Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Les jeunes, sujets et enjeux politiques (France, XXe siècle)

Coordination : Ludivine Bantigny

Une jeunesse rédemptrice. Interprétations et usages politiques de la contestation (autour de mai-juin 1968)

Ludivine Bantigny
Résumé :

En mai et juin 1968, « la jeunesse », placée au devant de la scène politique, est apparue révoltée, contestataire voire révolutionnaire, par excellence et comme par essence. Les rapprochements entre (...)

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Couverture de l'Avant-Garde Jeunesse, Journal de la JCR, n°12, mai 1968« Professeurs, vous nous faites vieillir. » Une interjection parmi d’autres sur un mur d’université, un jour de printemps 1968. Une formule que l’on pourrait bien, hâtivement, ériger en symbole de la grande rébellion de Mai. En elle se scande la volonté de préserver la jeunesse contre l’ordre, l’autorité et le savoir établi. En elle s’affiche une volonté de dire « nous, jeunes » et de s’affirmer collectivement, quand la vieillesse n’est plus synonyme de sagesse, ou quand la sagesse n’est plus synonyme de vertu. En elle, donc, se dit l’exaltation de la jeunesse qui semble structurer Mai 1968. Cet engouement pour la juvénilité, comme éminente qualité, ne vient pas des seuls jeunes. Bon nombre de contemporains constatent cet enthousiasme général, pour l’approuver — car la jeunesse se fait « explosion de vitalité [1] » —, pour la fustiger — Raymond Aron brocarde « le culte de cette “admirable jeunesse” et de cette révolution qui n’en [est] pas une [2] » — ou pour en montrer les incidences — selon Michel de Certeau, la jeunesse subit « l’adulation nostalgique des adultes, qui, par là, dépendent d’elle. Parce qu’elle porte leurs rêves, elle tire d’eux ses revendications contre eux [3] . » De fait, l’affirmation des jeunes ne semble plus pouvoir s’incarner que dans la contestation. C’est là l’acte-clef, exprimant l’air du temps de Mai [4] . On peut le railler — Georges Gusdorf en fait ironiquement le « cogito de la révolution culturelle […] : je conteste, donc je suis [5] ». Au contraire, cette détermination au refus peut sembler l’acte noble par définition, celui qui de surcroît sied à la jeunesse : comme l’écrit alors Robert Merle, « ces diables remplissent avec une sorte de fureur une fonction qui est celle par excellence et des jeunes et des intellectuels : ils contestent [6] . » Pareille exaltation conduit à faire des jeunes une entité libératrice : une jeunesse rédemptrice.

Il y a dans ces assertions une construction sociale, qui n’est pas sans conséquence politique. Leur objet réside en effet dans la naturalisation d’une catégorie aux contours sociaux des plus mal définis : les jeunes. « Naturaliser » la jeunesse revient à lui prêter certains traits psychologiques pour en forger une identité spécifique, dont les réactions peuvent être intuitivement déduites de cette nature même. C’est la doter d’un tempérament, de qualités intrinsèques, de rôles présumés. En bref, c’est l’essentialiser. On pourrait à cet égard parler d’une « juvénilisation », façon de rabattre sur des individus jeunes leur jeunesse et, en dernière analyse, de les y cantonner.

Or, cette façon de concevoir « la jeunesse » aide bien des observateurs à interpréter les « événements » de mai-juin 1968. Au-delà, des organisations politiques en usent comme d’un enjeu propre à déterminer leur ligne de conduite. À cet égard, la tension majeure réside dans l’opposition entre le Parti communiste français et la gauche révolutionnaire, qualifiée de « gauchiste ». Sur un socle théorique marxiste, tous deux interrogent à nouveaux frais la place des classes sociales et leurs relations contradictoires : faut-il unir la jeunesse, par-delà son évidente hétérogénéité ? Et, le cas échéant, faut-il voir en elle une catégorie révolutionnaire ?

Portrait du jeune en révolté

Aux contemporains comme a posteriori, Mai 68 semble le surgissement, sur la scène sociale et politique, d’une jeunesse lasse de ronger son frein et qui, inversant les rôles, lance à l’autorité une admonestation. Véritable coup de semonce, elle sonne apparemment le glas d’une société ancienne et de ses codes périmés. Cependant, bien loin de signifier la mise en charpie des valeurs communément admises, la contestation peut aussi apparaître comme un retour à l’homme. Irrespect érigé en principe ou nouvel humanisme : sur l’une comme l’autre hypothèse se greffe un portrait psychosociologique alors très couru, celui du jeune en révolté.

Les éclats juvéniles de Mai

Des portraits d’étudiants campés pendant et après Mai, le plus fréquent est sans doute celui du « fils de bourgeois » mué en révolutionnaire. Angoissé, solitaire, incompris de sa famille, cet être « malheureux », sensible à l’injustice, découvre un « vide métaphysique » qu’une organisation révolutionnaire peut lui permettre de combler [7] . Pareille situation apparaît comme un archétype de la juvénilité. Elle en revêt les traits : l’ennui, « implacable compagnon d’une jeunesse intellectuelle désœuvrée », et le besoin, pour le contrer, d’une « épaisseur messianique [8] », enfin l’affranchissement après le « refoulement de l’instinct [9] ». À droite, l’infantilisation va très loin, lorsqu’elle compare les jeunes étudiants révoltés à des nourrissons impuissants à désigner « le siège de leur douleur [10] ». Aux yeux d’un Raymond Aron, le mouvement de Mai chez ces « jeunes bourgeois » n’est dû à rien d’autre qu’une « condition anormale des jeunes adultes qui mènent trop longtemps une existence marginale et comme puérile » : le « besoin de croisade insatisfait » se greffe au « vide spirituel de privilégiés [11] ». Mais qu’elle émane de droite ou de gauche, l’explication se veut psychosociologique : à la jeunesse comme phase psychophysiologique correspondent soif d’idéal, fougue et impétuosité ; à la situation sociale de jeunes gens aisés et cultivés répond l’angoisse d’être aliénés par une société consumériste [12] . D’aucuns n’hésitent pas à voir dans un tel profil une catégorie sociale nouvelle, la « “classe” des fils de bourgeois » acquise à l’idéal révolutionnaire [13] . Cette spécificité étant posée, une embardée suffit pour assimiler la contestation à une « crise d’adolescence retardée [14] ».

Tout aussi visible apparaît la jeunesse des travailleurs les plus mobilisés. Les jeunes ouvriers semblent, de fait, « les plus entreprenants [15] ». Durant les quelques mois qui précèdent Mai, ce sont des jeunes qui se montrent les plus combatifs dans les grèves ouvrières et les affrontements de rue qui les ponctuent à Besançon, Mulhouse, Le Mans, Redon ou Caen [16] . En mai et juin, ce sont des jeunes qui, souvent, prennent l’initiative du débrayage et de l’occupation des entreprises [17] . Certains cas en sont emblématiques, comme ceux de Sud-Aviation à Nantes, des ateliers de Renault-Billancourt, de Cléon, de la SAVIEM à Caen [18] , de la CSF à Brest, des usines Panhard et de la SNECMA [19] . Dans les postes et télécommunications, « le rôle de jeunes employés possédant des diplômes de l’enseignement secondaire [20] » est essentiel, de même qu’à la SNCF, les jeunes agents sont les plus nombreux à contester [21] . Même s’il y aurait lieu de systématiser l’enquête [22] , il apparaît que les jeunes tiennent une place importante dans la grève et l’occupation. Moins contraints du point de vue familial, plus exposés au risque de chômage [23] , confrontés à la déqualification de leur emploi par contraste avec leur formation, ils sont aussi jugés, parce que jeunes, « plus sensibles à la lutte contre l’arbitraire de la gestion patronale [24] ». Quoi qu’il en soit, ces jeunes travailleurs se montrent déterminés dans l’action et lui imposent une dynamique propre parfois à faire regimber certains délégués syndicaux, leurs aînés.

En dépit des contrastes sociaux, le point commun entre étudiants et jeunes travailleurs réside, selon nombre de commentateurs, dans une sorte de relégation généralisée. Ce qui attend ou frappe les jeunes, ce sont le chômage, les bas salaires, l’inadéquation des débouchés à la formation acquise, les difficultés à se loger et, in fine, l’impression d’une exclusion. Pour Michel Rocard, alors secrétaire national du Parti socialiste unifié, il n’y a aucun doute : « Ce sentiment de rejet est le véritable lien qui unit les jeunes de toutes catégories. […] Cette impression d’être exclus de la société est une des raisons essentielles du mouvement de mai [25] . » Un éditorial du Monde évoque, non sans désarroi, « une sorte de sécession morale [d’une partie de la jeunesse] à l’intérieur de la nation [26] . » Le constat étant très largement partagé, il n’y a rien de révolutionnaire à affirmer, comme le fait André Glucksmann, que « le jeune campe dans la société sans y habiter, elle l’exploite sans l’“intégrer” [27] . » Dès lors, pour se faire une place dans cette société, il y aurait lieu d’abord de la bousculer.

Une jeunesse par essence révolutionnaire ?

Partant, Mai ne serait-il qu’un conflit de générations ? La période précédant le printemps 1968, ponctuée par de nombreuses mobilisations de jeunes et notamment d’étudiants, aux États-Unis, en République fédérale d’Allemagne, en Italie entre autres, autorisait le journaliste Philippe Tesson à affirmer : « On entend souvent dire que la fin du XXe siècle sera marquée par deux conflits aux dimensions de la planète : celui des nations qui ont faim contre celles qui sont pourvues, et celui des générations jeunes contre les générations adultes [28] . » Le conflit générationnel constitue bien une matrice interprétative pour de nombreux observateurs de Mai. Toutefois, c’est précisément parce qu’il leur apparaît trop général, abstrait et insuffisamment spécifié, que certains en remodèlent la vision traditionnelle. De ce point de vue, Daniel et Gabriel Cohn-Bendit, d’une part, et Edgar Morin, d’autre part, se rejoignent. À leurs yeux, ce qui s’exprime alors n’a rien d’un conflit de générations classique, lors duquel les jeunes entendent avant tout prendre la place, hériter. Tout se passe comme si les jeunes ne voulaient rien savoir de ce bagage, rien avoir de cet héritage. « Pour un nombre croissant d’entre eux, ce qui est en cause, ce n’est pas la place que les “vieux” leur feront ou ne leur feront pas dans le système, mais le système lui-même. Ils n’envient pas l’existence de leurs parents, ils la critiquent et souvent ne la critiquent même plus, tant elle leur paraît étrangère, vide et dépourvue de sens [29] . » Nulle volonté de transmission, nulle espérance de dévolution, mais la révolution ? L’un des plus éminents sociologues de la jeunesse en est lui aussi persuadé : il n’y aurait chez les jeunes aucun souci de « s’intégrer le plus rapidement possible dans la société adulte, mais une contestation globale d’une société adultérée [30] ». Même un député aussi fidèlement gaulliste qu’Edgar Pisani assure que la jeunesse semble « récuser en bloc tout ce que nous tentons de lui transmettre […] et nous considér[er] tous comme complices devant elle, jouant chacun notre rôle dans une comédie humaine à laquelle elle ne veut rien entendre [31] . »

En conséquence, la contestation revêt les allures d’un refus radical : celui d’une société sans idéal. Or d’idéal, la jeunesse serait comme par nature pourvue. De surcroît, s’interrogeant sur leur avenir, les jeunes ne pourraient pas « ne pas contester globalement la société [32] ». Partant, tout analyste paraît pouvoir donner de la contestation une traduction conforme à ses valeurs. D’aucuns chez les penseurs chrétiens proches du personnalisme y discernent ainsi un nouvel humanisme. Selon Jean Daniélou, la protestation a surgi « de profondeurs de l’homme intérieur » ; « c’est contre la platitude de l’ennui d’un monde aseptisé par la science [que la jeunesse] s’est révoltée [33] . » La rédaction d’Esprit voit également, dans ce « mouvement fraternel portant une multitude au plus haut d’elle-même », « des jeunes devenant d’un coup des hommes, se sentant solidaires, communiquant, communiant  [34]  ». « L’humanité se défend par sa jeunesse », conclut l’universitaire Jean Onimus [35] .

Force sociale, classe sociale ?

Dans un tel contexte, « la jeunesse » est rapidement érigée en une sorte de révélateur-catalyseur des maux de la société et des moyens d’y remédier. Elle joue le rôle d’une force qui va, apte à dévoiler les motifs et les méthodes de la rébellion. Chez les étudiants, si l’extrême gauche demeure très minoritaire, elle suscite un effet d’entraînement qui la déborde largement : « L’extrême gauche étudiante constitue aujourd’hui le noyau d’un mouvement révolutionnaire de caractère national » ; selon David Rousset, c’est là « un fait d’une importance considérable [36] ». C’est en milieu étudiant que résiderait désormais sinon le cœur, du moins le pouls du vivier révolutionnaire.

Par-delà, ces étudiants affirment leur influence hors les murs de l’université, creusant une « brèche » où peuvent s’engager les travailleurs en lutte. La Sorbonne est à même de devenir un « phare » pour les salariés grévistes : dès lors qu’elle s’érige en lieu de débat brisant son propre cadre, « elle leur montr[e] leurs propres possibilités [37] ».

Enfin, par sa visibilité sur le terrain des luttes, « la jeunesse » paraît devenue « à la fois principe d’unification et accélérateur du mouvement [38] ». Le pas peut dès lors être aisément franchi, qui consiste à en faire une nouvelle classe sociale : « Les forces révolutionnaires dans nos pays ne se trouvent plus dans les classes économiques, mais dans des classes d’âge ; elles se concentrent chez les intellectuels adolescents doués d’un regard critique et qui ne sont pas encore entrés dans le système [39] . » De toute évidence, le glissement opéré, d’une jeunesse comme force à une jeunesse comme classe, entend rompre avec la lutte de classes au profit d’une lutte des âges, et en finir avec ce qui constitue l’un des substrats théoriques marxistes : le rôle central de la classe ouvrière dans le processus révolutionnaire.

Entre exaltation et modération : la marge étroite du PCF

C’est à ce cheminement théorique, à ses yeux véritable dérive idéologique sciemment forgée pour le disqualifier, que le Parti communiste français entreprend de s’attaquer. Pour autant, sa marge de manœuvre est étroite. Le PCF affirme que la jeunesse constitue un groupe social particulier, au risque de l’essentialiser. Il souhaite s’adresser tout spécialement aux jeunes, sans pour autant les « flatter » — terme récurrent destiné à ferrailler contre tous ses adversaires politiques. Enfin, il s’agit de récuser le conflit de générations, sans le nier tout à fait. C’est dire que, sur la voie de l’élaboration théorique empruntée par les dirigeants communistes, la pente est rude et la corde est raide.

Une jeunesse victime

Dans le discours et la pratique militante du parti communiste, les jeunes sont posés en victimes toutes désignées du système capitaliste. Ils souffrent de conditions d’apprentissage précaires. Ils subissent les affres des abattements d’âge qui rognent leur salaire en raison même de leur statut de jeunes. Ils sont les premiers exposés au chômage. Leurs droits politiques sont bafoués : en deçà de 21 ans, ils ne sont guère considérés comme des citoyens. Le service militaire, dont l’utilité n’est pas déniée, s’effectue dans des conditions rebutantes et satisfait une idéologie militariste. La jeunesse est donc, « dans sa grande masse, l’une des couches de la population la plus exploitée [40] ». Au-delà du système économique, c’est le régime politique qui brime « la Jeunesse » — la majuscule s’assénant parfois — : « elle est dans son ensemble une des principales victimes de la politique du pouvoir [41] . » Le gouvernement, déplore le PCF, se refuse à une véritable réforme démocratique de l’enseignement et de la formation professionnelle. Or cette carence aboutit à un véritable fixisme social — « un enfant d’ouvrier a quelque 60 % de chances de devenir ouvrier ». Pareille ségrégation s’illustre en milieu étudiant, où les ouvriers et paysans sont six fois moins représentés que dans le pays, alors que les professions libérales et les cadres supérieurs le sont presque six fois plus. Tous ces facteurs ne vont pas sans forger une certaine unité de condition et d’exploitation.

Exploitée, « la jeunesse » pourrait bien aussi être aliénée, tant le marché de consommation qui lui est destiné vise à « l’abêtir » et à la « discréditer » [42] . De ce point de vue, elle constitue pour le capitalisme « une source de profits [43] ». Une vaste entreprise de « démoralisation » serait menée à l’égard des jeunes, la classe dominante exploitant « une certaine extension de la drogue ou des dérèglements sexuels » que Pierre Juquin, membre du Comité central, estime née de Mai.

Exploitée, aliénée, la jeunesse est également flattée tous azimuts. Flattée d’abord par le pouvoir : la « démagogie gaulliste » n’aurait, à l’égard des jeunes, que deux mots d’ordre : « flatterie et mépris [44] » — au point qu’une antienne se forge sur ces deux piliers : « ceux qui flattent la jeunesse la méprisent [45] ». Flattée ensuite par toutes sortes d’organisations politiques, qui concurrencent directement le « Parti » : « Nous ne sommes pas les seuls à vouloir gagner la jeunesse, de tous les bords elle est sollicitée, flattée [46] », reconnaît un membre du Bureau national de l’Union de la Jeunesse communiste de France (UJCF). Celui-ci voit même dans certaines suggestions de François Mitterrand à l’adresse de la Convention des institutions républicaines — écarter des directions les « vieux notables » et les remplacer par de jeunes équipes — « une volonté de flatter la jeunesse ». Si donc « les flagorneurs sont légion dans le vieux monde capitaliste, « s’adressant à la jeunesse, ils réalisent des prouesses [47] ! » Or, les dirigeants le martèlent à la suite de Lénine [48] , les communistes quant à eux n’ont jamais eu pour principe de flatter la jeunesse.

La jeunesse n’est pas une classe sociale

À tous ceux, donc, qui font des jeunes une nouvelle classe sociale, le PCF rétorque en marxiste qu’il y a là une absurdité, et même « une hérésie [49] ». Cependant, les dirigeants du parti se trouvent dans une position inconfortable. Il leur faut montrer qu’ils soutiennent les jeunes et les attirer dans leurs rangs. Ils ne veulent toutefois pas en faire une catégorie à part entière, susceptible de concurrencer le prolétariat dans sa mission historique. Enfin, ils doivent justifier leur position à l’égard des étudiants ; or, cette attitude s’apparente pour le moins à un attentisme et, sous certains aspects, à une réprobation. Comment articuler ces trois postulats ? La réponse paraît varier en fonction du sujet traité et de l’interlocuteur visé. Cela ne va pas, dès lors, sans contradiction.

Il s’agit d’abord de tailler des croupières au vieux mythe du conflit générationnel. Certains cadres du parti estiment qu’il peut certes exister, mais seulement « dans le milieu bourgeois ou à prétentions bourgeoises » ; il n’a aucun sens, en revanche, dans la classe ouvrière « où, sauf cas individuels, les jeunes n’ont généralement pas sujet de rougir de leurs pères, pris en tant que collectivité, en tant que milieu [50] ». Et de reprendre à gros traits le portrait psychosociologique des « jeunes bourgeois révoltés », « indignés par la cruauté et l’hypocrisie de leur milieu, de leur famille, et qui se croient révolutionnaires [51]  ». Ainsi, quand il s’agit de contrer les « gauchistes » — on va y revenir —, il y a lieu de renvoyer les étudiants à leur appartenance de classe, celle de la bourgeoisie majoritairement, ce qui en fait des « fils à papa ». Mais lorsqu’il est question de les considérer comme des acteurs, voire comme des électeurs, ils sont réintégrés au sein d’une vaste catégorie : la jeunesse avec ou sans majuscule. C’est le cas à la veille des législatives de juin. Paul Laurent affirme sans détour : « Les jeunes nous approuveront parce que seul le Parti communiste a inscrit à son programme les changements décisifs que la jeunesse revendique [52] . » Quant à Hubert Axelrad, il assure : « Les communistes sont les candidats de la classe ouvrière, les candidats des travailleurs. Ils sont les candidats de la jeunesse. Ce sont donc ceux aussi des étudiants [53] . » Cet aphorisme à trois temps, endossant l’allure du syllogisme, est pour le moins curieux dans ses attendus idéologiques. Oublieux des identités sociales que le parti rappelle dans d’autres circonstances, il aspire tous les jeunes dans une même entité aux contours indéterminés. D’où l’usage si fréquent du singulier : « la jeunesse ». D’où aussi certains enjambements pré-théoriques, qui se risquent à franchir quelques certitudes : « La différence entre les générations s’est accentuée, l’attention portée aux jeunes a grandie (sic), d’aucun y voit (sic) là un danger, d’autres tels les communistes se réjouissent de cet état de fait [54] . » Il y a là une façon de flirter avec les théories des générations, sans en reprendre le socle trop commun : l’opposition entre « jeunes » et « vieux ».

Ainsi, « la jeunesse » est-elle « l’enjeu d’une grande bataille [55] ». La question avait déjà été posée dans les instances du parti : « avec qui sera la jeunesse ? avec la classe ouvrière et les forces de progrès ou avec la bourgeoisie [56] ? ». Par là, le PCF fait des jeunes un groupe social qu’il place auprès des travailleurs, non en leur sein. Et ce, alors même que la plupart des jeunes sont des salariés — sur 8,5 millions des personnes de 15 à 25 ans recensées en 1968, les deux tiers sont des travailleurs, et 30 % sont ouvriers. Tandis que — les dirigeants communistes le rappellent de temps à autre —, la jeunesse est traversée par des frontières sociales qui sont, d’un point de vue marxiste, autant de contradictions de classes, elle s’impose dans la phraséologie du PCF comme un sujet-entité, susceptible d’unification en dépit de son hétérogénéité sociale. De fait, l’un des objectifs affiché par le parti est désormais l’« union de la jeune génération [57] ». « La jeunesse » est par conséquent élevée en objet de campagne, à partir de l’automne 1968 : « La jeunesse accuse le capitalisme ». Il faut pouvoir « la gagner dans sa masse [58] » car il semble qu’à présent « aucune grande victoire ne peut être remportée sans [sa] participation active [59] ». Elle est devenue, en et par Mai, une force combative décisive.

Le PCF va-t-il perdre sa jeunesse ?

Dans cette priorité réside aussi une inquiétude : celle de voir un certain nombre de jeunes quitter le parti. Le constat a posteriori en est dressé par un historien issu de ses rangs ; Philippe Robrieux soutient en effet que « Mai 68 devait marquer la coupure du Parti avec la masse de la jeunesse [60] . » À l’époque, certains adversaires du PCF n’hésitent pas à en faire une évidence. Alain Peyrefitte s’efforce ainsi de rassurer sur la capacité d’attraction du PCF : « La chance de la France est que le parti communiste est vieux, si vieux que son temps de réponse est très long, ses facultés d’adaptation très usées, sa capacité de comprendre la jeunesse quasi nulle [61] . » Aux yeux d’un David Rousset, les formations de gauche et tout particulièrement le Parti communiste « ne présentent aucun attrait d’aucune sorte pour la jeunesse », en raison même de ce qu’il nomme leur « conformisme social [62] ». C’est là, il est vrai, une autre façon de naturaliser « la jeunesse », en l’occurrence de la considérer comme révolutionnaire par essence. Il y aurait donc, d’un côté, une jeunesse révoltée et, de l’autre, un PCF rangé, dont le programme commun se donne pour seul objectif d’instaurer une « démocratie véritable » au « contenu  social avancé ». D’où la question soulevée naguère par Jean-Jacques Becker : « comment admettre qu’un parti vraiment révolutionnaire, alors qu’il occuperait le pouvoir, n’aurait pas pour préoccupation essentielle justement de faire la révolution [63] ? » Au reste, sans aucunement conclure que les jeunes seraient plus à gauche, et a fortiori plus révolutionnaires que l’ensemble de l’électorat, un sondage réalisé en septembre 1968 confirme l’intuition de David Rousset : d’après ses résultats, la Fédération de la gauche et le Parti communiste n’ont pas la faveur des jeunes de 15 à 24 ans : 9 % d’entre eux votent ou voteraient pour le PCF, contre 20 % du corps électoral lors des législatives de juin 1968 ; 9 % se prononcent pour la FGDS, contre 13,5 % [64] .

C’est chez les étudiants d’abord que le bât blesse : après les purges et exclusions des années précédentes, il y a bien une « défaillance de l’UEC [65] ». Lors du meeting parisien organisé pour les jeunes militants communistes le 30 octobre 1968, un jeune présent pose la question : « Même en tenant compte de la faible implantation de l’UECF dans les facultés, comment doit-on interpréter le manque d’activité ou de combativité des étudiants communistes, surtout lors des assemblées générales de faculté [66] ? » Quelques mois après les « événements », un étudiant communiste, François Maître, fait part de ses doutes dans une longue lettre adressée à Roland Leroy. Soucieux de tirer un bilan du printemps 1968 et de ses suites militantes, il constate l’impuissance que manifeste l’Union des étudiants communistes dans les universités et déplore son repli généralisé : « Une grande question à mon avis est aussi que l’UEC est une secte. Dans un amphi en maths rares sont les camarades qui ne sont pas systématiquement entre eux. » Il en conclut : « notre Union est mortellement inerte [67] ».

C’est donc de l’intérieur même du parti que surgit une grande incertitude quant à sa capacité d’influence auprès des jeunes, et particulièrement des étudiants. En l’espèce, Roger Garaudy porte le coup d’estoc, ce qui lui vaudra son isolement et plus tard son exclusion. À propos du soulèvement étudiant de mai-juin, il ose affirmer, lors du Comité central de juillet : « ce mouvement de masse ne s’est pas reconnu en nous et nous ne nous sommes pas reconnus en lui [68] . » Alors maître de conférences à la faculté des lettres de Poitiers, il atteste de sa « grande joie » à constater que les dirigeants du mouvement se sont recrutés, en philosophie, en sociologie, en psychologie, parmi « les meilleurs ». Mais, s’incluant dans un « nous » autocritique, il estime que le parti n’a pas « pratiqu[é] une politique de présence et d’activité qui eût permis de mieux orienter le mouvement ». Il relève deux erreurs principales : « n’avoir pas suffisamment relié et subordonné la juste et nécessaire condamnation du gauchisme et de ses méfaits à une analyse profonde du mouvement montrant d’abord ce qu’il avait de positif afin de mieux montrer que le gauchisme en donnait une expression dévoyée » ; « avoir mis l’accent dans la plupart de nos articles, de nos informations, de nos directives sur les aspects négatifs du mouvement ». La prémisse ne peut donc être détachée du rapport, tumultueux et haineux, entretenu avec ceux que le Parti communiste nomme « les gauchistes », et dont la jeunesse, notamment, est un enjeu.

Jeunesse-gauchisme-infantilisme / jeunes-prolétaires-révolutionnaires. Le parti communiste et la gauche révolutionnaire

À cet égard, le PCF n’est évidemment pas seul : le « gauchisme » est fustigé par toutes les formations politiques classiques, notamment à gauche. Pour la FGDS, il est ce « vieil ennemi qui manipule et pourrit l’innocence [69] ». Il constitue, selon Guy Mollet, un danger pour le socialisme : « Faudrait-il gratter pour trouver derrière la façade jeune l’influence d’un certain nombre de vieux routiers de l’anarchisme qui ont su exploiter cette merveilleuse spontanéité de la jeunesse [70] ? » Quant à Claude Fuzier, éditorialiste au Populaire, il vitupère dans le gauchisme le « perpétuel péché des futurs bourgeois réactionnaires [71] ». Mais c’est bel et bien du PCF que viennent les condamnations les plus vives contre la gauche révolutionnaire — anarchistes, communistes libertaires et communistes révolutionnaires, auxquels on pourrait ajouter les Étudiants socialistes unifiés [72] . L’heure est en effet à un « antigauchisme frénétique [73] » dans les rangs du Parti communiste. Le premier tir de mitraille en est donné par Georges Marchais, dans un article resté célèbre publié le 3 mai dans L’Humanité : il n’y aurait dans les étincelles de début Mai que « de faux révolutionnaires à démasquer [74] ».

Jeunes donc gauchistes

Pour les instances dirigeantes du PCF, il s’agit de nier absolument le rôle de « détonateur » du mouvement étudiant. Et pour cause, puisqu’il s’est trouvé « dévoyé par les groupes gauchistes », selon les termes du secrétaire général Waldeck Rochet [75] . En raison de son origine sociale — un milieu bourgeois ou petit-bourgeois —, la jeunesse étudiante « cède aisément à la tentation opportuniste, tout spécialement dans sa variante gauchiste [76] ». Mais cette appartenance sociale n’est pas seule en cause. C’est du fait même de leur jeunesse, donc de leur « impatience », de leur « volonté de brûler les étapes », de leur « inexpérience au combat révolutionnaire », que les jeunes sont inévitablement attirés vers le « gauchisme [77]  ». C’est bien par nature que « les idées aventuristes, sectaires […] sollicitent toujours la jeunesse, naturellement et légitimement tournée vers le nouveau et la pureté révolutionnaire [78] ».

Dès lors, la façon dont Roger Garaudy est « corrigé » devant le Comité central par le secrétaire général du parti est une édifiante leçon de mauvaise foi politique. On l’a vu, Garaudy assure qu’il faut en découdre avec les gauchistes, ces « agitateurs » « complices du pouvoir [79]  ». Mais selon lui, cela ne doit pas empêcher d’être sensible au mouvement étudiant et d’y intervenir politiquement. Or, Waldeck Rochet inverse l’ordre des propositions. Il prête à Garaudy l’idée selon laquelle il faut se rapprocher des gauchistes et même réaliser un front unique avec eux, aux fins de se gagner les étudiants. Cette prémisse autorise ensuite le secrétaire général à dérouler la mécanique rhétorique d’un antigauchisme virulent : « Nous associer aux groupes gauchistes, pour avoir soit disant (sic), à nos côtés, les étudiants qui les suivaient, c’était accepter le risque de nous laisser conduire à l’aventure sanglante, et de nous déconsidérer dans le pays [80] . » Ainsi, pour lutter contre l’un de ses pires ennemis, l’appareil du parti n’hésite-t-il pas à désavouer terme à terme ce qu’il dit par ailleurs, à l’occasion, des étudiants (« la masse des étudiants a des raisons matérielles, politiques, idéologiques et morales de s’allier avec la classe ouvrière [81] ») : en l’occurrence, « le milieu étudiant est un milieu où domine l’idéologie bourgeoise ou petite-bourgeoise [82] . »

« Gauchistes et gaullistes » : le rapprochement ne s’impose pas que pour la rime. L’assimilation et même le renvoi dos-à-dos sont proposés en permanence par les cadres du parti. Ceux-ci soutiennent que les « gauchistes » au mieux font le jeu du pouvoir, au pire en sont les complices. Waldeck Rochet insinue même qu’un certain nombre d’anarchistes sont tout simplement de la police [83] . C’est pourquoi le parti se refuse à condamner la dissolution, par décret gouvernemental, des organisations se réclamant de la révolution [84] . À ceux qui regimbent [85] , les dirigeants du parti assurent que prendre une telle position de principe reviendrait à agir en « démocrates bourgeois » : « il aurait fallu en fait mener une campagne de solidarité politique avec des groupements dont depuis des mois nous dénonçons justement le caractère particulièrement néfaste pour l’unité des travailleurs et du mouvement démocratique. » Bien sûr, poursuit René Piquet (membre du Bureau politique), « je sais bien que parmi ces jeunes il y en avait de fort sympathiques » ; et d’ailleurs, « ce n’est pas un vice rédhibitoire d’être gauchiste quand on a 17 ans, 18 ans, ou même 19 ans. » Mais cette « générosité » proprement juvénile est en fait « dévoyée [86] » et ne saurait être défendue, même du point de vue des libertés démocratiques.

« Étudiants-travailleurs, même combat ! » Une rencontre de jeunes ?

Pour légitimer sa position, l’appareil du Parti communiste va répétant que les « gauchistes » auraient tout fait pour éviter la jonction entre étudiants et travailleurs [87] . Qu’en est-il dans les faits ? Le contraire, exactement. On le sait, le PCF et la CGT essaient alors de contrer la liaison entre ouvriers et étudiants, accusant ces derniers de « favoriser une provocation policière » lorsqu’ils veulent se rendre chez Renault [88] , les qualifiant de « groupe étranger à la classe ouvrière [89] » et cherchant à les empêcher de s’exprimer publiquement. Certains tracts de la CGT mettent tout particulièrement en garde les plus jeunes contre ces étudiants agitateurs.

Des témoignages de travailleurs soulignent quant à eux l’aide apportée par les étudiants, notamment lors des affrontements avec la police ou les gendarmes mobiles : « C’est ce que j’ai trouvé champion de leur part à eux de rester tout le temps en première ligne, alors qu’ils pouvaient se dire qu’ils n’avaient rien à voir là-dedans », estime par exemple un jeune ouvrier de Renault-Flins [90] . Un autre, délégué syndical, assure lui aussi : « Les étudiants ont appris un certain nombre de tuyaux pratiques comme le service d’ordre pour faire reculer les manifestants, la protection au moment des charges… Dans ce domaine, ils nous ont bien aidés […] [91] ». Établir le contact avec les travailleurs : c’est là une priorité que se donnent rapidement bon nombre d’étudiants. Les animateurs du Mouvement du 22 Mars le soulignent : « Nous avons tout fait pour que ce qui se criait “ouvriers-étudiants un seul combat” se trouve concrétisé [92] . » Tous les textes du Mouvement sont d’ailleurs structurés par cette préoccupation au caractère « obsédant [93] ». Quant à la Coordination des comités d’action universitaires parisiens, elle enjoint d’« aller à la classe ouvrière » et reconnaît : « Nous devons aller y apprendre la vérité concrète de ce que nous ne savons que par des livres : l’exploitation du travail [94] . » Pour cela, il faut, selon Daniel Cohn-Bendit, vaincre la méfiance des ouvriers à l’égard des étudiants, méfiance à ses yeux « naturelle et compréhensible ». Non pas « naturelle », réplique Jean-Paul Sartre, mais « acquise » : « le parti communiste a trop soigneusement séparé les ouvriers des intellectuels [95] . » « Naturel », c’est le mot qui vient aussi à la bouche de Jacques Sauvageot, pour qualifier cette fois la volonté de liaison entre ouvriers et étudiants : « À partir du moment où la bataille s’est propagée chez les ouvriers, le désir de jonction est né tout naturellement [96] . » On repère ce type de liaisons dans les usines Renault de Billancourt et Flins, de Citroën à Javel et Nanterre, à Hispano-Suiza, chez Thomson-Houston à Gennevilliers, mais aussi à Nantes, Lille, Lyon, Strasbourg, Besançon, Grenoble, Montpellier, Toulouse, Aix-en-Provence, Rouen, Tours, Caen [97]

Ce qui marque néanmoins, dans cette jonction, c’est la jeunesse de ceux qui l’opèrent. Lors de la gigantesque manifestation du 13 mai, ce sont de jeunes ouvriers qui cherchent à rejoindre le cortège étudiant [98] . À l’usine Hispano-Suiza, ce sont encore des jeunes qui, selon les témoignages du « 22 Mars », « interviennent contre les permanents sur le thème : “C’est avec les étudiants que nous avons le même langage tandis que vous…” [99] » Jacques Sauvageot ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque la manifestation de la Sorbonne à Boulogne-Billancourt : « À l’arrivée, j’ai été frappé par le fait qu’il n’y avait là, pour nous accueillir, que des jeunes [100] . »

La jeunesse vue de la gauche révolutionnaire

Pour autant, la priorité est-elle, dans la gauche révolutionnaire, à exalter les jeunes comme nouvelle force porteuse de la révolution ? Chez les marxistes-léninistes « prochinois », on peut de fait observer une fougue lyrique dans l’éloge de la « jeunesse et [d’]elle seule, comme une avant-garde enthousiaste, résolue et clairvoyante, qui a assumé la mission révolutionnaire de poser avec éclat » la question d’un changement social radical [101] . Comment l’expliquer ? En raison de cette aube de la vie, sans doute : « Vous les jeunes, poétise Mao-Tsé-Toung, vous êtes dynamiques, en plein épanouissement, comme le soleil à huit ou neuf heures du matin [102] . » « Qui va contre la jeunesse, va contre l’histoire, va contre le communisme ! » proclame Raymond Casas dans L’Humanité nouvelle, l’organe du PCMLF [103] . Ce courant néanmoins conserve une stricte « conception bolchévique de l’avant-garde prolétarienne [104] ». Dès lors, si le mouvement étudiant peut être « l’étincelle qui va mettre le feu à toute la plaine [105]  », il est hors de question d’en faire une classe sociale, ni la force révolutionnaire : « Nous savons très bien que la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, sous la direction exclusive de laquelle doit être conduite la révolution, c’est la classe ouvrière. » D’ailleurs, Jacques Jurquet met en garde les étudiants qui se risqueraient à l’« aventurisme » : « Il faut surtout ne pas se tenir plus d’un pas en avant des masses [106] . » Ainsi « la jeunesse » — là aussi réifiée en groupe à part — « a compris qu’il lui fallait soutenir les luttes du peuple [107] ».

Les trotskystes de la mouvance Organisation communiste internationaliste (OCI, « lambertiste » [108] ) jugent eux aussi que « la jeunesse travailleuse et étudiante » recèle un « extraordinaire potentiel de combat », parce qu’elle refuse le chômage, la sélection à l’entrée des universités et ce que ce courant nomme à l’époque « la déchéance [109] ». L’« unité des travailleurs, de la jeunesse travailleuse et des étudiants » lui semble indispensable, et ce dès le tout début du mois de mai [110] . Pour autant, imaginer que « la petite-bourgeoisie, les étudiants et les “classes moyennes” pourraient émanciper la classe ouvrière de ses responsabilités » relève de l’illusion [111] ; jamais les étudiants ne joueront un rôle moteur de transformation de la société. Lorsqu’il s’agit de condamner les agissements de certains avant-gardistes — l’OCI et la FER refusent de prendre part aux barricades —, ces étudiants peuvent être taxés de « petits-bourgeois [112] ». Malgré tout, « la jeunesse étudiante est partie intégrante de la jeunesse laborieuse [113] . » Là encore, les jeunes sont élevés au rang de groupe social, aux côtés d’autres couches ou classes : « les travailleurs de toutes les catégories, les ouvriers, les techniciens, les cadres, les paysans, les intellectuels, les jeunes [114] » ; « les travailleurs et jeunes de toutes professions [115] » ; « les masses laborieuses et la jeunesse [116] ».

Mais c’est surtout dans la mouvance JCR-Parti communiste internationaliste (PCI, « pabliste ») que l’on trouve la position la plus fortement centrée sur la jeunesse. Ce courant reproche d’ailleurs au précédent de ne pas comprendre la « dialectique entre la lutte de classe du prolétariat et la lutte d’autres classes ou couches sociales dans la révolution socialiste », dont la jeunesse, et notamment les étudiants, peut être partie déterminante [117] . L’OCI, à son tour, taxera souvent le PCI de « substitutisme », l’accusant de remplacer le prolétariat par d’autres groupes sociaux — jeunes, femmes, immigrés — dans le rôle de force révolutionnaire décisive. Le constat de base, cependant, leur est commun : il y a bien une « radicalisation de la jeunesse », qui « marque la naissance d’une nouvelle génération de révolutionnaires [118] ». Forte de cette « magnifique explosion », la jeunesse tend à endosser, aux yeux de la JCR et de la IVe Internationale, un rôle qui dépasse en ampleur et en détermination celui du prolétariat. En effet, le Secrétariat unifié de la IVe Internationale insiste sur l’« important décalage » existant selon lui « entre la maturité révolutionnaire de l’avant-garde jeune et l’état de conscience du prolétariat », bien moins avancé selon cette analyse [119] . Il arrive même que celui-ci soit raillé, ainsi sous la plume de Daniel Bensaïd : « Déjà en 1902 des gens étaient apparus qui, disait Lénine, “se mettaient à genoux pour contempler le postérieur du prolétariat russe”. Gageons que nos mandarins en mal de prolétariat ne trouveront pas, après 40 ans de stalinisme, le postérieur du prolétariat français plus reluisant que celui de son homologue slave [120] . » Il s’agit évidemment de s’en prendre ici aux militants « prochinois » désireux de mettre les étudiants « au service du peuple ». Or, pour le PCI, le poids du PCF dans la classe ouvrière française a modelé sa modération politique et son « réformisme ». Dès lors, c’est bien « la jeunesse » qui fait figure de « nouvelle avant-garde révolutionnaire » ; c’est elle qui prend le pas sur l’action des travailleurs, décrite en second lieu et avec bien moins d’enthousiasme [121] . La jeunesse étudiante, loin d’être « petite-bourgeoise », s’impose « sur la gauche du mouvement à un niveau politique très élevé d’un point de vue marxiste révolutionnaire », selon Pierre Frank, l’un des principaux dirigeants de la IVe Internationale [122] . Quelques années plus tard, Jean-Marie Brohm et Michel Field pourront donc appeler l’extrême gauche à délaisser leurs « accents dogmatiques pour éviter d’analyser et de prendre en charge un phénomène qui paraît à première vue “mal cadrer” avec ce qu’ont écrit les “classiques” du marxisme » : car à leurs yeux, « si, dans ses déterminations fondamentales et ses modes d’expression politiques, le “phénomène jeunesse” est étroitement tributaire de la lutte entre les deux classes fondamentales, dans sa réalité, dans ses manifestations, dans ses aspirations, il représente un ensemble homogène, au sein duquel, bien sûr, on retrouve, mais secondairement, les différenciations sociales [123] . » Le rôle historique de la classe ouvrière, tel que l’analyse la théorie marxiste, n’est pas pour autant dénié ; il est simplement tempéré — un certain pessimisme étant de mise à son sujet.

« Commune juvénile [124] » exaltée, « révolte de la jeunesse » déplorée car assimilée à une « crise de civilisation [125] » : dans l’un ou l’autre cas il s’agit bien de réduire 1968 à sa dimension juvénile et générationnelle. Cette façon d’interpréter les « événements » se fonde assurément sur un substrat factuel indéniable. Il y a bien eu en mai et juin 1968 une visibilité particulière des jeunes, une précocité de leur engagement, une écoute spécifique prêtée à leurs revendications et à leurs modalités d’action. Il y a bien eu également des convergences, voire des moments de fraternisation, entre jeunes travailleurs et étudiants, qui peuvent en partie s’expliquer par une solidarité générationnelle : il a été plus aisé pour de jeunes ouvriers de se rendre dans les universités occupées ; il leur a été également plus facile, pour des raisons socio-professionnelles et familiales, de s’engager très avant dans la contestation. De surcroît, mieux formés que les générations précédentes, donc plus familiarisés aussi à l’esprit critique, les jeunes sont alors plus directement touchés par les prolégomènes de la crise à venir : déqualification, chômage et précarité.

Nonobstant, dans cette manière de faire des jeunes une force sociale agissante et déterminante, n’y a-t-il pas aussi une volonté de les privilégier au détriment d’autres groupes sociaux, de briser avec une vision de l’histoire comme affrontement de classes sociales et donc, en dernière analyse, de voir en Mai 68 une révolution « post-marxiste [126]  » ? C’est de cette façon que le PCF interprète l’interprétation, en quelque sorte, et y réagit. Sa position est rendue compliquée par sa méfiance vissée au corps à l’égard d’étudiants par trop « gauchistes », qui ne manquent pas quant à eux d’en faire leur mortel adversaire.

Pour autant, peut-on dire avec Edgar Morin que « le marxisme nie la réalité de la jeunesse, alors que l’avant-garde révolutionnaire de la jeunesse affirme la réalité du marxisme [127] » ? La formule, forgée au cœur des « événements », mérite d’être nuancée. Il est évident que les marxistes ne sauraient faire de « la jeunesse » une classe sociale. Cependant, ceux qui veulent exalter les jeunes comme force révolutionnaire peuvent puiser dans les textes fondateurs de quoi alimenter leur engouement. Lénine ainsi étrillait chez certains de ses camarades de parti « une espèce de crainte stupide, petite-bourgeoise, routinière, de la jeunesse [128] ». Il croyait aux potentialités révolutionnaires de la jeunesse, « toujours la première à marcher pour une lutte où il faut faire don de soi [129] ». Cela est vrai y compris des étudiants. Marx n’avait-il pas assuré, à leur sujet : « Les étudiants ne peuvent faire la révolution tout seuls, mais la révolution se fait rarement sans eux » ? Lénine n’était-il pas certain que « cette plaque sensible de la société est le baromètre de la lutte des classes » ? Trotsky n’a-t-il pas écrit que « lorsque les étudiants partent au combat, le prolétariat n’est jamais loin derrière » [130] ? Dès lors, on peut expliquer l’attachement que la gauche révolutionnaire, dont la visibilité a été soudainement amplifiée par Mai, accorde aux jeunes : il lui paraît justifié d’avancer pour eux des mots d’ordre particuliers, tout en les rattachant aux intérêts généraux des travailleurs dans leur ensemble et donc à la lutte de classes. In fine, c’est une façon de réconcilier deux visions de Mai 68 : celle qui la perçoit comme un combat social et celle qui la pense comme un coup d’éclat de la juvénilité.

Notes :

[1] Gaëtan Picon, « Le seul cadre », Le Monde, 19-20 mai 1968.

[2] Raymond Aron, La révolution introuvable. Réflexions sur les événements de Mai, Paris, Fayard, 1968, p. 11.

[3] Michel de Certeau, La Prise de parole. Pour une nouvelle culture, Paris, Desclée de Brouwer, 1968, p. 97.

[4] « Il se pourrait que la contestation ait été la “langue” des “années 68” », note Bernard Brillant (« La contestation dans tous ses états », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarini-Fournel (dir.), Les Années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Complexe, 2000, p. 99).

[5] Georges Gusdorf, La Pentecôte sans l’esprit saint. Université 1968, Paris, Éditions M.-Th. Gérin, 1969, p. 99.

[6] Robert Merle, « Ils contestent », Le Monde, 15 mai 1968.

[7] Olivier Postel-Vinay (alors étudiant en philosophie à la Sorbonne), « Pour une nouvelle stratégie révolutionnaire », Le Monde, 14 février 1969.

[8] Patrick Deguignet (étudiant en sociologie à l’université de Nanterre et gaulliste), « L’idéologie des étudiants “révolutionnaires” ou le gauchisme comme idéologie », La Nation, 28 février-1er mars 1969.

[9] André Fontaine, La guerre civile froide, Paris, Fayard, 1969, p. 102.

[10] Jean-François Brisson, « À la recherche de l’homme neuf », Le Figaro, 3 mai 1968.

[11] Raymond Aron, op. cit., p. 148.

[12] Cf. Jean-Marie Domenach, « L’ancien et le nouveau », Esprit, n°67, avril-juin 1968, p. 1025.

[13] Olivier Postel-Vinay, article cité.

[14] Patrick Deguignet, article cité.

[15] Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Rennes, PUR, 2007, p. 41. Je tiens à remercier Xavier Vigna pour sa lecture attentive de cet article.

[16] La Vie ouvrière note par exemple : « L’explosion de Caen, c’est l’explosion des vingt ans » (n°1224, 14 février 1968) tandis que FO Magazine parle de « très jeunes, mécontents, anxieux » (n°25, mars 1968).

[17] Cf. La grève à Flins, Paris, Maspero, 1968, p. 19.

[18] Cf. Gérard Lange, « La liaison étudiants-ouvriers à Caen », dans René Mouriaux, Annick Percheron, Antoine Prost, Danielle Tartakowsky (dir.), 1968 : exploration du mai français, tome 1 : Terrains, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 221 sq.

[19] « Unité de travailleurs et des étudiants », Informations ouvrières, n°386, mai 1968.

[20] Alain Touraine, Le communisme utopique. Le mouvement de mai, Paris, Le Seuil, 1968, rééd. 1972, p. 182-183.

[21] Georges Ribeill, « SNCF : une grève dans la tradition de la corporation du rail », dans 1968 : exploration du mai français, tome 1, op. cit., p. 139.

[22] Nathalie Ponsard mène une étude fondée pour une part sur une enquête orale à propos des ouvriers clermontois.

[23] En 1968, le nombre de chômeurs de moins de 24 ans est estimé à 100 000 ou 135 000. Leur part parmi les demandeurs d’emploi est alors de 39 %, un pourcentage multiplié par 3 depuis 1962.

[24] Michel Rocard, « Jeunesse du Socialisme », Tribune socialiste, 24 octobre 1968.

[25] Idem.

[26] « Un défi d’un nouveau genre », Le Monde, 12-13 mai 1968.

[27] André Glucksmann, Stratégie de la révolution, Paris, Christian Bourgois, 1968, p. 50.

[28] Combat, 3 mars 1968.

[29] Daniel et Gabriel Cohn-Bendit, Le gauchisme. Remède à la maladie sénile du communisme, Paris, Le Seuil, 1968, p. 44.

[30] Edgar Morin, « La commune étudiante », Le Monde, 17 mai 1968.

[31] Intervention à l’Assemblée nationale, 8 mai, Le Monde, 10 mai 1968.

[32] André Glucksmann, op. cit., p. 50.

[33] Jean Daniélou, « La révolte des jeunes », Le Monde, 26 novembre 1968.

[34] Esprit, « L’insurrection de la jeunesse », n°67, juin-juillet 1968, p. 961

[35] Jean Onimus, « Entre le sauvage et le robot », Le Monde, 2-3 février 1969.

[36] David Rousset, « Université. L’étape capitale », Notre République, 7 février 1969.

[37] Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, Paris, Gallimard, 1968, rééd. 1998, p. 74.

[38] André Glucksmann, op. cit., p. 49.

[39] Jean Onimus, article cité.

[40] René Piquet, « Jeunesse et démocratie », l'Humanité, 22 mars 1968.

[41] XIe Congrès de l’UECF, Avant-projet de résolution, 4-7 avril 1968, Archives départementales (AD) de Seine-Saint-Denis, Fonds Roland Leroy, 263J4.

[42] « La jeunesse et les étudiants accusent le capitalisme », rapport au Comité national de l’UJCF présenté par J.-C. Lemeur, membre du Bureau national de l’UJCF, 26-27 octobre 1968, Fonds Roland Leroy, 263J23.

[43] Pierre Juquin, « Cette jeunesse en question… », France nouvelle, 5 novembre 1969.

[44] Stage national des Étudiants communistes, 21 mars-6 avril 1969, Fonds Roland Leroy, 263J14.

[45] Guy Besse (membre du Bureau politique du PCF), « Marxisme et jeunesse », France Nouvelle, 15 octobre 1969.

[46] « La jeunesse et les étudiants accusent le capitalisme », cité.

[47] René Piquet, article cité.

[48] Lénine, Note sur l’Internationale de la jeunesse, 1916, cité dans Lénine, Textes sur la jeunesse, Moscou, Éditions du Progrès, 1970, p. 212.

[49] « Qui veut gagner l’avenir... », Une interview de René Piquet, France nouvelle, 22 octobre 1969.

[50] Jean Suret-Canale (directeur adjoint du Centre d’études et de recherches marxistes), Introduction à Lutte de classes ou conflit de générations ?, Paris, Les Éditions du Pavillon, 1969, p. 16.

[51] Idem, p. 14.

[52] Paul Laurent, Interview à Europe n°1, 20 juin 1968, AD Seine-Saint-Denis, Fonds Paul Laurent, Boîte 10, Dosser 8.

[53] Herbert Axelrad (membre du Bureau national de l’UEC), « La bataille des étudiants communistes », France Nouvelle, 19 juin 1968.

[54] « La jeunesse et les étudiants accusent le capitalisme », rapport cité.

[55] Idem.

[56] Discours de François Hilsum, Réunion des dirigeants des fédérations du parti, 24 avril 1965, Fonds Roland Leroy, 263J32.

[57] « La jeunesse et les étudiants accusent le capitalisme », rapport cité.

[58] Pierre Juquin, article cité.

[59] « La jeunesse et les étudiants accusent le capitalisme », rapport cité.

[60] Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste, tome II : 1945-1972, Paris, Fayard, 1981, p. 643.

[61] Alain Peyrefitte, « Jeunesse, communisme, gaullisme », Combat, 21 juin 1968.

[62] David Rousset, article cité.

[63] Jean-Jacques Becker, Le Parti communiste veut-il prendre le pouvoir ? La stratégie du PCF de 1930 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1981, p. 271.

[64] Sondage réalisé pour La Vie catholique, septembre 1968. Les jeunes interrogés se montrent plus favorables que la moyenne du corps électoral au PSU (9 % des suffrages au lieu de 4 %) et au Centre démocrate (13 % au lieu de 8,5 %). La majorité retrouve à 1 % près les mêmes résultats que chez l’ensemble des électeurs.

[65] Stéphane Courtois, Marc Lazar, Histoire du Parti communiste français, Paris, PUF, 1995, rééd. 2000, p. 346. On se reportera à ce propos à Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération. I. Les années de rêve, Paris, Seuil, 1987.

[66] Liste dactylographiée des questions écrites posées lors du meeting de la Mutualité le 30 octobre 1968, Fonds Roland Leroy, 263J39.

[67] Lettre de François Maître (étudiant UEC à la faculté des sciences de Paris) à Roland Leroy, 19 février 1969, Fonds Roland Leroy, 263J44.

[68] Intervention de Roger Garaudy au Comité central (CC) du 8 juillet 1968, AD Seine-Saint-Denis, Archives du Comité central, 261J244.

[69] Marc Sadoun, « Un processus ferme : Les socialistes dans la FGDS en mai 68 », in 1968 : exploration du mai français, tome 2 : Acteurs, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 166-167.

[70] Ibidem, p. 167.

[71] Ibidem.

[72] Cf. Aurore Godillot, Mai 68 : la radicalisation du PSU, mémoire de DEA sous la direction de Jean-François Sirinelli, Institut d’études politiques de Paris, 2002.

[73] Philippe Robrieux, op. cit., p. 644.

[74] À son sujet, l’étudiant François Maître s’interroge : « Pourquoi L’Huma n’a-t-elle pas publié un rectificatif supprimant l’adjectif “allemand” après “l’anarchiste Cohn-Bendit” […] ? Ces malheureuses huit lettres nous ont fait perdre une bataille pour la conquête de cette couche moyenne intellectuelle, il était si simple de la gagner. » (Lettre citée).

[75] Discours de clôture de Waldeck Rochet, Comité central (CC) des 8 et 9 juillet 1968, Archives du Comité central, 261J244.

[76] Rapport de Waldeck Rochet au Comité central, 8-9 juillet 1968, ibidem.

[77] « La jeunesse et les étudiants accusent le capitalisme », rapport cité.

[78] Discours de François Hilsum, avril 1965, cité.

[79] Intervention de Roger Garaudy au CC du 8 juillet 1968, citée.

[80] Discours de clôture de Waldeck Rochet, CC des 8 et 9 juillet 1968, cité.

[81] Stage national des Étudiants communistes, 21 mars-6 avril 1969, cité.

[82] Discours de clôture de Waldeck Rochet, CC 8 et 9 juillet 1968, cité.

[83] « Nous savons maintenant à quel point, par exemple, le mouvement anarchiste de la fin du XIXe siècle était pénétré par la police. Hitler, lui aussi, s’est fait plébisciter en 1933 en incendiant le Reichstag et en rejetant la faute sur les communistes. » (Rapport de Waldeck Rochet au CC du 8 juillet 1968, cité).

[84] Un décret paru au Journal officiel du 13 juin 1968 porte dissolution de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), de la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER), du Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (CLER), de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCml), du Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF), de Voix ouvrière, du groupe « Révoltes », de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) et du Mouvement du 22 mars.

[85] « N’est-ce pas une attaque de la bourgeoisie contre les “libertés syndicales” et à long terme le droit pour la classe ouvrière de s’organiser politiquement ? », « Vous approuvez ainsi en ne disant rien le gouvernement. » ; « Puisque les groupes gauchistes étaient néfastes à la classe ouvrière et par conséquent servaient le pouvoir gaulliste, pourquoi celui-ci les a-t-il dissous ? » (Meeting du 30 octobre 1968, référence citée). « Nous avons été en deçà de la sensibilité populaire dans la protestation contre la répression. » (Intervention de Roger Garaudy au CC du 8 juillet 1968, citée). « Si nous faisons ainsi longtemps il me semble qu’il y a un grand danger de n’avoir plus le droit de crier quand la répression s’abattra plus précisément sur nous et sur tous les démocrates. » (Lettre de François Maître, citée).

[86] Interventions de René Piquet et de René Andrieu, Meeting à la Mutualité, 30 octobre 1968, Fonds Roland Leroy, 263J39.

[87] « À l’Université notamment, pour empêcher la liaison des luttes ouvrières et étudiantes, […] une offensive très importante s’est développée pour dénaturer et dévoyer le mouvement, utilisant en partie la flatterie à l’égard des étudiants devenus les seuls porteurs de la révolution. » (Rapport au Comité national de l’UEC présenté par Jean-Claude Dufour, 12-13 juillet 1968, cité) ; « La démagogie gauchiste tend, comme la réaction, à isoler la jeunesse, à l’opposer aux forces ouvrières et démocratiques. » (Stage national des étudiants communistes, 31 mars – 6 avril 1969, cité).

[88] Communiqué du syndicat CGT Renault, 6 juin 1968, dans La grève à Flins, op. cit., p. 32.

[89] Union syndicale CGT de la région parisienne, 7 juin 1968, ibidem, p. 42.

[90] Ibidem, p. 19.

[91] Ibidem, p. 29.

[92] Mouvement du 22 Mars, Ce n’est qu’un début continuons le combat, Paris, Maspero, 1968, p. 31.

[93] Daniel Bensaïd et Henri Weber, Mai 1968 : une répétition générale, Paris, Maspero, 1968, p. 143.

[94] Appel de la Coordination des comités d’action universitaires, Paris, s.d. (mai 1968), Archives du Centre d’études et de recherches sur les mouvements trotskystes et révolutionnaires internationaux (CERMTRI).

[95] « Daniel Cohn-Bendit s’entretient avec Jean-Paul Sartre », Le Nouvel Observateur, 20 mai 1968.

[96] Dans Jacques Sauvageot, Alain Geismar, Daniel Cohn-Bendit, La Révolte étudiante. Les animateurs parlent, Paris, Le Seuil, 1968, p. 27.

[97] Xavier Vigna, op. cit., p. 49 et 77. Voire également Xavier Vigna, « La figure ouvrière à Flins (1968-1973) », dans Les Années 68. Le temps de la contestation, op. cit., p. 331 ; Nicolas Hatzfeld, « Les ouvriers de l’automobile : des vitrines sociales à la condition des OS, le changement des regards », ibidem, p. 350.

[98] Mouvement du 22 Mars, op. cit., p. 31.

[99] Idem, p. 36-37.

[100] La Révolte étudiante, op. cit., p. 28.

[101] « Première victoire révolutionnaire », L’Humanité nouvelle, 16 au 23 mai 1968.

[102] Mao-Tsé-Toung, Entretien avec les étudiants et stagiaires chinois à Moscou, 17 novembre 1957, cité par Raymond Casas, « Un virage à 180 degrés », L’Humanité nouvelle, 16 au 23 mai 1968.

[103] Raymond Casas, idem.

[104] Marnix Dressen, De l’amphi à l’établi. Les étudiants maoïstes à l’usine (1967-1989), Paris, Belin, 1999, p. 21.

[105] « Première victoire révolutionnaire », L’Humanité nouvelle, 16 au 23 mai 1968.

[106] Jacques Jurquet, « Contre le pouvoir des monopoles, contre la montée du fascisme, soutenons le combat des étudiants », L’Humanité nouvelle, 9-16 mai 1968.

[107] La Cause du peuple, n°16, 13 juin 1968.

[108] Ce courant dirige le CLER, transformé en FER fin avril 1968, elle-même dissoute par décret en juin et reconstituée sous la forme de l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS) en septembre 1968.

[109] « À l’avant-garde de la lutte pour la défense de la jeunesse », Informations ouvrières (IO), n°405, 6 novembre 1968.

[110] « Unité de travailleurs et des étudiants », IO, n°486, mai 1968.

[111] « La volonté d’unité de la jeunesse s’affirme », IO, n°409, 27 novembre-4 décembre 1968.

[112] Claude Chisserey, « En guise de première réponse à ceux qui veulent écrire l’histoire », L’Étudiant révolutionnaire FER, n°1, juin 1968.

[113] Manifeste de la FER, 27-28 avril 1968, Archives CERMTRI.

[114] « Contre le chômage, contre la répression : le front unique ouvrier », IO, n° 401, 2-9 octobre 1968.

[115] « Aux travailleurs et jeunes de toutes professions », Informations ouvrières, n°409, 27 novembre-4 décembre 1968.

[116] « Problèmes du mouvement ouvrier (IV) », IO, n°411, 11-17 décembre 1968.

[117] Francis Michel, « Mai 68 et certains groupuscules », dans IVe Internationale, Mai 68 première phase de la révolution socialiste française, juillet 1968, p. 54.

[118] « La jeunesse de la révolte à la révolution », Tract JCR, 9 mai, in Ministère de l’Intérieur, Objectifs et Méthodes des Mouvements révolutionnaires d’après leurs Tracts et Journaux, brochure ronéotée, 1968, p. 22.

[119] Appel du Secrétariat unifié de la IVe Internationale, 20 mai 1968, Archives CERMTRI.

[120] Daniel Bensaïd, « Luttes étudiantes, luttes ouvrières », L’Avant-Garde Jeunesse, n°13, 18 mai 1968.

[121] « Premières leçons de la montée révolutionnaire de mai 68 », Déclaration du Secrétariat unifié de la IVe Internationale, 10 juin 1968, Archives CERMTRI.

[122] Pierre Frank, « Mai 68 : première phase de la Révolution socialiste française » (10 juin 1968), dans Quatrième Internationale, juillet 1968, p. 15-16.

[123] Michel Field, Jean-Marie Brohm, Jeunesse et révolution. Pour une organisation révolutionnaire de la jeunesse, Paris, Maspero, 1975, p. 6 et p. 28.

[124] Edgar Morin, article cité.

[125] Discours d’André Malraux à Strasbourg, Le Monde, 15 avril 1969.

[126] La rédaction d’Esprit assure qu’il s’agit là de la « première révolution post-marxiste en Europe occidentale » (article cité, p. 969).

[127] Edgar Morin, article cité.

[128] Lettre de Lénine à S. I. Goussev, 15 février 1905, dans Textes sur la jeunesse, op. cit., p. 154.

[129] « La crise du menchevisme » (1906), ibidem, p. 183.

[130] Cités dans « Construire l’organisation révolutionnaire de la jeunesse », FER, L’Étudiant révolutionnaire, n°1, juin 1968.

Ludivine Bantigny

Ludivine Bantigny, ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée et docteur en histoire, est maître de conférences à l’université de Rouen et chercheuse au Centre d’histoire de Sciences Po. Elle travaille sur la jeunesse comme enjeu social et politique, sur la socialisation et les formes de transmission générationnelle. Elle a récemment publié Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des Trente Glorieuses à la guerre d’Algérie (Fayard, 2007) et, en codirection avec Ivan Jablonka, Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France XIXe-XXe siècle (PUF, 2009). Ses recherches en cours portent sur le rapport au temps et les régimes d’historicité dans la vie politique française durant les « années 1968 ».

Mots clefs : jeunes ; Mai 68 ; politisation ; extrême gauche ; Parti communiste français.

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  • ISSN 1954-3670