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Comptes rendus
   

Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre. Du XIXe siècle à nos jours,

Paris, Seuil, 2018.

Ouvrages | 12.02.2019 | Guillaume Piketty
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Dirigé par Bruno Cabanes[1], et coordonné par Thomas Dodman[2], Hervé Mazurel[3] et Gene Tempest[4], ce gros volume de quelque huit cents pages est appelé à faire date. Ainsi que le précise d’emblée Bruno Cabanes dans son texte d’ouverture, il s’agit d’« une histoire de la guerre » et non pas d’un livre retraçant l’histoire de la guerre. Les concepteurs de l’ouvrage ont résolument opté, et l’on ne saurait trop les en louer, pour une approche thématique qui met l’accent sur le phénomène guerrier dans son ensemble davantage que sur les considérations strictement militaires, voire diplomatiques et de relations internationales, qui s’intéresse aux non-combattants autant qu’aux combattants, qui, en bref, et ainsi que le souligne également Bruno Cabanes, envisage la guerre comme « un fait social total » doublé d’un « acte culturel[5] ». La réflexion ainsi proposée porte sur près de deux siècles et demi puisqu’elle s’ouvre sur les guerres révolutionnaires pour s’achever, provisoirement, sur les conflits en cours au début du XXIe siècle. Elle se développe, autant que possible compte tenu de l’état des savoirs, dans une perspective mondiale. Surtout, elle fait la part belle aux nouvelles approches du phénomène guerrier qui, depuis une bonne quarantaine d’années, ont fait florès et permis un renouvellement substantiel des perspectives et, partant, des connaissances.

Après une « Ouverture » de haute volée notamment destinée à présenter à grands traits les principales mutations de la guerre moderne depuis les temps révolutionnaires, l’ouvrage est organisé en quatre parties respectivement intitulées « La guerre moderne », « Mondes combattants », « Expériences de guerre » (elle-même subdivisée en deux sous-parties traitant successivement de la situation des soldats et de celle des civils), et enfin « Sorties de guerre ». Chacune de ces parties est introduite par un historien reconnu : David Bell, John Horne, Stéphane Audoin-Rouzeau et Henry Rousso. Suivent alors des séries d’articles thématiques, de taille variable, confiés à cinquante-sept contributrices et contributeurs originaires de huit pays différents, historien(e)s et historien(e)s de l’art, anthropologues, sociologues et politistes. Spécialiste incontestable du thème considéré, chacune et chacun de ces auteurs a néanmoins dû s’éloigner de sa zone d’expertise afin de respecter le cahier des charges exigeant imposé par le directeur et les coordinateurs de l’ouvrage ; force est de constater que toutes et tous ont relevé le défi avec brio. Systématiquement précédée de quelques utiles phrases d’annonce, chacune des contributions est en effet extrêmement lisible sans pour autant rien céder sur l’exigence scientifique. L’ensemble forme donc un livre qui plaira au grand public autant qu’il réjouira les spécialistes.

Car cette histoire de la guerre. Du XIXe siècle à nos jours s’impose également comme un outil de travail en raison de la richesse des propos développés, des renvois de chaque texte à un ou plusieurs autres, et, peut-être plus encore, des très utiles bibliographies commentées qui sont proposées à la fin de chacune des contributions. En d’autres termes, quiconque souhaiterait approfondir l’un ou l’autre des thèmes traités pourrait aisément le faire en exploitant les indications ainsi fournies. Deux index (des personnes et des lieux) viennent compléter l’ensemble. Enfin, des repères chronologiques sont proposés qui courent de la guerre d’indépendance livrée par les treize colonies d’Amérique du Nord contre la Grande-Bretagne jusqu’aux frappes concertées des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni en Syrie contre le régime de Bachar el-Assad en avril 2018. Forcément impressionnistes mais passionnantes, ces vingt-neuf pages disent, par la variété des repères présentés, l’ambition du livre : guerres révolutionnaires puis napoléoniennes ; conflits européens, guerres coloniales et résistances des peuples en voie de soumission durant le long XIXe siècle ; guerre civile américaine ; guerres mondiales, guerre froide et guerres de décolonisation, ainsi que leurs conséquences de court, moyen et long termes ; guerre du Vietnam puis guerre du Golfe ; conflits en ex-Yougoslavie, en Irak et en Afghanistan, etc. ; évolution des représentations du phénomène guerrier par le truchement de textes (penseurs, écrivains et témoins), de photographies ou encore de films ; montée en puissance de la propagande ; innovations technologiques au service de la guerre sur terre, sur et sous les mers, dans les cieux ; évolutions de la médecine et de la psychiatrie de guerre, et surgissement des questions humanitaires ; conventions censées réglementer les modalités des conflits et création d’une justice internationale ; montée de la question du terrorisme ; exactions contre les civils et modalités d’occupation dans les colonies et ailleurs ; économie morale de la reconnaissance ; questions mémorielles…

Bien sûr, un esprit chagrin pourrait regretter la faible place accordée aux considérations strictement stratégiques et/ou tactiques, aux affaires idéologiques et/ou politiques, aux relations internationales et à la diplomatie stricto sensu, voire aux tensions économiques parfois à l’œuvre. Par ailleurs, bien que le volume de l’ouvrage soit déjà considérable, un texte sur le phénomène résistant aurait utilement complété ceux, très intéressants, dédiés à la guérilla et la contre-insurrection, au « monde des partisans » et aux « occupations ». De même, une contribution spécifiquement consacrée aux groupes parfois très importants de combattants étrangers engagés au fil des ans dans des guerres qui a priori ne les concernaient pas aurait répondu à celle, passionnante, portant sur les « engagés volontaires » et à l’utile mise au point sur les « mercenaires, soldats sous-traitants ». De même encore, une synthèse sur l’évolution comparée des systèmes politico-militaires aurait apporté un complément bienvenu à celle sur l’« avènement de l’État guerrier ».

Soulignons toutefois que ces très relatives critiques n’entachent en rien l’impressionnante qualité d’un ouvrage ô combien stimulant. En effet, cette histoire de la guerre. Du XIXsiècle à nos jours offre à ses lecteurs de revisiter de fond en comble un phénomène vieux comme le monde au moyen de perspectives de recherche aussi novatrices que prometteuses telles que, par exemple, celles offertes par l’histoire environnementale, l’histoire du genre, l’histoire du corps et de l’intime, l’histoire de la médecine et de la psychiatrie, l’histoire des sensibilités et des émotions, l’histoire de la violence (possiblement extrême) et de ses vecteurs, l’histoire des empires et de la décolonisation, ou encore la vaste et complexe histoire des sorties de guerre. À cet égard, on ne saurait trop recommander de se plonger résolument dans les textes respectivement intitulés « Les mythes de l’impérialisme britannique » et « Aux colonies : la guerre ensauvagée », « La force de tenir » et « "Toutes sortes d’émotions extravagantes" », « Le corps à l’épreuve » et « L’arme de la faim », « Enfants soldats » et « Blessures et blessés », « Les bombardements vus d’en bas » et « 1914-1945, les sociétés se mobilisent », « Qui a vraiment gagné la guerre de Sécession ? » et « Juger, dire le vrai, réconcilier ».

Entendons-nous toutefois, les articles ainsi mis en avant le sont d’abord et avant tout en raison des centres actuels d’intérêt de l’auteur des présentes lignes. Car tout dans la fresque animée par Bruno Cabanes, Thomas Dodman, Hervé Mazurel et Gene Tempest fait sens et mérite pleine considération. En d’autres termes, l’histoire de la guerre. Du XIXsiècle à nos jours s’impose comme un must-read à celles et ceux, spécialistes ou non, qu’interpelle l’irruption du fracas des armes dans la vie de l’humanité.

Notes :

[1] Titulaire, de la chaire Donald G. & Mary A. Dunn d’histoire de la guerre à Ohio State University, après avoir enseigné à Yale pendant neuf années.

[2] Maître de conférences à Columbia University.

[3] Maître de conférences à l’Université de Bourgogne.

[4] Historienne, elle a soutenu sa thèse de doctorat à Yale University.

[5] Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre. Du XIXsiècle à nos jours, Paris, Seuil, 2018, p. 9.

Guillaume Piketty

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  • ISSN 1954-3670