à ce que l’on appelle la ville tentaculaire, celle qui pousse sans ordre au hasard de lotissements plus ou moins défectueux, transformant les routes en rues interminables, monotones, dangereuses pour les enfants et fort coûteuses malgré les apparences [7] . » Loin, justement, de représenter une quelconque charge, les jeunes populations dont il est question ici représentent la plus-value sociale de ce nouveau type d’habitat résolument moderne et tourné vers l’avenir. Les premières politiques publiques mises en place en leur faveur ont dès lors comme première ambition de les aider à s’épanouir dans leur nouveau cadre de vie. De ce point de vue, ces programmes répondent à la volonté ministérielle des pouvoirs publics de promouvoir, au travers du modèle des grands ensembles, une « nouvelle entreprise de solidarité humaine », pour reprendre les termes d’un dirigeant des Comités interprofessionnels du logement (CIL) [8] .

L’installation des premières familles dans les grands ensembles représente pour celles-ci une amélioration considérable en matière de conditions de vie. L’enthousiasme est très généralement de mise comme le montre ce témoignage d’une habitante d’Athis Mons dans l’Essonne : « Effectivement, quand nous sommes arrivés ici, dès que nous avons eu l’engagement de location, c’était le 15 janvier 1960, je n’ai pas attendu qu’il y ait quoi que ce soit, qu’on déménage le plus gros mobilier : j’ai pris la poussette avec mes deux petites filles et ma valise, j’ai déménagé le plus vite possible, un lit surtout ! Le soir, avec mon mari nous sommes allés chercher un matelas et puis nous nous sommes installés. Et moi, j’ai dit “je n’en pars plus” [9] . » Ces premiers habitants sont pour la plupart des couples dont la moyenne d’âge n’excède pas 30 ans. Ils arrivent généralement avec un enfant en bas âge. Cela exige donc des pouvoirs publics une réactivité immédiate pour proposer une véritable politique sociale dédiée aux nouveaux résidents, en particulier leurs enfants. Ces derniers risquent en effet, le cas échéant, de se retrouver livrés à eux-mêmes, éloignés qu’ils sont désormais des réseaux de solidarité qui pouvaient exister sur leur ancien lieu de résidence.

Une politique nouvelle au service d’une population nouvelle ?

Pour mener à bien cette politique, les pouvoirs publics mettent en place de nouveaux équipements censés répondre aux besoins des habitants de ces ensembles urbains. Des circulaires ministérielles sont édictées afin d’assurer la mise en œuvre effective des équipements ainsi que leur pérennisation. Parmi tous les groupes de travail établis par le ministre de la Construction, l’un porte sur les équipements sociaux, culturels et cultuels. Un groupe de synthèse pour l’étude du milieu urbain est aussi constitué. À partir des rapports réalisés par les différents groupes d’études, il a pour mission principale de mettre au point une grille des équipements nécessaires en fonction de la taille de l’ensemble urbain concerné [10] . Baptisée Grille Dupont du nom de son principal concepteur, Gérard Dupont, conseiller référendaire à la Cour des comptes et directeur au ministère de la Construction, elle aura pour fonction de répartir les équipements collectifs de manière à ce que chaque grand ensemble ait accès le plus rapidement possible à ceux-ci.

Dans ce cadre, la prise en charge des jeunes par les équipements collectifs fait l’objet d’une attention toute particulière. Plusieurs structures sont principalement mises à disposition des plus jeunes parmi lesquels la maison des jeunes, aussi appelée « centre social » selon les endroits sans que ce type de structure ait forcément reçu l’agrément de la Fédération nationale des centres sociaux. L’absence de dénomination précise concernant les types de structures illustre le manque de réflexion et d’analyse qui sous-tend la mise en place de cette politique. L’essentiel est de trouver une affectation en « dur » aux jeunes sans se soucier pour l’instant d’un projet socio-éducatif. Deux circulaires organisent également les « mètres carrés sociaux ». L’État demande ainsi aux constructeurs qui reçoivent une aide de sa part de prévoir la réalisation de plusieurs types de locaux à vocation sociale dans les nouveaux ensembles. Les normes retenues sont les suivantes : 30 m2 pour 100 logements construits, 50 m2 de plus pour 250 logements [11] . Ces espaces sociaux, qui ont pour premier but d’abriter les permanences de service social, serviront également à accueillir des activités pour les jeunes. Constatant que seuls 3 % des constructeurs ont suivi les objectifs de la circulaire, la commission chargée de son suivi décide deux ans plus tard, d’une part de les rendre obligatoires, et d’autre part de simplifier les normes en imposant désormais le ratio de 1 m2 par logement construit.

Une fois la forme administrative prise, il convient de disposer aussi d’organismes prenant en charge ces équipements. Ici également, l’État n’entend pas laisser le champ libre à un développement quelque peu spontané des activités proposées aux jeunes résidents. Dès 1954, la Caisse des dépôts, sous l’impulsion de son directeur général François Bloch-Lainé, fait procéder à la création de l’Association pour le logement des familles et l’animation des grands ensembles (ALFA). Charge à cette dernière d’assurer la gestion et l’animation des équipements socioculturels qui seront construits. En moins de vingt ans, l’association assure la gestion d’une cinquantaine d’équipements dont 35 centres sociaux ainsi que de nombreux locaux collectifs résidentiels. Une estimation faite au début des années 1970 fixe à 40 000 en moyenne le nombre de familles bénéficiaires des programmes d’activités de l’ALFA. Agréée association d’éducation populaire, l’ALFA est également membre de la Fédération des centres sociaux au plan national. L’association gère principalement deux types de structures : le centre médico-social d’une part, le centre socioculturel d’autre part. Dans les seconds, les animateurs bénévoles ou professionnels proposent aux plus jeunes des activités à caractère ludique ou pédagogique, les deux étant d’ailleurs souvent liés. Certaines études ont toutefois relevé la portée limitée de ce type de services offerts aux populations locales. Son rôle ne va pas non plus sans rencontrer de réticences de la part de certains résidents qui y voient avant tout une occasion pour l’organisme social de la SCIC de les surveiller. Jean Duquesne, dans son ouvrage Vivre à Sarcelles, rappelle ainsi l’ambiguïté qui règne autour des missions de l’ALFA. Si un responsable de centre social dont les activités s’adressent principalement aux jeunes se contente de ne mettre à leur disposition que des locaux, il n’est vu que comme un simple concierge. S’il veut au contraire développer une animation avec ces mêmes jeunes, il est cette fois suspecté de paternalisme [12] .

La question de la prise en charge des jeunes n’interpelle pas que les organismes d’État. La tendance est également perceptible dans d’autres réseaux liés à la promotion du logement social comme les Comités interprofessionnels du logement (CIL). Ces derniers engagent dès la fin de la guerre des programmes de construction grâce au soutien financier des principales entreprises du textile de l’agglomération lilloise, à commencer par celle de l’inspirateur de ce nouvel élan, Albert Prouvost. Ici aussi, les premières constructions se font en tenant compte du bien-être matériel des familles. Ainsi, avec les premières cités qui sortent de terre au milieu des années 1950, apparaissent les premiers équipements à caractère social. Leur appellation ne laisse guère place au doute quant aux véritables intentions des promoteurs : il s’agit des Maisons de l’Enfance. Ces dernières disposent progressivement de tous les équipements nécessaires pour le bien-être et l’épanouissement des enfants, en particulier sur le plan sanitaire. Les jeunes mères pourront également y recevoir des conseils de professionnels sur la manière dont elles doivent élever leur progéniture. Les CIL entendent en effet porter une attention particulière aux plus jeunes des nouveaux habitants. C’est d’ailleurs l’épouse même du fondateur des CIL, Anne Prouvost, qui préside aux destinées des Maisons de l’Enfance. Tout comme pour l’ALFA, ces équipements seront très tôt suspectés de répondre en priorité à des critères d’ordre moral.

Cette prise en charge spécifique des jeunes ne relève pas de la seule volonté des pouvoirs publics. Si un certain nombre d’organismes comme la Caisse d’allocations familiales se montrent effectivement extrêmement attentives à la part que représentent les jeunes dans les demandes de financement qui leur sont adressées, la demande de prise en charge des populations juvéniles émane également des parents eux-mêmes. Une enquête de l’INED réalisée au cours des années 1960 à propos des besoins des habitants des grands ensembles dans le domaine social montre l’importance qu’ils attachent à la prise en charge spécifique de leurs enfants. Les demandes formulées concernent avant tout les installations de loisirs destinées aux jeunes [13] .

Les équipements censés accueillir les jeunes sont souvent des lieux polyvalents. Faute de crédits nécessaires, ils offrent une gamme de services qui dépassent assez largement l’animation socioculturelle. Ainsi trouve-t-on assez généralement un service médical, des services sociaux dont des permanences tenues par des assistantes sociales afin de répondre à des situations difficiles, enfin, toute une gamme d’activités artistiques, culturelles et de loisirs. La présence d’un foyer de jeunes n’est en règle générale qu’un aspect des activités proposées. Le but premier d’un centre social est de favoriser la vie sociale dans un quartier, au sein même d’un grand ensemble. Avant même de parler d’animation, la première tâche remplie par ce type d’établissement consiste donc à participer à la socialisation des individus, dont les plus jeunes. Cela est clairement mentionné dans la circulaire du 30 janvier 1961 du ministère de la Population qui définit notamment le centre social par son aptitude à « favoriser le développement communautaire » du secteur dans lequel il est implanté. Le jeune est donc intégré à une dynamique collective. Ce qui le fait tout d’abord appartenir aux activités du Centre, c’est précisément son appartenance non pas à une classe d’âge mais à un groupe dont l’unité de base se trouve être généralement le quartier. Ce qui n’empêche pas évidemment un découpage spécifique des animations en fonction des tranches d’âge. Celles-ci demeurent assez classiques, qu’il s’agisse de la lecture, des activités manuelles ou bien encore de l’éveil musical.

Progressivement, l’idée de dédier des lieux spécifiques aux jeunes fait son chemin. À partir des années 1965-1966, soit dix ans après la création des premiers centres sociaux dans les grands ensembles, on voit apparaître des clubs de jeunes et des maisons de jeunes même, c’est-à-dire des bâtiments dont l’activité principale est centrée sur le jeune et sur lui seul. On constate alors que la socialisation via l’équipement de proximité passe au second plan. Il s’agit cette fois de proposer, bien souvent sous la responsabilité d’un adulte, des loisirs censés occuper les jeunes tout en développant leur autonomie. Une partie de ces animations sont en effet placées directement sous leur responsabilité. À la fin des années 1960, on relève ainsi l’existence dans certains grands ensembles — un tiers d’entre eux à la fin de la décennie 1960 —, en particulier dans la région parisienne, des maisons ou foyers de jeunes. Si ce type de structure existait déjà dès la fin des années 1950, leur part reste toutefois moins importante que celle des centres sociaux. Cela tient en grande partie au fait que la tranche d’âge concernée par ce type d’équipement, les 14-20 ans, est moins présente dans les grands ensembles, encore au milieu des années 1960.

L’un des principaux exemples de cette transition entre animation-socialisation et animation-occupation réside dans l’installation, à partir de 1966, d’espaces de type préfabriqué dédiés spécifiquement aux jeunes. C’est le ministre de la Jeunesse et des Sports de l’époque, François Missoffe, qui enjoint d’équiper le territoire national, en particulier les ZUP, de nouveaux équipements socio-éducatifs conçus sur le modèle industriel de la préfabrication. Ceux-ci, appelés mille clubs de jeunes, viennent en renfort pour tenter de développer une vie sociale déjà quelque peu déficiente, en particulier chez ceux qui sont en train de devenir des adolescents. Le ministre lui-même tient à s’adresser directement à ceux qu’il désigne comme étant des jeunes « inorganisés [14] ».

Ces structures possèdent généralement un hall d’entrée menant à une salle « polyvalente » ou « foyer » dans laquelle on trouve souvent un bar. Elles disposent également de salles destinées à la bibliothèque, la télévision, les activités musicales, ainsi que des ateliers dédiés à des activités spécialisées comme le bricolage, l’aéromodélisme ou bien encore la photographie. Ce type d’équipement, souvent cofinancé par le ministère de la Jeunesse ainsi que par les villes concernées, est placé généralement sous la responsabilité directe d’un animateur qui y dispose d’un bureau. Sa principale mission consiste à coordonner les activités des jeunes et non à les diriger.

De 1968 à 1972, mille cent trente clubs préfabriqués sont mis en service. Ce nouveau type d’équipement social marque toutefois ses limites. Certains adolescents qui habitent dans les ZUP trouvent en effet l’idée des mille clubs trop artificielle à cause précisément de leur caractère préfabriqué. À Tourcoing par exemple, dans la ZUP de la Bourgogne, le club est incendié seulement quelques mois après sa mise en fonction. Ce fait divers illustre l’incompréhension grandissante entre les opérateurs publics en charge de l’animation des nouveaux quartiers et les jeunes qui, au début des années 1970, ont atteint pour une majorité d’entre eux l’âge de l’adolescence et ne se reconnaissent plus du tout dans les activités qui leur sont proposées. Se pose alors le problème de savoir si ce sont les équipements qui sont inadaptés aux demandes exprimées par les jeunes ou si ce ne sont pas plutôt ces derniers qui sont en train de devenir inadaptés à leur milieu urbain.

Jeunesse inadaptée au cadre urbain ou cadre urbain inadapté aux jeunes

Un malentendu déjà ancien

L’habitat collectif comme producteur de déviance sociale est une question déjà ancienne lorsque sont construits les premiers grands ensembles. Avant même l’adoption de la loi sur les Habitations à bon marché (HBM) en 1894, l’un de ses principaux promoteurs avec Jules Siegfried, Georges Picot, avait mis en garde les futurs concepteurs de logements contre le caractère dangereux, du point de vue social, que pouvait revêtir le logement collectif, susceptible surtout de favoriser la promiscuité entre les habitants d’un même immeuble. On retrouve le même type d’analyse lorsque le choix des pouvoirs publics en faveur des grands ensembles se précise. Ainsi, pour le docteur Hazemann, le type d’habitat collectif favorise-t-il la délinquance juvénile dans la mesure où la jeune population y serait livrée à elle-même et donc tentée de s’adonner à des plaisirs interdits et nuisibles pour la communauté tout entière [15] .

Il n’est donc pas surprenant que le lien entre les grands ensembles et le développement de la délinquance juvénile ne devienne une référence quasi obligée à toute analyse sociale se rapportant à ce type d’habitat. Le débat revêt une acuité particulière avec la publication du livre de l’écrivain Michel de Saint-Pierre, L’école de la violence, dans lequel ce dernier affirme sans ambages que « les grands ensembles immobiliers sont des fabriques de blousons noirs [16] ». Ces derniers deviennent en quelque sorte, au début des années 1960, l’un des symboles d’une certaine forme de brutalisation des rapports sociaux au sein des grands ensembles. Cette nouvelle approche touche également d’autres secteurs du logement social qui n’appartiennent pourtant pas directement au registre des grands ensembles. En 1961, dans une lettre adressée au ministre de la Santé publique, la présidente des Maisons de l’Enfance se réjouit de la présence du ministre dans l’un de ses établissements au moment où, écrit-elle, « les enfants et les jeunes de familles ouvrières nous posent des problèmes chaque jour grandissants [17] ».

En 1963, la revue Informations sociales, placée sous l’égide de l’Union nationale des caisses d’allocations familiales, consacre un dossier spécial aux jeunes intitulé « Les jeunes et nous ». Rappelant l’irruption de la question « jeune » à la fin des années 1950, notamment par le biais du traitement médiatique du phénomène des blousons noirs, les auteurs du dossier posent la question de la « cassure » qui existerait désormais entre les jeunes et leurs aînés. La question du logement est citée comme facteur pouvant expliquer la radicalisation de certains jeunes : « Il est inutile d’insister plus longuement ici sur le nombre croissant des cités nouvelles au peuplement ségrégationniste, à l’entassement général dans les centres urbains. Nous voyons ainsi que le climat familial déjà tendu par les effets du rythme de vie est encore contrarié par la situation de l’habitat : incidence directe sur le plus grand nombre qui se sentent mal à l’aise dans un logement ne répondant pas à leur désir d’avoir un coin personnel, d’avoir un peu de solitude, de trouver une ambiance agréable, accueillante, incidence facultative sur ceux qui habitent un quartier où la structure géographique se prête à la formation de bandes, regroupant d’autres adolescents, d’autres jeunes insatisfaits pour qui la délinquance est toute proche [18] . »

La presse relaie régulièrement ce type d’affirmation. L’Aurore identifie Sarcelles à un lieu de « fabrique de blousons noirs et d’école de la violence (...). L’un des pires fléaux que notre société ait jamais inventé [19] ». Certains films mettent aussi en scène des bandes de jeunes inoccupés sur fond de cités d’habitat social. Sorti en 1960, le Terrain vague de Marcel Carné raconte la vie d’une bande d’adolescents qui, dans une cité de la banlieue parisienne, passe le plus clair de son temps à commettre des petits délits. La banlieue parisienne n’est plus comme avant-guerre le lieu de la culture ouvrière. Elle est devenue le territoire de la quête de sens pour une jeunesse en manque de repères, à l’image de ces immeubles déshumanisés. En promulguant, la même année, la première circulaire sur les locaux collectifs résidentiels dont l’une des toutes premières missions est précisément d’occuper les jeunes des cités HLM, les pouvoirs publics semblent vouloir donner indirectement raison aux critiques acerbes qui se multiplient au sujet des « bandes de jeunes ».

Pour répondre à la montée de ce phénomène jugé très inquiétant, l’Académie des Sciences morales et politiques met en place en 1963 une commission d’études présidée par Jacques Rueff dans laquelle siègent notamment Pierre Sudreau, Paul Delouvrier, André François-Poncet ou bien encore le sociologue Paul-Henri Chombart de Lauwe. On y évoque le déficit de vie sociale dans les grands ensembles, la « solitude dans la collectivité » souvent à l’origine du malaise grave des enfants et des adolescents qui se réfugient en quelque sorte, dit-on, dans une bande au sein de laquelle prévalent les mauvaises influences [20] . Pour Le Figaro, qui reprend les conclusions de la commission, les pouvoirs publics ne doivent pas seulement voir dans le logement « l’abri matériel indispensable, mais l’instrument d’une influence déterminante sur la formation des générations futures [21] ». Ces constats ne portent pas uniquement sur la région parisienne. Ainsi à Lille, dans certains quartiers d’habitat social de la périphérie, des enquêtes indiquent-elles que des « bandes d’enfants dont les chefs n’ont même pas quatorze ans » y abîment les murs, les couloirs et les caves [22] .

Certains observateurs font également le lien entre la montée des violences juvéniles et le manque de structures dédiées à l’animation sociale pour les plus jeunes. Émile Copferman, dans son ouvrage sur La génération des blousons noirs, affirme que les plus jeunes des habitants des cités nouvelles ne disposent pas encore d’espaces qui leur soient véritablement consacrés. Pour étayer son propos, il cite un extrait de la communication faite par Claude Bourdet au conseil municipal de Paris, selon qui « notre civilisation du ciment tend à faire de moins en moins de place aux jeunes  [23]  ».

Le ministère de la Construction a pris très tôt la mesure du risque qu’il y aurait à ne pas « encadrer » socialement les nouvelles populations. C’est en 1957 qu’une commission informelle de réflexion sur les « problèmes de la vie dans les grands ensembles d’habitation » est créée par le ministère. Elle est présidée par Pierre Sudreau, alors commissaire à la Construction et à l’Urbanisme de la Région parisienne. Lui-même deviendra, à partir de juin 1958, ministre à la Construction du gouvernement Debré. Au sein de cette instance siègent des architectes comme Henri Labourdette, le principal concepteur de Sarcelles, ainsi que des représentants d’organisations familiales et diverses personnalités. Au cours de la première séance, Pierre Sudreau rappelle le besoin de dégager une « doctrine » afin d’assurer un équilibre social et économique ainsi que, selon ses termes, « une vie heureuse individuelle et collective » au sein des nouvelles cités d’habitation en cours de réalisation [24] . De son point de vue, l’enjeu est aussi simple que tragique. Il faut faire émerger une vie sociale à part entière dans ces nouveaux ensembles urbains afin d’éviter la création de cités dortoirs, « des alignements de bâtiments sans caractère et de maisons mortes où les masses humaines ne peuvent pas s’épanouir [25] ». Une décennie plus tard, le Centre d’études des équipements résidentiels produit, à la demande de la direction de la Construction, un rapport sur les facteurs de développement de la vie sociale dans les nouveaux ensembles d’habitation. Les auteurs y pointent notamment les « agressions sociales » dont sont victimes les habitants des grands ensembles. En particulier, « le nombre des enfants, fauteurs de bruit et occasion de conflits [26] ». Nous sommes alors loin des cités réputées radieuses dans lesquelles une nouvelle manière d’habiter devait apparaître. Nouvelle manière rendue possible par le caractère juvénile d’une large partie des nouveaux résidents comme le suggère notamment Christine Rochefort dans Les petits enfants du siècle.

L’affirmation des pouvoirs publics dans la seconde partie des années 1960 s’inscrit pourtant encore dans la perspective d’humanisation du béton, même si le caractère déviant des jeunes leur apparaît comme une menace extrêmement sérieuse. La plupart des ministres de la Construction, puis de l’Équipement à partir de 1966, continuent à inscrire leur politique dans le sillage de celle de Pierre Sudreau et de ses programmes d’animation sociale dans les grands ensembles, sans que ne soit véritablement abordée la question de l’inadaptation sociale des plus jeunes au cadre des grands ensembles.

À la suite des circulaires ministérielles sur les mètres carrés sociaux et les locaux collectifs résidentiels, une nouvelle version est donnée par le ministre Albin Chalandon en 1971. Elle marque la confirmation de la volonté des pouvoirs publics d’enrayer la croissance de la délinquance juvénile par une nouvelle série de mesures visant encore et toujours à tenter d’occuper les jeunes des grands ensembles.

L’animation sociale comme un remède à la délinquance juvénile

En 1971, un jeune homme est tué dans un bar de La Courneuve. Ce fait divers vient une nouvelle fois nourrir le débat sur le « malaise des grands ensembles ». Les articles de presse se font chaque jour plus acerbes à l’égard de jeunes habitants des cités HLM prétendument désœuvrés. La mise en œuvre, en Grande-Bretagne au cours des années 1960, des premières zones d’éducation prioritaire incite également à faire le lien entre lieu de vie et échec scolaire. C’est dans ce contexte qu’est publiée, en décembre 1971, une circulaire relative « à l’action sociale et culturelle dans les ensembles d’habitation ». Elle fixe trois objectifs principaux : fournir un cadre de vie approprié aux aspirations de la population ; doter l’animation sociale et culturelle d’équipements collectifs et de moyens de gestion adaptés ; assurer une gestion immobilière humanisée. La fonction d’animation sociale est vue déterminante. Pour cela, des personnels qualifiés seront recrutés. Leur rôle sera de favoriser les rapprochements entre les personnes de générations et de conditions différentes afin de développer la vie sociale. Leur responsabilité sera également d’aider à la naissance d’une « vie de groupe [27] ». Si le terme de développement communautaire n’est pas encore utilisé officiellement au sens où on l’entend aux États-Unis, l’heure ne semble pas encore venue de proposer un traitement social distinct pour les jeunes des cités HLM. Le partenariat recherché avec le secrétariat d’État à la Jeunesse ainsi qu’avec le ministère de l’Éducation nationale témoigne pourtant de la volonté des pouvoirs publics de porter une attention particulière à la situation des jeunes. Les remarques émises par le rapport du Conseil économique et social concernant les principales options du VIe Plan en matière d’activités socio-éducatives confirment cette évolution sensible. Selon les rapporteurs, il s’agit pour les cinq années à venir de « passer du passe-temps utile ou agréable au besoin et à la capacité d’une découverte active des réalités sociales [28] ».

Afin de favoriser la mise en œuvre de ces programmes d’action sociale et de mieux saisir les besoins des habitants des grands ensembles, des séminaires sont organisés dans plusieurs villes. Les documents préparatoires devant servir à ces rencontres mettent en évidence les déséquilibres socio-démographiques des grands ensembles, le peu d’adolescents pendant de nombreuses années et leur afflux désormais, qui fausse les relations entre générations dans ce type d’habitat. L’accent est également mis sur la difficulté de cohabitation entre populations jugées hétérogènes. Le glissement vers une approche fondée sur la distinction sociale est également perceptible. Ce ne sont plus les jeunes en général qui posent parfois des problèmes dans les cités mais bien certains jeunes en raison surtout de leur origine sociale. Il s’agit donc également de prendre en compte les « clivages de classe » : « Les conflits entre jeunes et adultes sont de même souvent des conflits entre adultes de classe moyenne et jeunes de classe populaire. Équiper et animer la vie sociale ne saurait être valablement entrepris sans prendre en compte ces évolutions et ces clivages que la recherche a mis au jour » relèvent les auteurs du rapport [29] .

Cette inflexion semble toutefois minorée lors du colloque de synthèse qui se tient à Dourdan en février 1973. L’approche demeure globale. Il y est question de développer chez les jeunes « l’intelligence des problèmes de l’habitat », notamment par un partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale pour intégrer dans les programmes scolaires les questions liées à l’urbanisme et la Ville [30] . C’est donc au cours de ce colloque qu’est acté le principe d’une politique spécifique aux zones de grands ensembles. Celle-ci se veut avant tout partenariale. Outre le ministère de l’Equipement, elle sera en effet également pilotée par deux autres ministères : le secrétariat d’État à la Jeunesse ainsi que le ministère des Affaires sociales.

Parallèlement à la mise en œuvre des programmes Habitat et Vie sociale, un certain nombre d’initiatives sont engagées localement. Elles ont très souvent pour trait commun de vouloir inverser l’image négative que l’on se fait des ZUP, à commencer par celle que véhiculent les habitants de ces cités eux-mêmes. À Vénissieux, la ZUP dite des Minguettes compte, en 1971, 8 000 logements dont 80 % de HLM locatives. Pour tenter de trouver un remède à la montée des violences au sein de la cité, la Société locale d’équipement met en place une série d’actions en direction des jeunes. Une opération d’information intitulée « Connaître et transformer son quartier » se déroule dans les écoles des quartiers. Des visites dans et hors de la ZUP, sur le thème de l’urbanisme, sont programmées. Des opérations « Propreté de la ZUP » sont aussi mises en place. Une approche pédagogique doit permettre aux plus jeunes habitants des cités d’habitat social de s’adapter à leur cadre de vie. Ce n’est que dans les années suivantes que des programmes spécifiquement centrés sur les difficultés avant tout sociales de ces jeunes seront mis en œuvre. Ils seront alors ciblés principalement sur l’éducation et la formation, à l’exemple de ceux mis en place après la victoire de François Mitterrand en mai 1981 et la naissance officielle de la Politique dite de la Ville : création des zones d’éducation prioritaires d’une part, développement des missions locales pour l’emploi d’autre part. Le maillage territorial, avec les zones urbaines relevant désormais du Développement social des quartiers (DSQ), s’avère ici essentiel.

Après l’interdiction par Albin Chalandon de la construction de tours dans les villes de moins de 50 000 habitants, c’est au tour d’Olivier Guichard en 1973 d’interdire purement et simplement la poursuite de la politique des grands ensembles. Dans une circulaire sur les tours et les barres, le ministre de l’Équipement affirme sans détours qu’après « les efforts considérables accomplis pour augmenter la production massive de logements neufs, il est aujourd’hui indispensable de répondre plus efficacement aux aspirations à une meilleure qualité de l’habitat et de l’urbanisme et de lutter contre le développement de la ségrégation sociale par l’habitat [31] ». Une page de l’histoire urbaine de la France se tourne. Désormais, avec les septennats pompidolien et giscardien surtout, l’accent sera mis sur la promotion du cadre de vie. Mais c’est aussi au cours des années 1970 que s’opère un tournant quant aux politiques de prise en charge sociale des jeunes dans les quartiers de ZUP. Tout en gardant le cap de la politique d’animation sociale, il s’agit avant tout de développer des actions de prévention de la délinquance en direction de jeunes qui suscitent chaque jour davantage d’incompréhension, y compris de la part des agents qui travaillent avec eux. Dans cette perspective, c’est surtout dans la seconde partie des années 1970 que s’établit la construction d’une nouvelle catégorie sociale à part entière, celle d’une jeunesse dite « à problème », et ceci, en dépit de vingt ans de politiques publiques en faveur du développement d’une vie sociale propre aux quartiers de type HLM. Un reportage du journal Le Monde en 1979 dans la ZUP de Bellevue à Nantes résume bien à sa manière les nouveaux enjeux de la question des jeunes dans les grands ensembles à la fin de cette décennie : « Les loubards, si peu nombreux soient-ils, ont inconsciemment fait apparaître ce qui semble être le moteur de la vie sociale dans ce type de quartier : le rejet [32] . »

Notes :

[1] Les traitements médiatiques des violences urbaines ont surtout lieu à partir de 1979 lors des échauffourées qui se déroulent en région lyonnaise, en particulier dans la cité Olivier-de-Serres à Vaulx-en-Velin. Pour une vision d’ensemble, on se reportera à l’ouvrage très complet de Christian Bachmann et Nicole Leguennec, Violences urbaines. Ascension et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de Politique de la Ville, Paris, Albin Michel, 1995.

[2] François Dubet, La galère : jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987.

[3] Paul Clerc, Grands ensembles banlieues nouvelles. Enquête démographique et psycho-sociologique, Paris, Presses universitaires de France, 1967.

[4] Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première partie du XIXe siècle, Paris, Plon, 1958.

[5] Thibault Tellier, Le temps des HLM. La saga urbaine des Trente Glorieuses, Paris, Autrement, 2007, p. 26.

[6] François Debat, « L’habitat, arme de paix sociale », conférence des Ambassadeurs, 20 mars 1953.

[7] Le Figaro, 9 avril 1956.

[8] Revue du CIL, n°91, avril 1957.

[9] « Le quartier du Noyer-Renard à Athis Mons », dans Des ensembles assez grands, Cahier n°11 de la Maison de banlieue et de l’architecture, 2005, p. 17.

[10] La grille en question établit le découpage en matière d’urbanisation sociale de la manière suivante : le groupe résidentiel (de 200 à 500 logements) ; l’unité de voisinage (de 800 à 1 200 logements) ; le quartier (de 2 000 à 3 000 logements) ; l’arrondissement (de 3 000 à 6 000 logements) ; la ville (ensemble d’au moins 8 000 logements). L’unité de voisinage apparaît comme l’élément de base devant comprendre nécessairement tous les éléments utiles au développement d’une vie sociale, économique, culturelle ayant son caractère propre.

[11] Ministère de la Construction, circulaires n°60-36 du 2 juin 1960 et n°61-41 du 24 août 1961.

[12] Jean Duquesne, Vivre à Sarcelles ?, Paris, Cujas, 1966, p. 156.

[13] « Le secteur d’action sociale et des loisirs », Informations sociales, n°1-2, 1970, p. 85.

[14] Hélène Verniers, « Les Mille clubs ou la cabane industrialisée », dans Gérard Monnier et Richard Klein (dir.), Les années ZUP. Architecture de la croissante 1960-1973, Paris, Picard, 2002, p. 72.

[15] Thibault Tellier, Le temps des HLM, op. cit., p. 44.

[16] Michel de Saint-Pierre, L’école de la violence, Paris, La Table Ronde, 1962, p. 33.

[17] Lettre de la présidente de l’AME Anne Prouvost au ministre de la Santé publique, 5 juillet 1961, ADN, 2002 W 10-11. Maurice Hertzog, Haut Commissaire à la Jeunesse et aux Sports, fera également partie de la visite.

[18] Informations Sociales, octobre-novembre 1963, n°10-11, p. 49.

[19] LAurore, 2 juillet 1962.

[20] Conclusions citées par Le Figaro, 11 juin 1963.

[21] Ibidem.

[22] Union féminine civique et sociale, Compte rendu du congrès régional du Nord du 29 mars 1960, « Pour des cités plus humaines ».

[23] Émile Copferman, La génération des blousons noirs, Paris, Maspero, « Les Cahiers libres », 1962, annexe 2.

[24] Séance du 20 septembre 1957, CAC, 19770816/6.

[25] Ibidem.

[26] Ministère de l’Équipement et du Logement, Direction de la Construction, « les facteurs de développement de la vie sociale dans les nouveaux ensembles d’habitation », Rapport de synthèse de l’étude réalisée par le Centre d’études des équipements résidentiels (CEDER), 1969-1971, p. 117, CAC 19790094/5.

[27] Ministère de l’Équipement et du Logement, circulaire n°71-139, 15 décembre 1971, relative à l’action sociale et culturelle dans les ensembles d’habitations.

[28] Commission des activités sportives et socio-éducatives, Rapport sur les principales options du VIe Plan, 24 mars 1970, p. 3, Archives du CES.

[29] Ministère de l’Équipement et du Logement, Direction de la Construction, Habitat et Vie sociale, Dossier de travail pour les séminaires, FORS, 1972, p. 7.

[30] Ministère de l’Aménagement du territoire, de l’Équipement, du Logement et du Tourisme, Habitat et Vie sociale, Colloque de Dourdan, février 1973, rapport de synthèse, FORS, 1973, p. 48.

[31] Journal officiel de la République française du 5 avril 1973, Circulaire du 21 mars 1973, p. 3864.

[32] Thierry Pfister, « Les loubars de Nantes-Bellevue », Le Monde, 16 septembre 1979.

Thibault Tellier

Maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Lille III, Thibault Tellier enseigne également à l'Institut d'études politiques de Lille. Après avoir publié Le Temps des HLM. La saga urbaine des Trente Glorieuses (Autrement, 2007), il travaille désormais dans le cadre d'une habilitation à diriger des recherches sur les origines historiques de la politique de la Ville.

Mots clefs : grands ensembles ; loisirs ; violence ; équipements collectifs ; animation sociale

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois - samedi 12 octobre 2019
  • « La République italienne et la nation » samedi 12 octobre 2019, de 16h15 à (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Comptes rendus

  • • Walter Badier, Alexandre Ribot et la République modérée. Formation et ascension d’un homme politique libéral (1858-1895),
  • Alexandre Ribot (1842-1923) a été cinq fois président du (...)
  • lire la suite
  • • Ilvo Diamanti, Marc Lazar, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties,
  • Tenter d’imposer un néologisme en science politique n’est jamais (...)
  • lire la suite
  • • Élise Roullaud, Contester l’Europe agricole. La Confédération paysanne à l’épreuve de la PAC,
  • Depuis plusieurs décennies, l’étude du syndicalisme agricole et celle (...)
  • lire la suite
  • • Romain Robinet, La révolution mexicaine, une histoire étudiante,
  • Romain Robinet, maître de conférences à l’université d’Angers, place (...)
  • lire la suite
  • • Gilles Vergnon, Un enfant est lynché. L’affaire Gignoux, 1937,
  • En 1922, dans son roman Silbermann, qui reçoit le prix (...)
  • lire la suite
  • • États et sociétés durant la Première Guerre mondiale
  • Sylvain Bertschy, Philippe Salson (dir.), (...)
  • lire la suite
  • • Jean-Yves Mollier, L’âge d’or de la corruption parlementaire 1930-1980,
  • L’introduction du livre de Jean-Yves Mollier pose clairement une (...)
  • lire la suite
  • • Jaime M. Pensado & Enrique C. Ochoa, México Beyond 1968 : Revolutionaries, Radicals and Repression During the Global Sixties and Subversive Seventies
  • Le livre dirigé par Jaime M. Pensado et Enrique C. Ochoa (...)
  • lire la suite
  • • Expériences adolescentes et enfantines de la Grande Guerre, au front et à l’arrière
  • Manon Pignot, L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918, Paris, (...)
  • lire la suite
  • • Michael Foessel, Récidive 1938,
  • « À propos des débats sur le retour des années 1930, (...)
  • lire la suite
  • • Sylvain Brunier, Le bonheur dans la modernité. Conseillers agricoles et agriculteurs (1945-1985),
  • L’ouvrage de Sylvain Brunier procède du remaniement profond de (...)
  • lire la suite
  • • Massimo Asta, Girolamo Li Causi, un rivoluzionario del Novecento. 1896-1977,
  • Girolamo Li Causi (1896-1977) fut un dirigeant du Parti (...)
  • lire la suite
  • • Christine Mussard, L’obsession communale. La Calle, un territoire de colonisation dans l’Est algérien, 1884-1957,
  • Christine Mussard consacre une monographie dense et vivante, issue (...)
  • lire la suite
  • Compañeros
  • Le 27 juin 1973, l’Uruguay est à son tour victime d’un (...)
  • lire la suite
  • • Comment exposer l'art soviétique ?
  • Si de nombreux colloques sont venus émailler les commémorations (...)
  • lire la suite
  • • Laurent Gutierrez, Patricia Legris (dir.), Le Collège unique. Éclairages socio-historiques sur la loi du 11 juillet 1975,
  • Ce livre est issu d’un séminaire qui s’est tenu en 2015 (...)
  • lire la suite
  • • Evgeny Finkel, Ordinary Jews. Choice and Survival During the Holocaust,
  • La Shoah et sa mémoire nous hantent. Pourtant, parmi (...)
  • lire la suite
  • • Alexandre Marchant, L’impossible prohibition. Drogues et toxicomanie en France, de 1945 à nos jours,
  • L’impossible prohibition est une fascinante enquête historique qui étudie (...)
  • lire la suite
  • • Sylviane de Saint Seine, La Banque d’Angleterre. Une marche erratique vers l’indépendance, 1977-2007
  • Aux spécialistes des banques centrales, l’ouvrage de Sylviane de Saint Seine (...)
  • lire la suite
  • • Frank Georgi, L’autogestion en chantier. Les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1981)
  • L’autogestion a fasciné une partie considérable de la gauche (...)
  • lire la suite
  • • Emmanuel Debruyne, «Femmes à Boches». Occupation du corps féminin dans la France et la Belgique de la Grande Guerre,
  • « Bochasse », « paillasses à boches », « pouyes » ou encore « femmes à Boches », autant de termes, (...)
  • lire la suite
  • • Anatole Le Bras, Un enfant à l’asile. Vie de Paul Taesch (1874-1914),
  • C’est en dépouillant des dossiers médicaux dans le cadre de (...)
  • lire la suite
  • • Emmanuel Garnier, L’empire des sables. La France au Sahel 1860-1960,
  • Comment l’histoire coloniale peut-elle expliquer la situation politique actuelle (...)
  • lire la suite
  • • Renaud Meltz, Pierre Laval, un mystère français,
  • Après le Pétain[1] de Bénédicte Vergez-Chaignon, le monumental Pierre (...)
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670