Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Sorties de guerre au XXe siècle

Coordination : Bruno Cabanes et Guillaume Piketty

Les « peer groups » dans l’espace public en RDA : de la stigmatisation à la reconnaissance ? (1960- 1980)

  • imprimer
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

« Dans notre société, le parti et la jeunesse ne font qu’un parce que le socialisme, avec ses objectifs de paix et de bien-être populaire, correspond aux idéaux de la jeunesse de la jeune génération et offre à tous les jeunes la perspective d’un avenir sûr [1] . » Erich Honecker, 10e congrès du SED, avril 1981

Penser la distinction espace public-espace privé en RDA exige de dépasser l’opposition schématique entre un espace public contrôlé par le parti communiste au pouvoir [2] , le SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), et des espaces privés que le publiciste ouest-allemand Günter Gauss a qualifié pour la société est-allemande de « niches  [3]  ». Ce contraste schématique se retrouve dans le film Good Bye Lenin de Wolfgang Becker où la datcha de la famille Kerner constitue l’unique lieu de vérité où la parole vraie peut se dire. Les frontières entre espace public et espace privé sont complexes voire même difficiles à délimiter, comme nous le rappelle l’existence d’une police secrète très bien implantée au sein de la société est-allemande (le ministère pour la Sécurité de l’Etat, Stasi en allemand) et capable de pénétrer de façon très efficace la vie privée des gens.

Pour mener à bien cette réflexion, il nous paraît essentiel de déconstruire le discours politique officiel, c’est-à-dire la réalité telle que la rêvent ou la mettent en scène les dirigeants communistes, pour se pencher concrètement sur la mise en œuvre du projet socialiste. Il ne faut pas être victime de l’illusion idéologique produite par ce régime de dictature qui se donne à voir comme une réalité cohérente et fermée sur elle-même. La mise en scène d’un « certain » espace public dans le cadre de manifestations officielles comme par exemple le 1er mai n’indique nullement ce qu’il est pour ceux qui l’investissent [4] . La délicate question de la définition des contours de l’espace public et de ses rapports avec la sphère privée dans la société est-allemande exigent une approche interactionniste. Cela implique de se livrer à une anatomie minutieuse des rapports de pouvoir entre les représentants de l’État, leurs institutions et les citoyens en se concentrant sur les lieux et les acteurs [5] .

Les groupes informels de jeunes (peer groups) de Berlin-Est, étudiés au cours de la période 1960-1980, nous offrent l’occasion de réfléchir à la distinction espace public-espace privé, et plus précisément à la question du réinvestissement par les jeunes en tant qu’acteurs sociaux de l’espace public à des fins privées. Derrière le terme flou de « jeunes », nous incluons selon la définition en vigueur en RDA les adolescents et les jeunes adultes âgés de quinze à vingt-cinq ans. Leurs origines et leurs statuts sociaux (lycéens, apprentis, jeunes ouvriers) sont divers mais ils sont unis au sein de leurs « bandes » par un sentiment de camaraderie et un horizon de références, de codes et de valeurs culturelles communs.

L’investissement de l’espace public par les jeunes est-allemands interpelle forcément le régime socialiste dont la politique envers la jeunesse ne cesse dès la naissance de la RDA d’osciller entre la volonté de construire l’homme socialiste nouveau [6] et une relative (et toujours éphémère) tolérance aux influences culturelles venues du monde occidental. Les décennies 1960 et 1970 se prêtent parfaitement à l’analyse de l’évolution des rapports entre les autorités politiques est-allemandes et ces groupes informels. Cette période se caractérise en effet par le passage de la stigmatisation à la reconnaissance de ces peer groups au sein de l’espace public. D’où la problématique qui sous-tend cette contribution : pourquoi le régime socialiste en est-il venu à reconnaître ces groupes informels et à leur faire une place au sein de l’espace public ? À cette question générale s’ajoutent deux interrogations concomitantes : comment le pouvoir a-t-il justifié cette évolution ? cette reconnaissance sociale n’est-elle pas au final une façon pour le régime de donner à la jeunesse l’illusion de lui accorder de l’estime sociale et dans le même temps de se donner l’illusion de renforcer son contrôle sur cette catégorie d’âge soupçonnée d’être « potentiellement dangereuse » ?

Au cours des années 1960, ces groupes informels font tout à la fois l’objet d’une politique de stigmatisation et de criminalisation. Le tournant des années 1970 aboutit à une reconnaissance partielle de ces peer groups dans l’espace public. Il conviendra d’apporter toutes les nuances nécessaires à cette reconnaissance à l’exemple de l’analyse d’un film documentaire est-allemand sur les groupes informels de jeunes du quartier de Prenzlauer Berg au début des années 1980.

Les groupes informels de jeunes en RDA : un exemple de « communalisation »

Depuis le début des années 1950, le régime socialiste tente de renforcer son emprise sur la jeunesse en dehors de l’école par un encadrement institutionnel reposant sur des organisations de masse : les Pionniers et la Jeunesse libre allemande (FDJ) [7] . L’ambition de cette socialisation secondaire est de participer à l’éducation socialiste et au contrôle social en atténuant les « effets négatifs » supposés de la socialisation primaire (liée à la cellule familiale [8] ), en invitant les enfants et les adolescents à partager, par un certain nombre d’activités culturelles et sportives, les normes et les valeurs de la société socialiste à venir. Ce projet éducatif vise aussi à limiter l’influence de l’Eglise protestante qui, par le biais de la Junge Gemeinde, constitue un concurrent dans le champ de la jeunesse.

La construction du mur de Berlin en 1961 représente une date clé dans l’histoire des rapports entre le pouvoir et la société. Elle rend possible la stabilisation du régime politique, mais également l’acceptation nécessaire des organisations de jeunesse par la population qui est contrainte d’accepter les règles du jeu. Là où les sources du SED parlent d’ « engagement », il faut plutôt y voir l’expression d’une activité sociale fondée sur le compromis d’intérêt motivé rationnellement : l’appartenance aux Pionniers et à la FDJ garantit en théorie une scolarité sans humiliations ou pressions éventuelles. C’est ce que Max Weber appelle la sociation, c’est-à-dire une relation sociale rationnelle d’après « la croyance en son caractère obligatoire » (Verbindlichkeit) [9] .

Le projet éducatif socialiste visant à créer du conformisme se heurte toutefois à la concurrence d’une forme non institutionnalisée de socialisation secondaire, à savoir celle des groupes informels qui se constituent spontanément à l’échelle des quartiers, au niveau des rues. Ces peer groups échappent au contrôle des instances éducatives officielles - clubs de jeunes au niveau des quartiers ou cellules de base des organisations de jeunesse socialistes dans les établissements scolaires ou les entreprises.

La rue constitue en effet un important lieu de socialisation de la jeunesse [10] . Pour les autorités politiques, elle est synonyme d’un espace social potentiellement dangereux qu’il s’agit de contrôler, englobant trottoirs, places, routes, entrées d’immeubles, parcs publics… L’enjeu est de modeler cet espace selon les normes officielles. Or, nulle autre tranche d’âge n’utilise plus la rue que la jeunesse. C’est là que se forment des groupes de jeunes qui définissent des stratégies de distinction et de reconnaissance qui dépendent de leur milieu d’appartenance et de leur milieu de référence. L’adhésion à une bande suppose la dépendance à une hiérarchie (ces groupes se structurent autour d’un chef) et à une solidarité. La bande a son lieu de rendez-vous, son insigne, ses rites, son langage. Le groupe est socialisateur lorsqu’il agit comme un élément rassurant et coordinateur, à l’abri duquel peut s’épanouir l’autonomie individuelle. Le groupe est en fait socialisateur dans la mesure où il individualise. Les peer groups relèvent ainsi de la catégorie wébérienne de la communalisation (Vergemeinschaftung), c’est-à-dire lorsque la « disposition de l’activité sociale se fonde (…) sur le sentiment subjectif (…) des participants d’appartenir à une même communauté  [11]  » unie par la camaraderie. La communalisation est donc avant tout une relation sociale basée sur une sorte de conscience communautaire, le sentiment subjectif d’appartenir à un groupe.

Il est intéressant de noter que ces groupes informels (quasi exclusivement masculins [12] ) mélangent le plus souvent des élèves de l’enseignement général et des apprentis. Ils correspondent au besoin d’affirmation de la jeunesse dans la société, dans la mesure où la jeunesse, en quête de reconnaissance, entend montrer sa spécificité dans l’espace public. Ce genre de problèmes n’est évidemment propre ni à l’Allemagne, ni aux sociétés socialistes, mais tout simplement l’expression d’une société marquée par un processus de modernisation. Cette observation nous permet de souligner combien il est important de réinscrire l’expérience communiste dans une histoire de longue durée. Déjà à l’époque du IIe Reich, les autorités politiques réfléchissaient au moyen de contrer le phénomène des peer groups par la mise en place de clubs de jeunes à l’échelle des quartiers [13] .

Ces bandes se forment au niveau des quartiers et se réunissent, après l’école ou le travail, dans des lieux publics spécifiques. Le plus souvent, il s’agit de places, de gares de trains de banlieue (S-Bahn), de parcs ou d’entrées d’immeubles. Dans l’arrondissement de Friedrichshain, la police a relevé des groupements de jeunes sur la Dreieckplatz et la Boxhagener Platz [14] . À Lichtenberg, un groupe se réunit dans un parc (le parc Letnik) près de Karlshorst. Ces jeunes matérialisent concrètement leur réinvestissement de l’espace public en traçant une ligne délimitant leur « territoire » : ils utilisent pour ce faire des canettes de bière ou leurs mobylettes. [15] Ce qui réunit le plus souvent ces adolescents au style vestimentaire commun (blousons en cuir, jeans) dans les années 1960, c’est la musique occidentale [16] (Beat- und Rockmusik) qu’ils écoutent de façon « trop bruyante » au goût du voisinage [17] . Dans leurs rapports, les agents de la police populaire (Volkspolizei) soulignent que ces groupes ont parfois des contacts entre eux à l’intérieur d’un arrondissement ou avec des groupes d’autres arrondissements mais ces phénomènes restent rares.

L’écart entre le conformisme attendu par les autorités politiques et les stratégies de distinction développées par ces peer groups conduit le régime socialiste dans les années 1960 à voir dans ces stratégies des formes de déviance. Les fonctionnaires communistes, qu’ils soient agents de police ou employés des services éducatifs de la ville de Berlin-Est, analysent ces groupes à l’aune d’une grille d’interprétation dans laquelle ces jeunes seraient des « agents de l’impérialisme culturel » occidental destiné à « pervertir la jeunesse socialiste [18]  ». La rue apparaît comme un espace contre-pédagogique dont le contrôle apparaît comme vital, d’où le recours dans les sources officielles au champ lexical de la guerre. Cette pratique de langage va souvent de pair chez ces fonctionnaires avec une expérience de combats de rue contre les nazis à l’époque de la République de Weimar. En outre, cette représentation de la rue comme l’école de l’immoralité n’est pas spécifique à la RDA. Elle s’inscrit dans la tradition de la critique de la grande ville (Großstadt) du début du XXe siècle. Le topos des dangers de la rue n’est donc pas propre à la dictature socialiste. Dans les rapports de police, les agents relèvent les comportements provocateurs dans la rue (prise à parti des personnes âgées, des jeunes filles), dans les cinémas (sifflets et remarques négatives lorsque des fonctionnaires du parti apparaissent sur les écrans), ce qui les conduit à conclure que ces jeunes ont un potentiel criminel important. C’est ainsi que les autorités est-allemandes produisent, à partir des années 1960, un discours de stigmatisation politique à l’égard de ces groupes de jeunes qui « nuisent » à l’ordre socialiste régissant l’espace public.

La construction d’un « milieu négatif  [19]  » ou la transformation d’une sous-culture en contre-culture

Au début des années 1960 et de façon définitive après la construction du mur de Berlin, les dirigeants en charge de la politique de jeunesse (notamment Erich Honecker, secrétaire général de la FDJ, et sa femme Margot, ministre de l’Education) opèrent une « reprise en main » des comportements et des valeurs au sein de la jeunesse est-allemande. En dépit d’une ligne officielle plus tolérante incarnée par le responsable de la commission pour la jeunesse, Kurt Turba, entre 1963 et 1965 au sein du bureau politique du SED, le régime fait la chasse aux influences occidentales au sein des établissements scolaires, des cellules des organisations de jeunesse et de l’espace public. Les autorités ne font que prolonger un combat mené parallèlement en RFA et en RDA dans les années 1950 contre « la littérature de caniveau » (Schand- und Schmutzliteratur). Des enquêtes d’opinion et les rapports émanant des instances éducatives relèvent l’influence néfaste de l’Occident sur la jeunesse socialiste. La commission pour les questions de jeunesse présidée par Paul Verner au sein du comité central du SED affirme au début des années 1960 que « le nouvel ordre socialiste de la société exige que tous les êtres de RDA deviennent des êtres socialistes. C’est pourquoi il est nécessaire de vérifier toutes les mesures d’éducation socialiste de la jeunesse dans le cadre du travail, de l’apprentissage et de la vie en entreprise, à l’école et pendant les loisirs et d’éliminer tous les obstacles [20]  ».

Les peer groups – que les fonctionnaires de police ou du SED qualifient indifféremment de « bandes », de « cliques » ou de « groupements » - constituent un de ces obstacles. Le combat est mené avant tout à l’extérieur des établissements scolaires au sein de l’espace public. Ce changement de lieu s’explique en partie par des raisons techniques. Le développement du transistor portatif permet aux jeunes d’écouter de la musique, après les cours ou le travail, dans l’espace public (parcs, places, stations de S-Bahn). Ces « intrusions » d’une sous-culture dans l’espace public officiel sont rapportées par la police populaire qui transmet l’information aux dirigeants des entreprises ou aux chefs d’établissement comme c’est le cas en avril 1968 dans l’arrondissement de Berlin-Mitte : « Les organes de la police populaire ont informé le 3 avril 1968 la 13e école que sous la conduite de l’élève K., le 2 avril vers 17h45, cinq autres élèves de 9e classe ont descendu la Linienstrasse et ont fait publiquement scandale. Ils ont écouté avec leurs postes radio de la musique beat très fort [21] . »

Cette surveillance policière s’accompagne dès le début des années 1960 de la mise en place d’un fichier au niveau national pour les jeunes qualifiés de « voyous ». En moins d’un an, plus de 7 000 jeunes y sont enregistrés pour l’ensemble de la RDA [22] . Cette pratique d’étiquetage débouche sur une stigmatisation de ces groupes, voire même entre 1964 et 1968 sur leur criminalisation. À partir du milieu des années 1960, cette politique conduit à la création de la catégorie juridique du Rowdytum étudiée avec beaucoup de finesse par l’historien allemand Thomas Lindenberger [23] . Cette façon de créer de la délinquance au niveau statistique repose sur une grille d’interprétation politico-militariste qui classe ces jeunes parmi les « ennemis de la RDA ». Toute réflexion de nature sociologique sur le fonctionnement de la société socialiste, sur la place faite aux jeunes dans l’espace public est inexistante. Il ne reste de la place que pour des pensées alarmistes relatives à des dangers d’insurrection et d’anarchie, beaucoup de fonctionnaires en poste ayant en mémoire le soulèvement du 17 juin 1953. Afin de « reprendre » le contrôle de l’espace public, le régime en est arrivé à confondre norme sociale et norme juridique et à transformer par le biais de la stigmatisation politique une sous-culture en une contre-culture.

Cette politisation du social s’accompagne d’une volonté irréaliste de faire disparaître ces groupes informels en renforçant l’implantation de la FDJ dans les quartiers [24] . La RDA s’inscrit dans la tradition des clubs de loisirs destinés aux enfants d’ouvriers ; l’objectif étant de détourner les jeunes de la rue (« Kinder von der Strasse holen ») comme lieu de socialisation afin de véhiculer, par le biais d’activités de loisirs encadrées, les idées et les valeurs socialistes. Les autorités éducatives cherchent également à renforcer le réseau de collectifs de loisirs dans les écoles. Mais cette volonté éducative se heurte à un manque de moyens techniques et humains et surtout à l’échec de la politique répressive du régime. Cette impasse conduit le régime à opérer dans les années 1970 une « révolution copernicienne ».

Le tournant des années 1970 ou la reconnaissance du caractère socialiste des peer groups

À partir des années 1970, le terrain d’étude de Berlin-Est montre que le régime produit peu d’enquêtes et d’analyses statistiques sur le caractère déviant des peer groups. La rupture quantitative avec les années 1960 interpelle l’historien et laisse supposer une phase de reflux de la politique de criminalisation. L’absence d’archives sur la criminalisation des groupes informels dans les années 1970 au Landesarchiv de Berlin invite à formuler deux hypothèses. D’un côté, la surveillance et le traitement des peer groups sont désormais traités par la police politique [25] . De l’autre, on peut penser que le régime reconnaît désormais ces jeunes comme faisant partie de l’espace public socialiste. Afin de combler le fossé entre la réalité et le discours officiel, le régime entend en effet intégrer les peer groups dans la pensée éducative officielle.

Cette « révolution copernicienne » s’inscrit dans le cadre de la ligne culturelle d’ouverture pratiquée par Honecker entre son accession en 1971 au pouvoir et 1976. Elle s’appuie sur le retour en grâce de la sociologie en RDA depuis la fin des années 1960, illustré notamment par la création en 1966 de l’Institut central pour la recherche sur la jeunesse (Zentralinstitut für Jugendforschung, ZIJ) [26] . Les spécialistes en sciences de l’éducation sont invités dans des ouvrages collectifs à légitimer l’existence des peer groups tout en établissant une différence entre les groupes informels de jeunes en RDA et dans les pays capitalistes de façon à souligner le caractère irréductiblement socialiste de ces peer groups est-allemands [27] . Cette nouvelle perception trouve un écho dans des revues culturelles comme Sonntag ou Weltbühne [28] . Reprenant la distinction classique de Ferdinand Tönnies entre communauté et société pour mieux la dépasser, leurs auteurs soulignent que la sous-culture des groupes informels de jeunes socialistes ne peut être l’expression d’une opposition de principe de la jeunesse contre la société socialiste. Ils tentent de montrer que les normes et les règles induites par ce type de socialisation sont de l’ordre d’une socialisation secondaire compatible avec les valeurs de la société socialiste. Au sein de ces peer groups, le futur citoyen de RDA apprend les règles du vivre ensemble, développe le sentiment de solidarité nécessaire à son intégration future dans un collectif au sein d’une entreprise, tout en s’épanouissant personnellement. Sociologues et journalistes qui se font l’écho de ces théories éducatives rejettent l’amalgame avec la déviance, parlant au contraire de processus tout à fait normal pour la jeunesse socialiste. Il faut noter qu’à la même époque, la sociologie de l’éducation ouest-allemande met en avant l’importance des groupes informels de jeunes dans le développement personnel de l’individu [29] .

En soulignant le rôle positif de cette instance de socialisation, le régime accepte de mettre en pratique une politique de reconnaissance sociale de l’éducation informelle. Il transcende le domaine du juridique (abandonnant l’attitude stigmatisante voire criminalisante) pour développer ce que l’on pourrait appeler de l’estime sociale. À l’aide de la sociologie, la RDA tente de se donner l’illusion qu’il existe une communauté de valeurs entre le régime politique et sa jeunesse. Cette évolution traduit à la fois le souci d’inclure ces groupes informels dans la « cité socialiste » en relativisant leur particularisme et la volonté de faire croire que ces peer groups constituent l’accès privilégié à la personnalité socialiste.

Cette stratégie relève moins d’une concession ou d’un don purement gratuit envers la jeunesse que d’une volonté de réaffirmer son pouvoir. Tout du moins de s’en donner l’illusion. Pour reprendre la terminologie wébérienne, le régime exploite dans les années 1970 la notion de communalisation en la réduisant à une sociation.

Toutefois, cette volonté d’ouverture, bien qu’affirmée dans les écrits, a du mal à trouver une traduction dans l’image officielle que le pouvoir entend diffuser dans l’espace public.

Les limites de la reconnaissance sociale dans l’espace public 

À l’appui de l’analyse d’un film documentaire portant sur les groupes informels d’un quartier de Berlin-Est (Prenzlauer Berg), il s’agira dans un dernier temps de montrer les limites de la reconnaissance sociale de ces peer groups par le régime. Ainsi, si ces groupes informels de jeunesse sont tolérés dans l’espace public, ils ne sont pas, aux yeux du régime, dignes d’être présentés à la société par le biais de vecteurs culturels de masse comme le cinéma.

Günter Jordan, documentariste pour la DEFA [30] (Deutsche Film AG), réalise en 1982 un court-métrage d’une quinzaine de minutes sur des jeunes habitant le quartier populaire de Prenzlauer Berg : « Crier une fois par semaine » (Einmal in der Woche schreien [31] ). Il s’intéresse tout particulièrement aux groupes informels de jeunes du quartier qui se réunissent autour de la place Helmholtz. Il montre bien comment ces peer groups échappent au contrôle immédiat des instances éducatives officielles (un club de la FDJ est installé dans une rue donnant sur cette place) et suscitent la suspicion des générations plus âgées. Ce documentaire est accompagné par une chanson du groupe rock Pankow qui, tel un leitmotiv, constitue un énergique plaidoyer à l’indépendance de penser et de vivre, au refus de se laisser « tenir en laisse ».

Descendre dans la rue

Discuter, traîner au coin de la rue

Pour voir si aujourd’hui encore on glande

Ou pour voir si on fait quelque chose en bande

Hé, vise la belle plante

Qui tente le coup

Hé tu  nous rejoins ça te tente

De passer du temps sur la place avec nous

Onze, Douze, Treize ans

Pour comprendre on est suffisamment grand…

Qu’est-ce qu’ont les gens à courir comme cela

Pourquoi ne sont-ils pas gais

Regarde, si le temps ne passe pas

Ils auraient l’air désespéré

Il faut toujours demander l’autorisation

N’y a-t-il plus personne qui oserait

Qui veut être tenu en laisse

Je veux penser par moi-même, voir par moi-même

Onze, Douze, Treize ans

Pour comprendre on est suffisamment grand…

Danser, transpirer, planer

Rêver d’une belle vie

Demain je dois de nouveau me lever

Et comme tous les autres aller à l’école

Crier une fois par semaine

Être soi-même, une fois

Oublier toutes ses peurs,une fois

Ne rien sentir en dehors de moi-même

Onze, Douze, Treize ans

Pour comprendre on est suffisamment grand…

Cette chanson antiautoritaire est une critique très appuyée, non seulement de l’éducation socialiste mais des rapports intergénérationnels, question complètement taboue sous la RDA puisqu’officiellement une société socialiste ne connaît pas de conflits. Cette photographie, tirée du tournage du film documentaire sur la place Helmholtz de Prenzlauer Berg à Berlin-Est, permet d’illustrer les relations parfois difficiles entre ces jeunes et les adultes.

PHOTO

Un groupe de jeunes, vêtus pour la plupart de blousons noirs ou en jean, stationnent autour de la place et discutent (bruyamment ?) près de leurs mobylettes. Sans doute attiré par le bruit de la discussion, un vieux monsieur les observe de façon soupçonneuse à sa fenêtre. Comme ce plan a été considéré comme pouvant éventuellement suggérer un malaise entre générations, le réalisateur l’a coupé au montage, anticipant par une forme d’autocensure les réserves du directeur du studio de la DEFA.

Au final, le film de Günter Jordan ne fait qu’illustrer ce que les sociologues du milieu des années 1970 s’attachaient à légitimer, à savoir que les relations sociales développées par les jeunes dans des peer groups constituent le fondement de base de l’éducation socialiste. En dépit d’un avis très favorable émis par le directeur du département de sociologie de l’éducation au sein de l’Académie des sciences pédagogiques, le film se heurte à la censure officielle illustrée par la sentence du directeur de studio de la DEFA qui résume à elle seule les contradictions de la politique éducative de la RDA : « Nous ne faisons pas des films documentaires sur ce qui est, mais sur ce qui doit être [32] . »

Ce que le SED reproche au documentaire, c’est de ne pas montrer une jeunesse encadrée par la FDJ mais qui se socialise elle-même par le biais de groupes informels au sein de l’espace public. Comme le film de Günter Jordan ne respectait pas les canons idéologiques du régime, il fut interdit à la projection jusqu’en 1989.

Cet exemple traduit la volonté du régime de tolérer l’existence de ces groupes informels, de les légitimer d’un point de vue éducatif mais il ne s’agit pas pour autant de diffuser cette image de l’éducation socialiste dans l’espace public. Ce que le régime souhaite montrer, c’est sa domination politique, c’est-à-dire une jeunesse socialiste organisée, encadrée par ses organisations de masse. Les films documentaires ont pour objectif de montrer comment les normes éducatives sont mises en application auprès des jeunes et non de présenter cette éducation spontanée qui se développe au sein des peer groups. Cet exemple traduit l’écart entre la réalité de l’éducation socialiste et le socialisme réel tel qu’il doit être présenté au public.

La RDA s’est efforcée de diffuser un modèle éducatif par le biais d’un réseau d’institutions et d’organisations dont le but était de créer l’homme socialiste nouveau. Cette « entreprise d’État » impliquait de réduire autant que possible les influences liées à une « mauvaise » socialisation primaire dans le cadre de la famille ou à la culture occidentale. Le régime socialiste a dû prendre acte de la concurrence des groupes informels en tant que cellules de socialisation des jeunes, d’autant plus que parallèlement les organisations de jeunesse manquaient de plus en plus d’attractivité. Ces bandes ont investi l’espace public, voire même l’ont privatisé matériellement afin de montrer leur différence, n’hésitant pas à choquer les adultes par leurs goûts vestimentaires et leurs attitudes. Au-delà de la dimension politique voulue par le régime, le phénomène des peer groups est à réinscrire dans le cadre des rapports conflictuels pouvant exister entre les générations au sein d’une société industrielle moderne. En ce sens, la RDA des années 1960-1970 est confrontée à des problèmes que l’on retrouve au sein des sociétés d’Europe de l’Ouest [33] . Une certaine culture de la jeunesse entend exister au sein de l’espace public socialiste et sa médiatisation passe par l’existence de codes vestimentaires, linguistiques différents de ceux des adultes.

Après une phase de stigmatisation, voire de criminalisation dans les années 1960, le régime a tenté d’intégrer les fonctions socialisantes de ces peer groups en légitimant leur existence sociale dans les années 1970. De cellules déviantes, ces groupes informels sont devenus officiellement les noyaux des futurs collectifs de la société socialiste. Cette tentative de « labellisation » correspond à la volonté du régime socialiste de se donner l’illusion de contrôler une société qu’elle mobilise et domine globalement de moins en moins efficacement.

Mais cette reconnaissance dans l’espace public a des limites. Tolérés, ces groupes ne doivent pas être montrés dans l’espace public tel qu’ils sont. C’est là toute la contradiction d’un régime qui cherche à contrôler l’espace public, ou tout du moins à se donner l’illusion que cet espace correspond aux normes et aux valeurs portées par le pouvoir politique.

L’auteur

Ancien doctorant au Centre Marc-Bloch de Berlin, Emmanuel Droit est actuellement maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rennes 2. Il a soutenu en 2006 à l’université de Paris 1 une thèse d’histoire sur « la construction de l’homme socialiste nouveau dans les écoles de Berlin-Est (1949-1989) : acteurs, pratiques, représentations » (à paraître aux PUR à l’automne 2009). Il a récemment publié : Emmanuel Droit, Sandrine Kott (dir.), Die ostdeutsche Gesellschaft. Eine transnationale Perspektive, Berlin, Links Verlag, 2006 ; Michel Christian, Emmanuel Droit, « Écrire l’histoire du communisme : l’histoire sociale de la RDA et de la Pologne communiste en Allemagne, en Pologne et en France », Genèses, n°61, décembre 2005, p. 118-133.

Résumé

La RDA s’est efforcée de former une jeunesse socialiste par le biais d’un réseau d’institutions et d’organisations de masse. Cette « entreprise d’État » impliquait de réduire autant que possible les influences liées à une « mauvaise » socialisation due aux groupes de jeunes informels. Au cours des années 1960, ces « bandes » font à la fois l’objet d’une politique de stigmatisation et de criminalisation. Le tournant des années 1970 aboutit à une reconnaissance partielle de ces peer groups dans l’espace public. Il conviendra d’apporter toutes les nuances nécessaires à cette reconnaissance à l’exemple de l’analyse d’un film documentaire est-allemand sur les groupes informels de jeunes du quartier de Prenzlauer Berg au début des années 1980.

Mots clés : communisme ; éducation ; jeunesse ; politisation ; socialisation.

Abstract

The GDR tried to educate a socialist youth with a network of institutions and mass organisations. This state policy implicated to reduce as much as possible the influences of a “corrupted socialisation” due to the peer groups. During the 60s, this bands are at the same time subjects of stigmatisation and criminalisation. The turning point of the 70s induced a partial acceptance of the peer groups in public. Nevertheless, we need to underline the limits of this state acceptance with the example of a documentary. This film about the peer groups of Prenzlauer Berg in East-Berlin at the beginning of the 1980s showed the real socialism.

Key words : communism ; education ; youth ; politicisation ; socialisation.

Pour citer cet article

Emmanuel Droit, « Les "peer groups" dans l’espace public en RDA : de la stigmatisation à la reconnaissance ? (1960-1980) », Histoire@Politique. Politique, culture, société, N°7, janvier-avril 2009.

Notes :

 


imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Comptes rendus

  • • Emmanuel Debruyne, «Femmes à Boches». Occupation du corps féminin dans la France et la Belgique de la Grande Guerre,
  • « Bochasse », « paillasses à boches », « pouyes » ou encore « femmes à Boches », autant de termes, (...)
  • lire la suite
  • • Anatole Le Bras, Un enfant à l’asile. Vie de Paul Taesch (1874-1914),
  • C’est en dépouillant des dossiers médicaux dans le cadre de (...)
  • lire la suite
  • • Emmanuel Garnier, L’empire des sables. La France au Sahel 1860-1960,
  • Comment l’histoire coloniale peut-elle expliquer la situation politique actuelle (...)
  • lire la suite
  • • Renaud Meltz, Pierre Laval, un mystère français,
  • Après le Pétain[1] de Bénédicte Vergez-Chaignon, le monumental Pierre (...)
  • lire la suite
  • • Sylvie Lindeperg et Ania Szczepanska, À qui appartiennent les images ? Le paradoxe des archives, entre marchandisation, libre circulation et respect des oeuvres,
  • L’ouvrage collectif L’image d’archives. Une image en devenir[1] proposait (...)
  • lire la suite
  • DAU, une œuvre d’Ilya Khrzhanovsky (2008-2018)
  • À l’origine, DAU était pensé par son auteur Ilya Khrzhanovsky comme un film biographique du (...)
  • lire la suite
  • • « La Ligue des droits de l’homme : 120 ans d’histoires »
  • La Ligue des droits de l’homme (LDH) entretient des (...)
  • lire la suite
  • • Boris Belge, Klingende Sowjetmoderne. Eine Musik- und Gesellschaftsgeshichte des Spätsozialismus,
  • Issu d’une thèse défendue à l’Université de Tübingen, l’ouvrage (...)
  • lire la suite
  • • Olivier Dard et Ana Isabel Sardinha-Desvignes, Célébrer Salazar en France (1930-1974). Du philosalazarisme au salazarisme français,
  • Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne, spécialiste (...)
  • lire la suite
  • • Jean-Claude Daumas, La Révolution matérielle. Une histoire de la consommation France XIXe -XXe siècles,
  • Si les travaux sur la consommation se sont multipliés depuis (...)
  • lire la suite
  • • Stephen W. Sawyer, Adolphe Thiers. La contingence et le pouvoir,
  • Est-il un homme politique plus controversé qu’Adolphe Thiers (1797-1877) ? (...)
  • lire la suite
  • • David Bellamy (dir.), Max Lejeune 1909-1995. Carrière politique d’un Picard,
  • Max Lejeune connut-il le bonheur en politique ? En tout (...)
  • lire la suite
  • • Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre. Du XIXe siècle à nos jours,
  • Dirigé par Bruno Cabanes[1], et coordonné par Thomas Dodman[2], (...)
  • lire la suite
  • • « L’internement des nomades, une histoire française (1940-1946) »
  • L’internement des nomades en France pendant la Seconde Guerre (...)
  • lire la suite
  • • Les années Mitterrand 1984-1988 vues des régions
  • Issu d’un colloque tenu à l’automne 2015, ce livre réunit (...)
  • lire la suite
  • • Les débuts de la Ve République : une guerre civile ?
  • Le livre de Grey Anderson a de quoi surprendre et intéresser (...)
  • lire la suite
  • • Julie Bour, Clientélisme politique et recommandations : l’exemple de la Lorraine de la IIIe à la Ve République,
  • Ce livre est issu d’une belle thèse soutenue en 2015 (...)
  • lire la suite
  • • Masha Cerovic, Les Enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques, 1941-1944,
  • Elem Klimov’s apocalyptic master piece of 1985 “Come and See” (...)
  • lire la suite
  • • Hélène Camarade, Élizabeth Guilhamon, Matthias Steinle, Hélène Yèche (dir.), La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989,
  • Qui en 2003 n’a pas vu le film Good Bye Lenin !, puis en 2007 La Vie des autres ? (...)
  • lire la suite
  • • François Dosse, La Saga des intellectuels français,
  • L’histoire des intellectuels est entrée dans l’heure des bilans (...)
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670