Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Sorties de guerre au XXe siècle

Coordination : Bruno Cabanes et Guillaume Piketty

Le Grand retour, URSS 1945-1946

Nicolas Werth
Résumé :

Si tous les pays belligérants furent confrontés, en 1945-1946, à l'expérience du retour des combattants, des prisonniers de (...)

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Au cours de la première année qui suivit la Victoire dans la Grande guerre patriotique, près de trente millions de Soviétiques – évacués civils, militaires démobilisés, prisonniers de guerre et Ostarbeiter rapatriés – tentèrent de retourner chez eux, de retrouver le rythme d’une vie en temps de paix, un emploi, un logement, une vie de famille. Gares transformées en véritables campements de nomades, trains (y compris de marchandises) pris d’assaut, véhicules militaires reconvertis en camions de déménagement – les premières images de l’URSS en paix sont d’abord celles d’un immense exode, celui du « Grand retour ». Si tous les pays belligérants furent confrontés à cette expérience, forte sur le plan individuel (pour les combattants, le passage de l’état de guerre à l’état de paix est un véritable problème de reconstruction identitaire) mais aussi cruciale pour les autorités (l’Etat doit gérer d’immenses flux de population en mouvement, maintenir l’ordre et la maîtrise de la gestion des contingents de main d’œuvre pour la reconstruction économique), en URSS ces problèmes prirent un relief particulier pour au moins deux raisons : 1- l’ampleur des masses humaines en jeu ; 2- le rapport pathologique au monde extérieur, l’obsession de la « contamination par les influences étrangères » des quelques douze à treize millions de Soviétiques, militaires et civils qui, pour la première fois de leur vie, étaient sortis de leur pays.

Le retour des évacués

Entre l’été 1941 et la fin de 1942, près de 17 millions de Soviétiques avaient été évacués du théâtre des opérations militaires vers l’est, principalement vers l’Oural, la Sibérie, le Kazakhstan. Supervisés par le Conseil de l’Evacuation, responsable également du transfert et du réassemblage de milliers d’entreprises, ces gigantesques transferts de population avaient été organisés, sur le terrain, par le NKVD, qui avait une solide expérience en la matière. Pour les opérations d’évacuation, très militarisées, de la population civile en 1941-1942, l’expérience acquise dans la gestion policière du social mise en œuvre dans les années 1930 joua un rôle non négligeable, la frontière étant fort poreuse entre l’évacuation organisée et la déportation administrative. Autre frontière poreuse, celle qui séparait le travailleur libre évacué et celui soumis au travail forcé. Dans le cadre de la « mobilisation du travail », les évacués étaient astreints à des journées de travail de dix à douze heures (au lieu des huit heures légales), généralement dans des entreprises travaillant pour la défense nationale, et logés dans des conditions très précaires. Tout départ non autorisé, tout « abandon du poste de travail » était sanctionné avec toute la rigueur de la loi du 26 décembre 1941 (cinq à huit ans de camp) [1] . A partir de 1944, une partie de la population déplacée fut autorisée à rentrer chez elle, en même temps que l’entreprise ou l’administration évacuée revenait dans sa ville d’origine, l’envahisseur en ayant été chassé. Néanmoins, en mai 1945, plus de la moitié des personnes évacuées n’avaient toujours pas réintégré leur lieu de domicile d’avant-guerre. Pour un certain nombre de raisons, à la fois logistiques (manque aigu de moyens de transport) et économiques (pénurie de main d’œuvre, notamment ouvrière), les autorités étaient souvent réticentes à laisser rentrer immédiatement chez eux les évacués, notamment la main d’œuvre travaillant dans les mines et les industries lourdes de l’Oural, de la Sibérie et du Kazakhstan. Or, maintenant que la guerre était finie, les évacués ne souhaitaient qu’une chose : regagner leur domicile, rejoindre leur famille, retrouver des conditions de vie et de travail moins dures. Les obstacles mis au départ des travailleurs évacués, le maintien des journées de travail prolongé et du régime militarisé assimilant tout départ non autorisé à une désertion passible d’une lourde peine de camp, suscitèrent un très vif mécontentement qui déboucha même parfois, durant l’été 1945, dans les usines d’armement de Tcheliabinsk, d’Omsk, de Novossibirsk, ou dans les mines du Kouzbass, sur des pétitions, des arrêts de travail, voire des grèves de courte durée – premiers mouvements de cette ampleur depuis 1932. Début août 1945 - signe de la gravité de la situation - le Politburo, la plus haute autorité du Parti, adopta une résolution enjoignant aux administrations des principales entreprises gagnées par les troubles, d’améliorer immédiatement les conditions de travail, de logement et de ravitaillement de la main d’œuvre évacuée afin d’endiguer le flux des « désertions » du travail [2] . Peine perdue : les « désertions » continuèrent de plus belle, malgré les sanctions encourues. Le retour des évacués se fit donc sous tension, et assez lentement. Deux ans après la fin de la guerre, plus de trois millions de personnes n’avaient toujours pas obtenu l’autorisation de regagner la ville d’où elles avaient été évacuées en 1941-1942.

Le retour des anciens combattants

La démobilisation de quelque douze millions de combattants fut aussi un très long processus, qui s’étala sur près de trois ans. Furent en priorité démobilisés ceux qui avaient été appelés dès l’été 1941. Leur retour à la vie civile, notamment pour les plus jeunes qui n’avaient pas eu le temps d’acquérir, avant leur conscription, une expérience de travail, fut difficile. Pour ceux-ci, les autorités lancèrent une vaste campagne de promotion en favorisant leur accès à l’enseignement supérieur ou spécialisé : plus de 300 000 jeunes « anciens combattants » entrèrent à l’université ou dans un établissement professionnel supérieur à la rentrée de 1945 par le biais d’une filière réservée [3] . Pour les combattants plus âgés, le principal souci des autorités était qu’ils retrouvent le plus rapidement possible un travail, facteur essentiel de resocialisation et de reconstruction identitaire. En réalité, la réintégration des démobilisés dans le monde du travail fut souvent assez longue : début 1946, près d’un tiers des anciens combattants rendus à la vie civile depuis plus de six mois ne travaillait toujours pas. Dans certaines régions, ce pourcentage était beaucoup plus élevé : 52% dans la région d’Irkoutsk, et jusqu’à 64% dans celle d’Astrakhan [4] . De nombreux démobilisés tentaient de profiter du retour pour obtenir un travail plus attractif en ville et éviter de retourner au village. On estime à cinq ou six millions le nombre d’anciens combattants issus des campagnes qui ne revinrent pas travailler au kolkhoze, aggravant ainsi le manque terrible d’hommes dans les villages (environ 70% des dix millions de militaires tués ou disparus au combat durant la guerre étaient issus des campagnes) [5] . Parmi ceux qui revinrent, les voies de promotion à un poste de responsabilité dans l’administration locale (soviet, kolkhoze) étaient assez ouvertes, étant donné le nombre de postes vacants après la saignée de la guerre. Un grand nombre de sous-officiers, mais aussi de partisans qui s’étaient imposés comme chefs de détachement, furent promus dans les appareils locaux [6] .

L’inactivité, des mois durant, d’un nombre considérable d’anciens combattants, leur grande mobilité, à la recherche d’un emploi mieux rémunéré ou moins pénible, étaient souvent perçues par les autorités, soucieuses de stabiliser au plus vite les immenses migrations générées par la guerre, comme une source de nombreux « phénomènes négatifs », au premier plan desquels figurait une montée de la délinquance. Le lien entre celle-ci (et tout particulièrement la forte progression de certains crimes tels que les vols à main armée, le banditisme ou les homicides, deux fois plus nombreux en 1945-1946 qu’en 1940) et la difficulté pour certains combattants de retrouver une vie normée, de se déprendre de la violence de guerre, n’est cependant pas facile à établir avec certitude. Le seul échantillon sur lequel on dispose de données plus précises est celui des militaires encasernés, soumis à la longue attente d’une démobilisation indéfiniment repoussée. A en juger d’après les nombreux rapports adressés à Staline et à Molotov en 1945-1946 par le ministère de l’Intérieur, la criminalité des militaires encasernés ou en cours de démobilisation semble avoir atteint un niveau alarmant : ainsi, en Biélorussie, 60% des attaques à main armée et des actes de banditisme recensés au cours de la seconde moitié de l’année 1945 étaient le fait de militaires ; en Moldavie, 46% ; dans les provinces de l’Extrême-orient soviétique - 42% [7] . Il faut se garder cependant de surestimer la dimension pathologique de cette « brutalisation » des anciens combattants. Il est indéniable que le retour à la vie civile après une guerre prolongée de la violence de celle que connut le front Est s’est accompagné de nombreuses difficultés psychologiques, de mal-être, voire de traumatismes plus profonds. Restituer ces histoires individuelles reste, dans le cas soviétique comme partout ailleurs, particulièrement délicat. Cette démarche impose l’exploitation de sources spécifiques (correspondances, journaux intimes) et le risque de surévaluer la dimension pathologique du retour n’est pas négligeable, car il ne fait pas de doute que la plupart des démobilisés aspiraient avant tout à se replier enfin sur la sphère privée, qui ne laisse que très peu de traces, de sources pour l’historien.

Parmi les sources les plus intéressantes pour appréhender certains aspects du retour des anciens combattants figurent les nombreuses lettres envoyées par ceux-ci aux principaux dirigeants du pays. « Depuis la fin de la guerre, on note dans les lettres, les pétitions et les démarches, des revendications de plus en plus pressantes. Les plaignants considèrent que maintenant que la guerre s’est achevée victorieusement, les besoins innombrables de la population peuvent et doivent être immédiatement satisfaits ». Ainsi, l’un des responsables du secrétariat du Praesidium du Soviet suprême de l’URSS concluait-il, début 1946, son rapport annuel d’activité [8] . Jamais les Soviétiques n’avaient autant écrit aux autorités, autant revendiqué que dans cet immédiat après-guerre. En 1946, les seuls services du secrétariat du Praesidium du Soviet suprême recensèrent plus de 324 000 demandes (par lettre, pétition ou démarchage), soit cinq fois plus qu’en 1940 [9]  ! C’était sans compter les centaines de milliers de lettres envoyées à Staline, Molotov et autres « sommités » du Parti et de l’Etat. L’immense majorité des demandes émanaient d’anciens combattants, pour lesquels l’expérience du combattant devait désormais être prise en compte comme la nouvelle et principale source de légitimité, et qui furent, dans leur immense majorité, dès leur retour à la vie civile, confrontés à d’immenses difficultés matérielles. Début 1946, on comptait en URSS près de vingt-cinq millions de sans-abri. Mais même pour ceux qui avaient retrouvé un toit, le quotidien était marqué par une insondable misère matérielle génératrice de privations et de frustrations que nous évoque – pour ne prendre que cet exemple, parmi tant d’autres – cette lettre d’un ancien combattant, officier de l’Armée rouge, adressée à Viatcheslav Molotov en février 1946 :

« En décembre 1945, j’ai été démobilisé. J’ai retrouvé ma famille dans une situation épouvantable. Ma femme et mes trois enfants vivaient dans une salle de toilette (huit mètres carrés, sol carrelé, murs et plafond moisis). Personne n’avait de vêtements ni de chaussures. Toute ma solde pour la durée de la guerre – 3 500 roubles – je l’ai aussitôt dépensée pour acheter de quoi vêtir ma famille. Les petits vont maintenant à la crèche, ma fille aînée à l’école et ma femme a trouvé un travail. Mais qu’est-ce que j’ai pu acheter pour 3 500 roubles aux prix du marché libre ? Ma femme n’a toujours pas de manteau, ma fille aînée n’a qu’une jupe déchirée (à l’école, elle garde son manteau en classe). Dans cette situation, je me suis adressé au commissariat militaire de mon quartier. On m’a dit : ‘Les démobilisés doivent s’adresser pour toute aide à leur lieu de travail’. Je suis alors allé au comité d’entreprise de l’usine où je travaille, pour qu’ils me fassent un bon me permettant d’acheter un manteau pour ma femme et une jupe pour ma fille dans un magasin d’Etat. Au bout d’un mois, je reçus un bon… pour une paire de galoches ! Et voici qu’hier, ma fille revient de l’école en larmes. Elle venait de recevoir un billet pour assister à un spectacle en l’honneur du vingt-huitième anniversaire de la fondation de l’Armée rouge. ‘En quoi j’irai au spectacle ? Je n’ai ni jupe, ni robe !’ Et moi, officier de l’Armée rouge, vainqueur de Berlin, j’ai dû m’enfuir de la maison pour ne pas montrer à ma fille que je pleurais. J’ai le moral à zéro. Comprenez-moi bien, je ne fais pas l’aumône. Tout ce que je demande, c’est qu’on me donne un bon pour pouvoir acheter avec l’argent que je gagne au travail un manteau pour ma femme et une robe pour ma fille dans un magasin d’Etat. Avant-guerre, je vivais bien (comme tous les Soviétiques). Pendant toute la guerre, j’ai défendu ma Patrie les armes à la main. Ma famille a été évacuée de Moscou, et quatre années durant elle a erré de ville en ville au milieu d’inconnus. Tout ce que ma femme a réussi à gagner, elle l’a dépensé pour nourrir ses enfants. Rentrée à Moscou, elle a retrouvé notre chambre occupée par d’autres, qui avaient vendu toutes nos affaires, meubles et objets personnels au prétexte que nous avions disparu. Je dors maintenant sur des chaises, ma capote militaire me sert de matelas. Personne n’est prêt à aider autrui, chacun essaie de survivre comme il peut (…). Je ne me fais pas de souci pour moi. C’est de ma famille, de mes enfants que j’ai pitié. Est-ce que je ne leur ai pas gagné, au prix de la victoire, le droit à une vie décente ?! » [10] .

Alexei Tarasov, l’auteur de cette lettre, eut plus de chance que la plupart des anciens combattants qui avaient pris la plume pour adresser en haut lieu leurs doléances. Le chef du gouvernement soviétique fit suivre la lettre au Commissaire du peuple au commerce, avec un mot d’accompagnement dans lequel il lui demandait d’accorder à Tarasov des bons permettant à l’ancien combattant d’acheter dans un magasin d’Etat un manteau et deux vêtements chauds !

Plusieurs études récentes sur la société soviétique d’après-guerre [11] ont montré le fort potentiel de revendication, s’exprimant à travers un étonnant franc-parler porté tout particulièrement par les anciens combattants. Rappelons que les années de guerre avaient été marquées, dans l’armée combattante, par une remarquable liberté de propos, une nouvelle manière de communiquer et de s’informer, le recul de la peur du mouchard, à son apogée à la fin des années 1930 [12] . Certes, Staline jouissait, parmi les frontoviki (anciens combattants), d’un immense prestige. La guerre – et surtout la victoire – furent assurément « productrices de consensus », et le culte de Staline, identifié à la Patrie, gagna même les combattants issus des campagnes où la haine du système kolkhozien et des bureaucrates communistes locaux était restée vive depuis le choc de la collectivisation forcée. Incontestablement, le régime bénéficiait, en 1945, d’un support populaire beaucoup plus fort qu’avant-guerre. La société – et les anciens combattants en premier lieu - était-elle prête, pour autant, à accepter un retour au statu quo ante bellum ? « Le passé ne peut pas se répéter, ne peut revenir. Le peuple a trop souffert. Quelque chose doit se passer », notait, le jour de la Victoire, Ilya Ehrenbourg dans son Journal. Les frontoviki issus des milieux ouvriers espéraient que les « lois scélérates » de 1940-1941 criminalisant les relations de travail seraient abolies, les anciens combattants venus de l’intelligentsia que les « espaces de respiration » acquis durant la guerre seraient sauvegardés ; quant aux frontoviki issus du milieu paysan, ils comptaient bien que les kolkhozes honnis seraient dissous. En témoigne l’extraordinaire vague de rumeurs relevées durant l’été 1945 dans un grand nombre de provinces (Pskov, Penza, Voronej, Koursk, Rostov sur le Don, Stavropol) distantes de plusieurs centaines, voire de plus de mille kilomètres, selon lesquelles les kolkhozes allaient être liquidés : « A la conférence de San Francisco, les Américains ont proposé à Molotov d’abandonner le bolchevisme et les kolkhozes. Il a accepté de laisser tomber les kolkhozes, mais il n’a pas voulu abandonner le bolchevisme, c’est pourquoi l’Amérique va déclarer la guerre à la Russie », disait-on dans la province de Voronej, tandis que dans la province de Koursk, les paysans démobilisés affirmaient que « Joukov a promis que pour nous récompenser de la prise de Berlin, il obtiendrait de Staline qu’on abolisse les kolkhozes » [13] . Ces rumeurs témoignaient de la permanence du traumatisme lié à l’imposition du « second servage » (c’est ainsi que nombre de paysans qualifiaient la collectivisation forcée) ; elles révélaient aussi, à travers les récits des démobilisés et les « choses entendues » à la radio, l’irruption chaotique du monde extérieur dans les campagnes les plus reculées. Les autorités étaient promptes à mettre ces rumeurs sur le compte des « influences étrangères » qui auraient contaminé une partie des quelque douze à treize millions de Soviétiques (sept à huit millions de combattants et cinq millions de civils contraints au travail forcé en Allemagne ou ayant fui vers l’ouest l’avancée de l’Armée rouge) sortis d’URSS pour la première fois de leur vie. Comme l’ont unanimement rapporté tous les mémorialistes de la Grande guerre patriotique  [14] et comme en témoignent les lettres de combattants interceptées par la censure militaire, la découverte, par le soldat de l’Armée rouge, de la « civilisation européenne », des routes asphaltées et des maisons de la Prusse orientale, fut un choc considérable – et une préoccupation majeure pour les départements politiques de l’armée. Les innombrables problèmes auxquels étaient confrontés les anciens combattants dans leur réinsertion à la vie civile rendaient cependant peu probable le phénomène du « néo-décembrisme » [15]  redouté, semble-t-il, par un certain nombre de responsables politiques. En réalité, les aspirations, les espoirs et les frustrations des anciens combattants se posaient plutôt en termes d’« économie morale de la reconnaissance » [16] et se résumaient, le plus souvent, par cette simple question présente dans les innombrables lettres et pétitions adressées aux principaux dirigeants du pays dans l’immédiat après-guerre : « N’avons-nous pas conquis, pour nous et nos enfants, le droit de vivre mieux ? » Cette interrogation alimentait ce que deux historiens russes ont appelé le « syndrome de la victoire volée » [17] - un sentiment de frustration éprouvé, dans l’immédiat après-guerre, par de larges fractions de la société soviétique, persuadées que la victoire, leur victoire, apporterait des changements, et rapidement déçus dans leurs attentes par un régime soucieux de gérer sa victoire, de remettre la société au travail de reconstruction du pays, de revenir au modèle de développement économique d’avant-guerre, centré sur le développement du secteur militaro-industriel aux dépens des besoins de consommation des citoyens soviétiques, de mettre fin à un certain nombre de « dérives libérales » (ou tout simplement décentralisatrices) tolérées durant la guerre.

Le retour des prisonniers de guerre et des rapatriés

Les prisonniers de guerre et les rapatriés civils connurent un sort particulièrement difficile, après avoir enduré déjà de terribles épreuves en captivité ou au travail forcé chez l’ennemi. Après l’Holocauste, le traitement inhumain des prisonniers de guerre soviétiques constitue sans doute la page la plus criminelle de la barbarie nazie. Sur les quelques 5 400 000 combattants capturés, au cours de la guerre, par la Wehrmacht, à peine 1 600 000 (soit moins de 30%) survécurent et revinrent en URSS [18] . De leur côté, les plus hautes autorités politiques et militaires soviétiques édictèrent des directives d’une dureté sans précédent vis-à-vis des combattants soviétiques faits prisonniers par l’ennemi ou lui opposant une résistance jugée insuffisante. Ainsi, le tristement célèbre ordre n°270 du 16 août 1941, signé par Staline, Molotov et les cinq plus hauts commandants de l’Armée soviétique, stipulait que tout officier ou responsable politique fait prisonnier serait considéré comme un déserteur passible d’exécution immédiate. Les membres de la famille de ces « déserteurs » devaient être immédiatement arrêtés ; quant aux membres de la famille des simples soldats capturés par l’ennemi, ils seraient rayés de toutes les listes d’ayants droit à une aide de l’Etat [19] . En décembre 1941, le Comité d’Etat à la Défense mit en place un système de camps spéciaux dits de « filtration et de contrôle » pour les « ex-militaires de l’Armée rouge échappés de captivité ou ayant rompu l’encerclement de l’ennemi ». De manière significative, ces camps étaient gérés par le même service qui s’occupait des prisonniers des Puissances en guerre avec l’URSS. Avec l’avancée des troupes soviétiques, la question des prisonniers de guerre soviétiques libérés – de plus en plus nombreux – prit, fin 1944, une nouvelle acuité. Mais il fallait également régler la question du rapatriement de tous les civils soviétiques déportés vers l’Allemagne et les territoires annexés par le IIIe Reich (Ostarbeiter), au nombre de quatre millions environ, ainsi que des civils ayant fui, pour diverses raisons, l’avancée de l’Armée rouge (environ un million). En octobre 1944, le gouvernement soviétique mit en place une Commission du rapatriement, dont la direction fut confiée au général Golikov. Celui-ci donna à l’agence TASS, le 11 novembre, une interview très largement diffusée y compris par les Alliés, dans laquelle il affirmait notamment : « Tous les citoyens soviétiques tombés dans l’esclavage fasciste seront accueillis par leur Patrie comme des enfants (…) et leurs fautes effacées à condition qu’ils s’engagent à travailler de tout cœur à la reconstruction de leur pays ». Les Soviétiques négocièrent habilement, quelques semaines plus tard, un accord de rapatriement ratifié à Yalta, le 11 février 1945, par la Grande-Bretagne et les USA (et quelques mois plus tard, par la France), aux termes duquel les Alliés s’engageaient à livrer à l’URSS tous les ressortissants soviétiques, civils et militaires, présents sur leur territoire ou le territoire d’occupation qu’ils contrôleraient, indépendamment du désir exprimé par ces Soviétiques de retourner ou non dans leur pays.

Fortes de cet accord, les autorités soviétiques renforcèrent considérablement leur réseau de camps de « filtration et de contrôle » par lesquels devaient passer tous les rapatriés militaires et civils. De cinquante-sept fin avril 1945, le nombre de ces camps passa à cent cinquante en juin, après que le gouvernement soviétique eut décidé, trois jours après la victoire, de mettre en place une centaine de nouveaux camps d’une capacité de dix mille places chacun. D’avril 1945 à février 1946, plus de cinq millions de Soviétiques, civils et militaires, passèrent par les camps de « filtration et de contrôle » mis en place par le NKVD dans les zones frontalières occidentales de l’URSS. En moyenne, leur passage par ces camps dura un peu plus de deux mois [20] . 70% d’entre eux revenaient d’Allemagne, mais 30% d’une dizaine de pays alliés du Reich ou occupés (Autriche, Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie, Finlande, mais aussi France). Plus de la moitié des rapatriés civils et militaires, « récupérés » par les troupes britanniques, américaines ou françaises dans une zone d’occupation occidentale, furent remis aux Soviétiques en application des accords de rapatriement du 11 février 1945.

Sur les 4 200 000 rapatriés – 2 600 000 civils et 1 600 000 prisonniers de guerre – pour lesquels on dispose d’informations fiables concernant leur sort ultérieur [21] , 2 428 000 (soit 58% du total ou encore 75% des civils rapatriés, mais seulement 18% des ex-prisonniers de guerre soviétiques) furent autorisés à regagner leurs foyers, après une « vérification positive ». 801 000 (soit 19% du total, ou encore 5% des civils rapatriés, mais 43% des prisonniers de guerre) furent versés dans l’armée et affectés principalement à des tâches de reconstruction pour une durée de trois ans [22] . 608 000 (soit 16% du total, ou encore 23% des prisonniers de guerre et 12% des civils contrôlés) furent envoyés pour une durée de cinq ans dans des « bataillons de reconstruction » du ministère de la Défense, au régime particulièrement dur qui ne se distinguait guère du régime de travail forcé auquel étaient soumis les quelque deux millions de prisonniers de guerre allemands, japonais, roumains ou italiens retenus en URSS (certains jusqu’en 1948-1949). Les rapatriés affectés aux « bataillons de reconstruction », convoyés jusqu’à leur lieu d’affectation par convois ferroviaires spéciaux du NKVD, étaient « mis à disposition » des combinats économiques chargés tout particulièrement de la remise en état des mines du Donbass et du Kouzbass, une tâche prioritaire du Plan de reconstruction du pays. Logés à part des autres travailleurs dans des zones jusqu’alors réservées aux « déplacés spéciaux » [23] , ces « mobilisés du travail » occupaient une place spécifique sur l’échelle, de plus en plus complexe, des statuts d’exclusion. A la différence des « déplacés spéciaux », ils n’étaient ni privés de leurs droits civiques, ni obligés de pointer régulièrement à la police. Comme l’immense majorité des travailleurs « ordinaires », ils ne pouvaient pas quitter leur travail sous peine de se retrouver en camp. Mais leur journée de travail était plus longue, leur norme de ravitaillement inférieure, de même que la « surface » qui leur était allouée dans les baraquements.

Enfin, un dernier contingent de 360 000 personnes (dont 250 000 ex-prisonniers de guerre soviétiques et 110 000 civils), soit environ 7% du total des rapatriés [24] furent, à l’issue de leur « filtration », condamnés à une peine de camp ou de relégation. Parmi eux, les deux-tiers environ furent condamnés comme « Vlassoviens » à six ans de relégation avec le statut de « déplacés  spéciaux » et assignation à des travaux particulièrement durs dans le Grand Nord (mines de charbon de Vorkouta, de nickel de Norilsk). Le qualificatif infâmant de « Vlassovien » était en réalité appliqué non seulement aux Soviétiques s’étant effectivement engagés dans les unités de « l’armée Vlassov » (qui ne compta jamais plus de 40 à 50 000 combattants), mais à un grand nombre de citoyens soviétiques ayant servi dans l’administration des zones occupées ou comme auxiliaires (Hilfwillige, ou Hiwi en abrégé) dans la Wehrmacht [25] . Un dernier tiers fut condamné pour « trahison de la Patrie » à de lourdes peines de camp (dix à vingt-cinq ans de travaux forcés). On notera que les officiers soviétiques faits prisonniers furent traités plus durement que les sous-officiers et les simples soldats.

Ce traitement différencié, le plus souvent très arbitraire, des diverses catégories de rapatriés répondait à plusieurs logiques : une logique répressive, qui visait à « extraire » les « éléments douteux » soupçonnés d’avoir, d’une manière ou d’une autre, collaboré avec l’occupant ; mais aussi une logique strictement économique : il s’agissait de disposer de contingents solidement encadrés de main d’œuvre forcée pour mettre en œuvre la reconstruction à un moment où les masses de travailleurs évacués durant la guerre et soumis à des conditions de travail militarisées étaient en passe d’être « démobilisées ».

Dans le cadre limité de cet article, nous n’avons guère la place de développer ici la question de l’accueil réservé aux rapatriés retournés dans leurs foyers fin 1945-début 1946. Les autorités locales, comme en témoignent les nombreux rapports « sur l’état d’esprit politique et la réintégration socio-professionnelle des rapatriés », ne cachaient pas leur inquiétude face à « l’influence néfaste » que ne manqueraient pas, selon elles, d’exercer les rapatriés. « Il va nous falloir redoubler de vigilance, expliquait ainsi, en juillet 1945, le secrétaire régional de l’obkom (comité du parti communiste) de Briansk, lors d’une réunion plénière des organes dirigeants du Parti, car l’influence néfaste bourgeoise va s’infiltrer avec une force sans précédent à travers les rapatriés qui ont été dans les pays capitalistes. Indéniablement, mal armés politiquement, un nombre important d’entre eux, et notamment les femmes déportées en Allemagne, ont été contaminés durant leur présence sur le sol bourgeois par des influences bourgeoises ou petites-bourgeoises. Ils risquent donc de mener insidieusement une propagande hostile, faire l’éloge de l’économie capitaliste, des fermes prussiennes, du niveau de vie occidental ou de la démocratie bourgeoise » [26] . A lire les rapports confidentiels, ces « influences néfastes » n’allaient cependant guère au-delà de propos assez convenus sur les « pomesciki  prussiens [27]  » où le travail forcé « n’était pas pire qu’au kolkhoze », les « routes asphaltées jusque dans les hameaux les plus reculés », les « grasses Holshtein, qui donnent dix fois plus de lait que nos misérables vaches collectives » ou sur la « folie d’Hitler – pourquoi diable nous a-t-il envahis, il n’y avait rien à prendre chez nous, eux ils avaient déjà tout ! » Ces propos étaient toutefois largement contrebalancés, reconnaissaient les auteurs des rapports sur « l’esprit public », par des « descriptions sans fard de l’esclavage et de la barbarie nazie » [28] . Les rapatriés autorisés à revenir chez eux furent-ils victimes de discriminations ? Selon Pavel Polian, l’un des rares historiens à avoir étudié cette question, les rapatriés revenus au village, qu’ils aient été Ostarbeiter ou prisonniers de guerre, furent accueillis, par leurs concitoyens (y compris par l’administration locale) avec sympathie et commisération. Les campagnes avaient tant souffert, depuis le début des années 1930, tant d’hommes et de femmes avaient connu une fin tragique, que le retour, presque miraculeux, de rescapés n’appelait aucune rancœur ou méfiance. Dans les villes, au contraire, où régnait l’anonymat et où le nouveau venu était souvent ressenti comme un nouvel « ayant droit » (aux petits privilèges, soigneusement normés, dont bénéficiaient les citadins par rapport aux masses rurales), les rapatriés se heurtèrent durablement à diverses discriminations : à l’embauche, à la promotion professionnelle, au logement [29] .

Par rapport aux autres pays « en sortie de guerre » au lendemain du second conflit mondial, l’URSS, loin de procéder à une « démobilisation culturelle » [30] , se lança, au contraire, dans une très forte « remobilisation idéologique », pointant dans les alliés d’hier les ennemis de demain. Non sans succès, tant la société soviétique avait été profondément traumatisée par la guerre d’une violence inouïe qu’elle venait de subir. Cette hantise de la guerre, à la hauteur du traumatisme qu’avait été la Grande guerre patriotique, allait être durablement instrumentalisée pour « faire passer » des mesures d’austérité, ainsi qu’un certain nombre de grands choix économiques en faveur du développement du « complexe militaro-industriel ». Cette politique présentait un autre avantage de taille : maintenir la population dans des conditions d’existence matérielle si précaires qu’elles épuisent et découragent toutes les aspirations au changement nées dans les épreuves de la guerre. Une guerre rapidement entrée dans une phase de commémoration, d’héroïsation, de reconstruction mythique, avec ses silences et ses occultations, sa geste épique, réécrite « sous l’angle du Parti et de son guide, le cam. Staline ». Parmi les « pages blanches » de cette guerre réécrite, figuraient notamment l’extermination des Juifs soviétiques, la spécificité de l’Holocauste, mais aussi le syndrome de la « victoire volée » et le retour des prisonniers de guerre soviétiques et des rapatriés. Le rôle que jouèrent dans cette occultation les principaux acteurs, c’est-à-dire les anciens combattants eux-mêmes, reste une question encore largement inexplorée [31] .

Notes :

[1] Entre 1942 et 1945, près de 900 000 personnes furent condamnées en vertu de cette loi particulièrement impopulaire. Cf. D. Filtzer, Soviet Workers and Late Stalinism, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 163.

[2] Cf. Elena Zubkova, Poslevoiennoie sovetskoie obscestvo (La société soviétique d’après-guerre), Moscou, Rosspen, 1999, p. 41-42

[3] I. Poliakov (dir.), Naselenie Rossii v XX veke (La population de la Russie au XXe siècle), tome 2, 1940-1959, Moscou, Rosspen, 2001, p. 141.

[4] E. Zubkova, op. cit., p. 29-30.

[5] I. Poliakov, op. cit., p. 135-136.

[6] Cf. Amir Weiner, Making sense of War, Princeton University Press, 2000, p. 180-181.

[7] E. Zubkova, op. cit., p. 28-29.

[8] GARF (Archives d’Etat de la Fédération de Russie), 7523/65/579/98.

[9] GARF, 7523/65/583/87-88.

[10] GARF, 5446/82/181/301-302, cité dans E. Zubkova, op. cit., p. 57.

[11] E. Zubkova, op.cit. ; D.Filtzer, op.cit. ; E. Zubkova, L. Koseleva & al. (dir.), Sovetskaia Jizn, 1945-1953 (La vie soviétique, 1945-1953), Moscou, Rosspen, 2003.

[12] Le grand historien russe Mikhail Guefter était même allé plus loin, dans un article justement remarqué au moment de la perestroïka (« Stalin umer vcera », « Staline est mort hier », publié dans le recueil Inogo ne dano, Moskva, Ed. Progress, 1988, p. 297-323), en soutenant la thèse, selon laquelle « les années 1941-1942 marquèrent le début d’une sorte de déstalinisation spontanée caractérisée par la résurgence d’un sentiment de responsabilité individuelle pour le destin de la patrie, l’ébauche d’une opinion individuelle sur le présent et le futur de cette patrie ».

[13] Elena Zoubkova, Poslevoiennoie…, op.cit., p. 63-64. Sur la « promesse de Joukov », cf. aussi de nombreux témoignages rapportés in Celovek v Istorii. Rossia XX vek (L’individu dans l’histoire. La Russie au XXe siècle), Moskva, Iz. Mémorial/zvenia, 2002, p. 351, 387, 402.

[14] Cf,.par exemple, Constantin Simonov, Glazami celoveka moiego pokolenija (Vu par un homme de ma génération), Moskva, 1989.

[15] Par référence au « décembrisme », cette « contagion libérale » qui avait gagné nombre d’officiers de l’armée russe après leur campagne d’Europe victorieuse en 1813-1815, et qui avait débouché sur la tentative de coup d’Etat de décembre 1825, à l’annonce de la mort de l’empereur Alexandre Ier. Sur la crainte d’un « néo-décembrisme », cf. ce bref extrait d’un discours tenu, en février 1945, par l’un des responsables politiques du deuxième front biélorusse : « Après la guerre de 1812, nos soldats, après avoir vu comment on vivait en France, établirent naturellement la comparaison avec la vie en Russie. Cette expérience fut un facteur de progrès, car elle ouvrit les yeux des Russes sur l’arriération de leur pays et le joug du tsarisme. Aujourd’hui, les choses sont différentes. Il se peut bien qu’une grande exploitation prussienne soit plus riche que nos kolkhozes. Un soldat politiquement attardé risque d’en tirer la conclusion que la forme capitaliste d’exploitation agricole est supérieure à la forme socialiste. Cette expérience est assurément un facteur de régression. Il nous faut lutter avec la plus grande énergie contre ce type d’influences négatives et rétrogrades » (cité dans Elena Seniavskaia, Psikhologia voïny v XX veke (La psychologie guerrière au XXe siècle), Moskva, Rosspen, 1999, p. 187.

[16] L’expression est de Bruno Cabanes. Cf. Bruno Cabanes, « La démobilisation des soldats français », Les Cahiers de la paix, n°7, Presses de l’université de Nancy, 2000, p. 55-65.

[17] Entretien entre Guennadii Bordiougov et Iouri Afanassiev à l’occasion du quarante-cinquième anniversaire de la Victoire, in Komsomolskaia Pravda, 5 mai 1990, p. 3. Ce thème a ensuite été développé et approfondi par Elena Zoubkova, dans ses articles et ouvrages cités.

[18] Pavel Polian, « La violence contre les prisonniers de guerre soviétiques dans le IIIe Reich et en URSS », dans Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker et al. (dir.), La violence de guerre, 1914-1945, Paris-Bruxelles, IHTP-Complexe, 2002, p. 117-131.

[19] Ibid., p. 124-127.

[20] Cette moyenne cache des situations assez diverses, la « vérification » pouvant durer d’une à deux semaines, pour les cas les plus simples (femmes raflées par l’occupant, sur la base de listes, et envoyées par convois aux travaux forcés dans le cadre des « programmes Sauckel ») et jusqu’à plusieurs mois, dans les cas avérés de fuite avant l’arrivée de l’Armée rouge, mais sans qu’aucune collaboration préalable avec l’occupant n’ait pu été documentée.

[21] Sur la comptabilité, très complexe, concernant ces contingents où l’on distinguait entre les« vrais rapatriés », enregistrés hors des frontières de l’URSS (telles qu’elles étaient à la veille de l’invasion allemande du 22 juin 1941) et les « déplacés à l’intérieur des frontières de l’URSS »,qui avaient été enregistrés par le NKVD sur le territoire de l’URSS, cf. les chiffres divergents proposés par V. Zemskov (« Repatriatsia sovetskix grazdan i ix dal’neisaia sud’ba », Sotsiologiceskie Issledovanija, 1995, n°5, p. 3-13) et par P. Polian, dans son ouvrage magistral sur la question, Zhertvy dvukh diktatur (Victimes de deux dictatures), Moscou, Rosspen, 2002, p. 524-530.

[22] Cette durée correspondait à celle du service militaire obligatoire en temps de paix. Les prisonniers de guerre et les jeunes gens déportés en Allemagne comme « Ostarbeiter » étaient donc tenus, après les terribles épreuves qu’ils venaient d’endurer en captivité ou en déportation, de reprendre « à zéro » leurs obligations militaires.

[23] Personnes déportées sur simple mesure administrative. Parmi les principaux contingents de « déplacés spéciaux », on comptait les « ex-koulaks » déportés dans le cadre des différentes campagnes de « dékoulakisation » (1930-1933), les « éléments socialement nuisibles » déportés des villes dans le cadre de la « passeportisation » des villes, les minorités nationales déportées avant 1939 (Coréens, Polonais, Allemands, Finnois) et après (Polonais, Baltes, Allemands, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Tatars de Crimée, Kalmouks, Karatchaïs, Meskhètes, Khemchiles, etc). On comptait en 1945-1946 environ 2,3 millions de « déplacés spéciaux ».

[24] Ici, le total pris en compte est l’ensemble du contingent passé par les camps de « filtration et de contrôle » (y compris les « déplacés à l’intérieur des frontières de l’URSS), soit un peu plus de 5 millions de personnes.

[25] Ce personnel était recruté pour l’essentiel parmi les prisonniers de guerre soviétique, de préférence non-Slaves, pour lesquels servir comme Hiwis signifiait échapper à une mort certaine.

[26] RGASPI (Archives d’Etat de Russie en histoire politique et sociale), 17/88/649/140.

[27] Il est remarquable que le terme utilisé par les rapatriés, sans aucun doute, issus des campagnes, pour qualifier le grand propriétaire foncier prussien, reprenne le vieux terme russe de pomescik, qui faisait référence au temps du servage. Pour les paysans soviétiques, les références au servage étaient solidement ancrées dans l’imaginaire collectif.

[28] Rapport sur l’organisation du travail politique parmi les rapatriés, 26 juillet 1945, RGASPI, 17/117/533/11-19.

Cf. également nombreux rapports identiques, ibid., 17/ 122/122.

[29] Pavel Polian, Zhertvi…, op. cit., p. 560-562.

[30] L’expression, appliquée à la sortie de guerre consécutive au premier conflit mondial, est de John Horne.

[31] On consultera avec profit le seul ouvrage occidental consacré au « culte » de la Grande guerre patriotique de Nina Tumarkin, The Living and the Dead. The Rise and Fall of the Cult of WWII in Russia (New-York, Praeger, 1994).

Nicolas Werth

Parmi les dernières publications de Nicolas Werth, directeur de recherche au CNRS (Institut d'histoire du temps présent), L’île aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Paris, Perrin, 2006 ; La terreur et le désarroi. Staline et son système, Paris, Perrin, 2007 ; Les Années Staline, Paris, Le Chêne, 2007 ; ainsi que le dernier numéro du Bulletin de l'IHTP (n°86), "Les opérations de masse de la Grande Terreur en URSS, 1937-1938".

Mots clefs : Retour ; sortie de guerre ; prisonniers de guerre soviétiques ; Ostarbeiter ; anciens combattants ; démobilisation ; URSS.

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  • ISSN 1954-3670