Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Luca Falciola, Il movimento del 1977 in Italia,

Rome, Carocci Editore, 2015, 277 p.

Ouvrages | 30.05.2016 | Marc Lazar
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Carocci editore, 2015L’année 1977 en Italie fut exceptionnelle. Elle représenta un deuxième cycle de protestation après celui de 1968, sans équivalent en Europe. Une gigantesque vague de protestation déferla sur le pays. Des dizaines de milliers de jeunes se mobilisèrent contre tous les pouvoirs, politiques – de l’État, de la Démocratie chrétienne, du Parti communiste italien –, économiques, sociaux et culturels. La contestation fut généralisée mêlant des thématiques classiques de la gauche à d’autres totalement inédites, exprimées dans une phraséologie marxiste mais aussi avec une inventivité langagière qui éveilla immédiatement la curiosité des linguistes, à commencer par Umberto Eco. Les classiques occupations de locaux et manifestations de rues s’accompagnèrent de nouveaux répertoires d’action : mobilisations pour l’auto-réduction de l’accès aux cinémas, aux théâtres, aux concerts ou aux transports ; création de radios libres innovantes ; organisation de véritables happenings avec musique pop et force drogue ; formulation d’une myriade d’utopies parfois confinant au pur délire ; ou encore pratique systématique de la violence qui redoubla d’intensité avec le recours aux armes à feu, dont le tristement célèbre P 38, maniées par les « autonomes ». Entre 1976 et 1977, les attentats et les violences dus à l’extrême gauche augmentèrent de 140 % et en 1977 furent recensés 244 attentats revendiqués par 77 organisations différentes. À plusieurs reprises, les forces de l’ordre tuèrent également. Le livre de Luca Falciola s’intéresse donc à cette année bien particulière. L’auteur n’en déroule pas le récit, se contentant d’en rappeler les principaux faits dans l’introduction et au fil des pages, ce qui peut dérouter le lecteur qui connaît mal la période (une chronologie à la fin de l’ouvrage aurait sans doute été utile). Il a choisi de livrer une analyse approfondie, interprétative et thématique. Il se fonde sur une énorme moisson documentaire constituée notamment d’archives publiques et du Parti communiste italien, des innombrables publications de l’époque, de la presse nationale, de récits autobiographiques ou encore d’enquêtes journalistiques. Il recourt à une méthode historique rigoureuse nourrie d’emprunts à la science politique grâce à une bonne maîtrise de la littérature italienne, mais aussi française et de langue anglaise.

Luca Falciola restitue d’abord le contexte historique qui a vu émerger « le Mouvement ». L’auteur justifie l’usage du singulier car, selon lui, l’unicité de celui-ci l’emporte sur son caractère protéiforme marqué par l’existence en son sein de deux grandes sensibilités souvent entremêlées : l’une créative et culturelle, l’autre plus politique, chacune d’entre elles se déclinant en une multitude de groupes, de cercles, de journaux, de bulletins et de maisons d’édition. Le premier chapitre évoque la crise économique et sociale des années 1970 caractérisée entre autre par le début du déclin des grandes entreprises et du modèle fordiste. Il insiste en particulier sur l’apparition d’une importante population de jeunes précaires, chômeurs, marginalisés, dont une partie d’entre eux est diplômée des universités, vivant de ce fait une situation de grande frustration. Cette population va jouer un rôle central dans les discours et les mobilisations du Mouvement. Le deuxième chapitre est dédié au système politique, bloqué et sans alternance possible. En effet, le plus puissant parti communiste de l’Europe occidentale, qui a obtenu plus de 34 % des suffrages aux élections de juin 1976, apporte son soutien parlementaire à un gouvernement dominé par la Démocratie chrétienne. Il prône des politiques d’austérité au moment même où la défiance envers les institutions se généralise, notamment du fait de la multiplication des scandales de corruption et de clientélisme. 

Après avoir planté ce décor de manière assez classique, Luca Falciola s’intéresse aux cultures politiques, aux idées, aux visions du monde et aux pratiques des différentes composantes du Mouvement. Mais également aux réactions des institutions au sens large du terme, en privilégiant toutefois celles de l’État et du Parti communiste italien. Il en résulte cinq chapitres riches et stimulants, centrés sur les paradigmes de la gauche révolutionnaire, notion employée comme synonyme du Mouvement, sur la contestation, sur la révolution, sur la violence et, enfin, sur la répression. Le Mouvement s’ouvre à de nouvelles notions et réalités comme l’individualisme (basculant parfois dans un narcissisme débridé), le féminisme, la critique du travail, le consumérisme, le précariat ou l’écologie. Il célèbre continûment « l’autonomie » des « masses » et leur capacité subversive. Il critique le langage traditionnel de la politique, son rapport au pouvoir, ses formes d’organisation, alors que, de son côté, soit il refuse de façon nihiliste toute politique, soit il cherche à inventer d’autres modalités de la concevoir, non sans parfois reproduire des pratiques assez classiques d’autorité. Il bouleverse presque toutes les règles de la société, les mœurs ou encore la sexualité, à coup de provocations spectaculaires. L’auteur a d’ailleurs de belles pages sur les corps exhibés, voire dénudés, ceux peinturlurés des « Indiens métropolitains », selon le nom que se donnent certains d’entre eux, ou ceux des femmes et des homosexuels, objets et sujets de désir, un mot clé, presque magique, constamment invoqué et revendiqué. Luca Falciola repère les influences dadaïstes, surréalistes, futuristes ou situationnistes sur une partie du Mouvement où, d’ailleurs, certains artistes expriment leur créativité. Il restitue la circulation des concepts et des idées, venus de France avec Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari ou Jean-François Lyotard, ou d’ailleurs tel David Cooper pour l’anti-psychiatrie ou la philosophe marxiste d’origine hongroise Ágnes Heller. Il reconstitue les divisions internes du Mouvement sur nombre de sujets, en particulier à propos de celui, central, de la violence. Tous les protagonistes la pratiquent en permanence, seule une minorité préférant les armes de la moquerie, de l’ironie, de l’humour et de la dérision. En revanche, ils se déchirent sur sa conception, sa nature ou sa temporalité. Autonomia operaia (Autonomie ouvrière) par exemple, organisation liée à Toni Negri, sa figure emblématique et son plus important théoricien, en appelle à l’usage de la violence de masse différente de celle déployée par les Brigades Rouges (BR), tout en se déclarant solidaire de celles-ci. L’un des apports notables de Falciola est de démontrer que le Mouvement constitua un milieu radical, une zone grise qui partage avec les organisations terroristes la conviction que la violence est un recours nécessaire ; par conséquent, il leur apporte de la solidarité et leur témoigne de l’empathie, voire une sympathie active. D’ailleurs nombre de militants du Mouvement basculeront dans la lutte armée en créant leur propre organisation, comme Prima Linea, ou en rejoignant au final les BR, lesquelles connaissent ainsi un second souffle. L’auteur éclaire également l’antagonisme frontal qui s’établit entre le Mouvement et le parti communiste italien. Le premier rejette et même hait le second, lequel, en dépit de quelques divergences internes, en vient rapidement à le combattre avec la plus extrême fermeté, approfondissant de la sorte son acculturation démocratique. Cet affrontement laissera de profondes et durables traces. Le Mouvement constitua sans doute la plus grande expérience d’un anticommunisme de gauche et de masse après le fascisme et contribua sans doute à affaiblir durablement le PCI, pourtant alors au zénith de sa puissance. Enfin, l’auteur montre que, contrairement à une interprétation proposée à chaud par le Mouvement et dénoncée par de nombreux intellectuels, français notamment, la répression de l’État, incarné surtout par le ministre de l’Intérieur de l’époque, le démocrate-chrétien, Francisco Cossiga, fut certes ferme mais pas impitoyable. Elle a surtout été marquée par de nombreux tâtonnements, de la confusion, des erreurs, de l’inefficacité, avant que ne s’enclenche une profonde réorganisation des moyens juridiques et matériels d’investigation et d’action qui s’avéra payante.

Certes, on peut regretter le manque d’approfondissement sociologique de cette étude à la fois sur le Mouvement lui-même, mais aussi par rapport au reste du pays qui ne se reconnut pas dans cette agitation minoritaire, excessive et hyperviolente. Mais ce n’était pas l’objectif de l’auteur qui, très honnêtement, indique dans sa conclusion d’autres pistes de recherche à explorer, toutes aussi suggestives les unes que les autres, pour saisir encore mieux cette étrange année 1977. Car le mérite d’un livre tient également aux sujets de réflexion qu’il suscite, ce qui est le cas ici. On continue par exemple de s’interroger sur la singularité italienne de cette année-là. On rêve d’une étude qui scruterait la circulation des idées et des pratiques révolutionnaires dans les années 1960-1970 non seulement entre la France et l’Italie (car le Mouvement de 1977 influença l’extrême gauche française et son intelligentsia), mais plus généralement au sein de l’Europe ou encore entre l’Europe et les Amériques. On voit encore, de manière paradoxale, combien à côté d’une libération exubérante que provoque ce Mouvement, secouant une Italie traditionnelle, catholique ou communiste, l’individualisme et l’antipolitique purent éclore et se déployer largement dans les décennies successives. En d’autres termes, après les études cliniques de l’année 1977, il sera nécessaire de restituer celle-ci dans une histoire de plus longue durée, en amont comme en aval. Cet ouvrage particulièrement dense et intéressant, écrit par un jeune chercheur qui porte un regard distancié et froid sur cette période fort controversée, démontre s’il en était besoin la vigueur et la qualité de l’historiographie actuelle concernant « les années de plomb » en Italie. Longtemps argument tabou, celles-ci deviennent de plus en plus un vrai sujet d’histoire.

Marc Lazar

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  • ISSN 1954-3670