Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Enrico Fenzi, Armes et bagages. Journal des Brigades rouges,

Paris, Les Belles Lettres, 2008

Ouvrages | 22.04.2008 | Isabelle Sommier
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Plus qu’une histoire à proprement dit des Brigades rouges (BR), même si évidemment il l’éclaire, l’ouvrage Armes et bagages. Journal des Brigades rouges, est un récit de l’intérieur d’une des pages les plus importantes, mais aussi les plus sombres de l’histoire italienne, les années de Plomb.

L’auteur, Enrico Fenzi, jouit d’un profil assez particulier, d’abord parce qu’il fut assez connu par nos voisins transalpins, en raison de son arrestation avec Mario Moretti, le leader de la seconde génération des BR, à Milan en avril 1981, mais aussi en raison de son statut professionnel. Il était en effet à l’époque un professeur de littérature italienne estimé de ses collègues à l’université de Gênes. Certes marqué, comme l’ensemble de sa génération, par la rébellion de 68, il n’est pourtant pas très actif politiquement avant de rejoindre la principale organisation de lutte armée, les BR, en 1976, à l’âge de 37 ans, ce qui lui confère une nouvelle singularité dans une contestation très marquée par son caractère juvénile. Des raisons l’ayant conduit à faire ce choix, le lecteur en apprendra finalement peu si ce n’est une chose, d’ailleurs essentielle : à savoir que l’un des moteurs premiers voire principaux de l’attraction des BR est leur « sérieux ». A l’inverse des autres organisations d’extrême gauche issues de la révolte de la fin des années 60 qui, à suivre Enrico Fenzi, apparaissent essentiellement verbeuses dans l’affirmation de leur foi révolutionnaire, elles l’auraient prise au mot et, en quelque sorte, fait correctement leur rôle de révolutionnaires professionnels. De façon significative d’ailleurs, il les rejoint après qu’elles eurent signé leur premier assassinat, en la personne d’un juge honni par le « Mouvement », Francesco Coco, le 8 juin 1976.

C’est l’une des forces de son ouvrage que de nous plonger dans le quotidien, qui n’est en rien exaltant – aux antipodes d’une littérature d’espionnage -, de la clandestinité dans laquelle il plonge après une première arrestation, en 1979. L’auteur, peut-être par compétence professionnelle, parvient parfaitement à faire ressentir au lecteur les deux sentiments dominants de la vie du clandestin : d’un côté la peur et la fuite permanentes qui font de quiconque croisé dans la rue un suspect potentiel, et favorisent la paranoïa, de l’autre son côté apparatchik peu glorieux car pour survivre dans la clandestinité, il faut être soutenu matériellement par une organisation et en devenir par conséquent un « professionnel ». Aussi le lecteur suit-il les visites d’Enrico Fenzi aux différentes colonnes des BR, de style parfois VRP, parfois commissaire politique. Ce regard porté de l’intérieur lui permet en effet de comprendre les multiples débats et polémiques au sein de l’organisation, en particulier la rupture avec la colonne lombarde dite Walter Alasia, mais aussi les divergences entre les BR « extérieures », libres, sous la direction de Mario Moretti qui conduit l’enlèvement puis l’assassinat d’Aldo Moro au printemps 1978, et les BR « intérieures », celles des fondateurs incarcérés depuis le milieu des années 1970, comme Renato Curcio et Alberto Franceschini.

Arrêté une première fois en 1979 puis en 1981 (comme sa compagne), Enrico Fenzi connaît ensuite la prison des années de plomb dont il rend compte par des pages souvent poignantes. On y assiste à l’ordinaire de l’incarcération, les rituels scandant une vie monotone : celui du thé d’après-midi, celui des promenades, celui des discussions entre « camarades » lors des promenades. On y voit surtout le désespoir conduisant au suicide (celui de Francesco Berardi) et/ou à la folie avec cette scène incroyable de tentative d’assassinat aux mobiles obscurs contre la personne de M. Moretti. Dans le parcours de son progressif désengagement qu’il retrace – alors que le processus de son engagement, on l’a dit, est peu explicité tout comme ce qu’il a fait au sein des BR –, l’auteur rend bien compte des liens affectifs qui se maintiennent en dépit de l’éloignement idéologique, qui le retardent, mais aussi en dépit des divisions entre groupes politiques, qui demeurent malgré de possibles rapprochements entre individus.  Par cette description de l’intérieur, Enrico Fenzi montre combien les affects sont un ciment de l’engagement au-delà de la croyance à la cause ; d’ailleurs, l’argumentaire qui faillit le faire revenir sur sa décision de « s’arrêter »  est amical, et non en quelqu’une façon idéologique.

Le style du récit est agréable et fortement cinématographique par l’effet de feed-back qui a été choisi. Efficace sur le plan littéraire, ce style est toutefois déroutant pour le lecteur peu aux faits de l’histoire de cette période. Et c’est là le reproche principal que l’on peut faire à cette traduction italienne – par ailleurs sans reproches – que de ne pas fournir des clefs de lecture à un public non italien. On voit bien le processus de distanciation à l’égard des BR tout comme celui du délitement d’un groupe envahi par les conflits de personnes et les rivalités des colonnes, mais on saisit moins les divergences idéologiques, s’il y en a, entre elles. Aussi le livre est-il difficile à suivre, sur le volet « histoire des BR », pour un public non averti du contexte et des scissions successives au sein des BR. Il manque nettement, pour cette traduction française, d’un travail éditorial donnant des clefs de lecture, ne serait-ce qu’une mise en perspective historique – aucune indication, pas même d’année, n’est donnée en note aux événements auxquels l’auteur fait référence -, qui aurait été d’autant plus nécessaire que le récit n’est pas construit de façon linéaire. En d’autres termes, il s’agit plus d’un récit exemplaire, et très convaincant, d’un clandestin brigadiste, que d’une histoire des BR comme le suggère le sous-titre.

La postface rédigée vingt ans après la rédaction de l’édition originale offre une rupture de ton en ce que, contre un tableau en demi-teinte dressé auparavant, elle dénonce vigoureusement la lecture « conspirationniste » de l’histoire des BR, en particulier de l’affaire Moro, pour l’inscrire dans l’histoire de 68 et plus largement encore dans celle du communisme. C’est, pour l’Italie, un pavé dans la mare et une piqûre de rappel contre la chape de plomb qui pèse sur ces années.

Notes :

 

Isabelle Sommier

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670