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Comptes rendus
   

Christophe Portalez, Alfred Naquet et ses amis politiques. Patronage, corruption et scandale en République (1870-1898)

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018, 272 p.

Ouvrages | 27.10.2020 | Jonathan Barbier
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Bien qu’Alfred Naquet ne soit pas une figure politique méconnue des historiens, les biographies à son sujet demeuraient rares ces dernières décennies[1]. Les choix controversés du député, notamment son ralliement au boulangisme, peuvent sans doute expliquer un certain désintérêt des chercheurs à son égard. Appréhender la vie d’Alfred Naquet sans se laisser influencer par les légendes rose – la loi sur le divorce de 1884 faisant partie intégrante du Panthéon législatif de la Troisième République – et noire – son soutien au général Boulanger et son implication dans le scandale de Panama – qui entourent l’individu est l’un des premiers intérêts de cet ouvrage. Par ailleurs, dans la mouvance du renouveau biographique initié, en France, par Jacques Le Goff[2], Christophe Portalez ne s’est pas donné pour objectif de raconter l’existence de Naquet, de sa naissance à son décès. Il a eu recours, au contraire, à l’approche biographique pour s’intéresser à la problématique de la corruption politique de la fin du Second Empire jusqu’au scandale de Panama.

Dans cet ouvrage, tiré d’une thèse dirigée par Frédéric Monier et soutenue en 2015 à l’Université d’Avignon, Christophe Portalez adopte un plan chrono-thématique. Les quatre premiers chapitres reviennent sur le rôle d’Alfred Naquet dans les affaires de violences, de fraudes électorales et de corruption – en tant qu’accusé et en tant qu’accusateur – des années 1870, moment où la Troisième République éprouve encore des difficultés à s’enraciner. Le cinquième chapitre peut être vu comme une étude de cas permettant de saisir les mécanismes des pratiques de recommandation dans la politique d’Alfred Naquet puisque Christophe Portalez analyse ces dernières dans un domaine d’activités bien précis, celui des Postes et Télégraphes du département de Vaucluse. Le sixième chapitre insiste, quant à lui, sur les contradictions du parlementaire provençal en mettant en évidence tant ses critiques de la corruption que ses pratiques quotidiennes de la recommandation. Les chapitres neuf et dix abordent d’autres aspects de la corruption politique en faisant un lien entre l’adhésion de Naquet au boulangisme et sa critique des faveurs politiques ainsi qu’en revenant sur le réseau politico-économique dans lequel le député biographié est impliqué lors du scandale de Panama. Les chapitres sept et huit sont à part dans le livre dans la mesure où ils ne traitent pas des rapports qu’entretient Alfred Naquet avec la corruption mais reviennent sur deux combats essentiels dans sa carrière politique – la loi sur le divorce et son projet de révision de la Constitution de 1875 – qui ont pour but de mieux faire comprendre aux lecteurs les opinions politiques de cette personnalité controversée du radicalisme.  

Les sources mobilisées par l’auteur sont nombreuses : fonds privés, archives judiciaires, textes législatifs, rapports de police, archives des entreprises, documents électoraux, journaux et correspondances. La variété également des services d’archives visités montre que ce livre ne peut être cantonné à une monographie régionale mais repose sur le principe des jeux d’échelles. Sans être exhaustif, les dépouillements des dossiers d’archives se sont ainsi déroulés dans des lieux aussi divers que les archives municipales (les archives municipales d’Avignon), les archives départementales (archives départementales de Vaucluse), les bibliothèques (BnF, Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras), les Archives nationales (à Paris et à Roubaix), les Archives de la préfecture de police de Paris ou encore des services d’archives étrangers (les Archives royales de Suède, l’International Institute of Social History d’Amsterdam). Concernant maintenant la bibliographie, on ne peut que saluer la démarche interdisciplinaire de Christophe Portalez. Pour saisir la complexité historique de certaines notions comme la corruption politique, il porte son regard vers d’autres disciplines que l’histoire, comme l’anthropologie, le droit, la sociologie et la science politique. Par exemple, le concept de « zone grise », formulé par le sociologue Pierre Lascoumes[3] et consistant à mettre en évidence les différentes perceptions d’une pratique de corruption par une population donnée, est exploité avec justesse dans cette étude historique. Sur la forme, l’ouvrage est très agréable à lire et il faut noter la présence d’un index des personnes rencontrées au fil des pages fort utile.

Par sa connaissance fine du milieu politique vauclusien de la deuxième moitié du XIXe siècle, Christophe Portalez montre très bien les contradictions d’Alfred Naquet sur les affaires de corruption. Naquet semble, par exemple, distinguer la corruption politique, entendue comme « le don d’argent pour des services politiques[4] », des recommandations vues comme des pratiques politiques normalisées et  se traduisant par « des interventions d’un élu pour favoriser un citoyen[5] ». Les recommandations apparaissent en effet comme une procédure rythmant le quotidien du parlementaire vauclusien. Grâce à un travail laborieux de dépouillement et d’analyse des sources administratives, l’auteur met en évidence le cheminement des demandes de recommandation – du demandeur au député, en passant parfois par le maire et le conseiller général – relatives à l’obtention d’un poste de facteur dans le département de Vaucluse ainsi que l’acceptation de ce genre de pratiques par Alfred Naquet et ses « amis » politiques. Quand les dossiers des postulants sont équivalents, les préfets préfèrent, par conséquent, les administrés ayant fait preuve de militantisme républicain et recommandés par une personnalité telle qu’Alfred Naquet aux candidats âgés, qui sont pourtant prioritaires dans le cadre de ces offres d’emplois aux Postes et Télégraphes de Vaucluse. L’examen de ces recommandations, à une échelle géographique locale, est des plus pertinents car il permet de déconstruire un cliché tenace concernant la Troisième République, celui d’un régime fondé uniquement sur le principe de la méritocratie. Cependant, Alfred Naquet est un homme politique bien plus complexe qu’il n’y paraît et peut, dans le même temps, prendre des allures de chevalier blanc. Ainsi, il n’hésite pas à dénoncer toute forme de pratique de corruption lors des campagnes électorales : les suites judiciaires, par exemple, aux élections législatives de 1877 dans le Vaucluse correspondent pratiquement à un troisième tour.

Le cas d’Alfred Naquet et de ses amis permet ainsi de questionner les évolutions normatives et législatives autour des pratiques relevant du patronage, de la corruption ainsi que du scandale. Comme l’indique Christophe Portalez, Naquet « participe au rejet ainsi qu’à la dénonciation de pratiques de corruption électorale autrefois acceptées, même si celles-ci furent difficiles à être qualifiées pénalement et à être condamnées par la justice[6] ». Aussi républicains et conservateurs ne cessent-ils d’instrumentaliser politiquement la corruption et de créer, par conséquent, tout un imaginaire politique autour de cette dernière : la corruption serait, pour les uns, une pratique renvoyant inévitablement au Second Empire et, pour les autres, elle serait au fondement même du parlementarisme de la Troisième République.

L’autre grand intérêt de ce livre est d’étudier à la fois les sinuosités du parcours d’Alfred Naquet – l’aventure boulangiste, ses discours contradictoires au sujet de l’union libre – et les constantes qui peuvent exister dans sa réflexion politique. Contrairement à certains de ses contemporains, il ne rejette pas, par exemple, une figure comme celle d’Alexandre Ledru-Rollin. Il tente de créer des passerelles entre sa conception du radicalisme et celle de l’ancien quarante-huitard. En outre, il reste attaché, durant toute sa carrière politique, à certains combats comme celui relatif au projet de révision constitutionnelle. Il se démarque des autres républicains en faisant reposer le principe du suffrage universel masculin sur des dispositifs majoritairement rejetés par les autres républicains comme le référendum et le droit de veto. Ce combat est d’ailleurs la cause de son discrédit auprès des républicains opportunistes et d’une partie des radicaux : Naquet voit le général Boulanger comme un homme providentiel à même de mettre en place son projet de révision de la Constitution de 1875. Son rôle de conseiller auprès de Boulanger, ainsi que son statut d’accusé durant le procès du scandale de Panama, l’ont mis au ban de la scène politique nationale à partir de 1898. Il faut toutefois souligner qu’auparavant il avait déjà fait l’objet d’attaques et de caricatures virulentes au sujet de sa loi sur le divorce et de ses origines juives. Seules quatre rues en France portent aujourd’hui le nom d’Alfred Naquet. Pourtant, en dépit de la complexité de sa trajectoire politique, le député provençal a tenté toute sa vie de donner une cohérence à sa pensée en rédigeant quinze ouvrages dont Religion, propriété, famille en 1869 ; La République radicale en 1873 ; Le divorce en 1877 ; Questions constitutionnelles en 1883 ; Temps futurs, socialisme-anarchie en 1900 ; ou encore Désarmement ou alliance anglaise en 1908.

Enfin, le livre de Christophe Portalez peut être comparé à d’autres études sur l’histoire de la corruption politique, notamment celles émanant du projet ANR franco-allemand POC/K dirigé par Frédéric Monier, Olivier Dard et Jens Ivo Engels[7]. En effet, Christophe Portalez a développé une approche comparatiste visant à prendre en compte de récents travaux relatifs à la corruption politique et qui portent sur une diversité d’espaces géographiques et de temporalités : on peut penser au livre de Julie Bour, Clientélisme politique et recommandations : l’exemple de la Lorraine de la IIIe à la Ve République, paru en 2018[8], ou encore à l’article de Jens Ivo Engels et d’Anna Rothfuss, « Les usages de la politique du scandale. Le SPD et les débats sur la corruption politique pendant le Kaiserreich (1873-1913) », publié en 2013 dans les Cahiers Jaurès[9]

Pour conclure, on aurait aimé en savoir davantage sur l’héritage politique d’Alfred Naquet. Des personnalités politiques ont-elles fait référence, dans leurs discours, aux écrits d’Alfred Naquet au XXe siècle ? Que-reste-t-il, sur le long terme, de sa perception de la corruption politique ? Sur un plan formel, on aurait aussi aimé lire le développement historiographique et épistémologique sur le clientélisme plutôt en début d’ouvrage qu’en milieu afin que le lecteur puisse avoir en tête ce concept clef avant d’entamer le premier chapitre. Malgré ces critiques qui se veulent constructives, l’ouvrage de Christophe Portalez est donc bienvenu à plus d’un titre : il permet de redécouvrir une personnalité politique importante de la deuxième moitié du XIXe siècle, Alfred Naquet, de mieux cerner des courants politiques comme le radicalisme, le républicanisme opportuniste ou encore le boulangisme et de pouvoir comparer le cas de Naquet et de ses amis à d’autres études sur la corruption politique afin d’obtenir une première vue d’ensemble de l’histoire de ce phénomène en Europe à l’époque contemporaine.

Notes :

[1] On peut citer Ginette André, Alfred Naquet, adversaire de l’Empire et défenseur de la République radicale, 1867-1884, thèse d’histoire contemporaine sous la direction de Pierre Guiral, université d’Aix-Marseille, 1972 et Jean-Paul Chabaud, Alfred Naquet 1834-1916 : parlementaire comtadin, père du divorce, Mazan, Études comtadines, 2004.

[2] Jacques Le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996.

[3] Pierre Lascoumes, Favoritisme et corruption à la française. Petits arrangements avec la probité, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2010.

[4] Christophe Portalez, Alfred Naquet et ses amis politiques. Patronage, corruption et scandale en République (1870-1898), Rennes, PUR, 2018, p. 10.

[5] Ibidem, p. 113.

[6] Ibidem, p. 237.

[8] Julie Bour, Clientélisme politique et recommandations. L’exemple de la Lorraine de la IIIe à la Ve République, Rennes, PUR, 2018, 211 p.

[9] Voir le numéro des Cahiers Jaurès intitulé « La corruption et ses critiques », 2013/03, n°209, 126 p.

Jonathan Barbier

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  • ISSN 1954-3670