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« Les deux Europe »

Colloques | 03.03.2008 | Matthieu Osmont
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L’université Suor Orsola Benincasa de Naples a accueilli les 14 et 15 décembre 2007 le troisième colloque international de l’association RICHIE [1] . Comme lors des précédentes éditions, ce colloque a été l’occasion pour de jeunes chercheurs travaillant sur l’histoire de l’intégration européenne d’exposer l’état de leurs recherches et de confronter leurs points de vue sur le thème choisi cette année : les « deux Europe ». Il s’agissait d’analyser l’histoire de la construction européenne sous l’angle de plusieurs grandes dichotomies et dans une perspective de longue durée. Chacun des vingt-quatre intervenants devait intégrer dans sa présentation la dualité entre deux Europe, pour la soutenir ou pour la contester. Quatre grands axes thématiques ont été privilégiés : un premier axe autour des grandes coupures historiques et géographiques de l’Europe dans la longue durée, un second axe concernant l’opposition entre l’Europe comme rêve et l’Europe comme réalité, une troisième session sur la dichotomie entre Europe économique et Europe politique et une dernière session sur l’Europe puissance ou l’Europe instrument de puissance.

La première session du colloque a été dominée par la question des relations entre Europe occidentale et Europe orientale. Si le Rideau de fer a empêché les pays de l’Est d’intégrer l’Europe en gestation après 1945, les liens entre ces deux Europe n’ont jamais été coupés. Ainsi, l’exposé de Karolina Pietras sur les opinions publiques françaises et allemandes face à la crise polonaise des années 1980 et celui de Valentine Lomellini sur les réactions italiennes aux crises de 1968 et de 1981 en Europe orientale ont montré qu’il y a eu un fort sentiment de solidarité des opinions publiques occidentales envers leurs voisins de l’Est – sans toutefois que cela ne se traduise toujours par des gestes politiques à la hauteur. La question des relations Russie–Europe a été également abordée par Natalia Burlinova, suscitant un vif débat sur le partage des valeurs démocratiques en Russie.

La deuxième session du colloque portait sur l’Europe rêvée face à l’Europe réelle. Deux exposés ont rappelé le pragmatisme des dirigeants ouest-européens après 1945, qui ont souvent utilisé l’Europe comme un aiguillon utile pour mener des réformes à l’échelle nationale. Ce fut le cas également dans les années 1990 pour les dirigeants des pays d’Europe de l’Est. L’exposé de Mauve Carbonell sur les membres de la Haute autorité de la CECA est allé également à l’encontre du mythe des « pères fondateurs ». Une majorité de ces « décideurs européens » furent selon elle « des hommes ambitieux, chez qui la part de l’idéal européen est souvent assez faible ». Le cas de l’Espagne a fait l’objet de plusieurs exposés. On y apprend notamment qu’on est passé dans l’opinion publique espagnole d’un fort sentiment d’enthousiasme à l’égard de l’Europe au début des années 1980 à une banalisation, voire à un sentiment d’indifférence dans les années 2000. Le passage du mythe à la réalité peut entraîner ainsi certaines désillusions.

La troisième session concernait l’Europe politique face à l’Europe économique. Plusieurs exposés portaient sur les projets concurrents pour l’Europe formulés par les différentes administrations, notamment plusieurs services du Quai d’Orsay en France ou encore la chancellerie et le ministère allemand des Affaires étrangères. Il en ressort que la distinction entre Europe économique et Europe politique est souvent factice, tant il paraît évident que les projets d’union économique et monétaire, par exemple, comportent des enjeux politiques considérables. C’est ce que confirme l’étude de cas consacrée à l’homme politique italien Enrico Mattei, dont les projets de politique énergétique européenne allaient de pair avec la volonté de construire une Europe puissance, au sein de laquelle l’Italie aurait toute sa place.

Ce thème de l’Europe puissance contre l’Europe instrument de puissance a été approfondi lors de la dernière session. Jenny Raflik est ainsi revenue sur les hésitations des décideurs français entre européisme et atlantisme après 1945, montrant que les deux points de vue n’étaient pas forcément contradictoires dans l’après-guerre. Deux exposés ont traité de la politique britannique à l’égard des Communautés européennes dans les années 1960-1970, relevant les difficultés de la Grande-Bretagne à envisager des solutions européennes aux grands problèmes internationaux comme les crises pétrolières. Enfin, l’exposé d’Aniko Macher sur les rencontres culturelles Est-Ouest dans les années 1960 a montré combien « l’héritage culturel commun de l’Europe » a pu être instrumentalisé par les états pour conserver ou étendre leur influence culturelle malgré l’existence du Rideau de fer.

Il est difficile de tirer les conclusions d’un colloque où les exposés ont été très variés, souvent passionnants, parfois controversés, reflétant ainsi la diversité des origines, des sujets et des méthodes de recherche de chacun des participants. Plusieurs champs de recherche semblent particulièrement prometteurs, notamment les études concernant les « opinions publiques » et le « processus de décision » en matière de politique européenne. À travers ce colloque, ce sont une quinzaine d’universités et une vingtaine de nationalités différentes qui étaient représentées. Outre les jeunes chercheurs, une dizaine de professeurs – avec en tête Piero Craveri et Antonio Varsori – étaient associés à ce colloque de Naples, où ils ont joué le rôle de « discutant » et de « président de séance », alimentant le débat lors de chacune des sessions. Au final, ce colloque très réussi est la preuve que l’Europe de la recherche est en marche.

Notes :

[1] Réseau International de jeunes Chercheurs en Histoire de l'Intégration Européenne. Pour plus d’informations sur l’association et pour obtenir un programme détaillé du colloque, voir le site http://www.europe-richie.org.

Matthieu Osmont

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  • ISSN 1954-3670