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Spotlight, film de Tom McCarthy (2015)

Films | 22.04.2016 | Marie Gayte
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Le scandale de pédophilie qui a ébranlé l’Église catholique aux États-Unis n’aurait peut-être pas vu le jour sans les révélations du quotidien Boston Globe au début des années 2000. C’est l’histoire de cette enquête que retrace le film Spotlight, qui nous donne à voir une ville de Boston, archidiocèse comptant la plus importante population catholique du pays[1], où police, justice et médias vivent dans l’ombre de l’archevêché. Le film s’ouvre en 1976 dans un commissariat, où un procureur, alerté par la police, vient à la rescousse d’un prêtre pris en flagrant délit d’acte pédophile, tandis que l’évêque tente de faire entendre raison à la mère des victimes. Chaque nouveau rédacteur en chef du Boston Globe doit ainsi se présenter à la résidence du cardinal-archevêque de la ville quand il prend ses fonctions. C’est à cette occasion que le cardinal Bernard Law, qui exerce une grande influence sur la ville depuis sa nomination en 1984, explique à Marty Baron, nommé rédacteur en chef du Globe en 2001, que « la communauté prospère quand ses institutions travaillent ensemble ».

C’est à ces connivences avec l’Église que Marty Baron souhaite mettre un terme dans la mesure où elles constituent un obstacle à l’objectivité et à la rigueur du travail journalistique. Il dispose pour y parvenir de deux atouts. Contrairement à ses nouveaux collègues, tous originaires de la ville, élevés dans la foi catholique et travaillant pour un journal dont 53 % des abonnés sont catholiques, il arrive de Miami, une ville où « tout est public », est juif, extranéité symbolisée par une scène où on le voit faire état de son désintérêt total pour le baseball, dont l’équipe locale, les Red Sox, fait l’objet d’une ferveur quasi religieuse. À son instigation, l’équipe d’investigation du journal, baptisée « Spotlight », commence à se pencher sur des accusations de pédophilie envers certains prêtres du diocèse[2]. Marty Baron a lu un article paru dans le Globe sur le procès d’un prêtre pédophile, dont on apprend que les documents ont été mis sous scellés par le juge à la demande expresse de l’Église. Devant une conférence de rédaction visiblement embarrassée, il réclame que l’équipe « Spotlight » s’empare de cette affaire et demande à la justice de rendre public le contenu des scellés. Son intervention suscite le scepticisme de ses confrères au motif que nombre de membres de la magistrature sont de « bons catholiques[3] ».

S’ensuit le récit de l’enquête pour essayer de déterminer si ce procès cache un scandale plus important encore. Celle-ci est menée par Walter Robinson, interprété par Michael Keaton. Outre ses tentatives pour accéder aux scellés, l’équipe de « Spotlight » recueille des témoignages de victimes, de leurs avocats, voire de prêtres coupables de ces abus. L’enquête met au jour, par le biais d’une ingénieuse méthode d’identification et de recoupement, les noms de 90 prêtres susceptibles d’avoir perpétré des actes pédophiles. Elle permet également de comprendre pourquoi il a fallu trente-quatre ans, plusieurs évêques et trois cardinaux pour qu’un prédateur comme le père Geoghan, qui aurait fait près de 400 victimes, soit enfin mis hors d’état de nuire[4]. La raison en est simple : ces prêtres ont été protégés par leur hiérarchie, qui était au courant, y compris le cardinal Law. Ce dernier les a changés de paroisse pour tenter d’étouffer les scandales, les affectant dans de nouvelles églises où ils étaient toujours en charge d’enfants (le père Geoghan a ainsi pu sévir dans six paroisses différentes en l’espace de trente ans). Pour éviter des procès qui auraient jeté l’opprobre sur toute l’institution, le diocèse de Boston a également réglé au civil les plaintes de parents de victimes contre 71 prêtres, leur accordant une indemnité dérisoire en échange de leur silence[5].

Le film privilégie  le travail du journaliste, présenté dans toute sa méticulosité (travail d’archives compris) et sa précision,  sur le cas des victimes et de leurs bourreaux. Ces derniers sont assez peu représentés, et leur traitement ne verse jamais dans le pathos ou le voyeurisme. Une présence accrue à l’écran aurait toutefois permis au spectateur de mieux appréhender l’ampleur du scandale et surtout ses conséquences.

Spotlight est avant tout une ode au journalisme d’investigation – dont certains déplorent qu’il soit en voie d’extinction – qui privilégie le temps long aux révélations fracassantes à tout prix[6]. Ainsi, le film porte sur les cinq mois de travail pour mettre au jour cette affaire, récompensé par un prix Pulitzer. On voit ainsi le rédacteur en chef Marty Baron freiner les ardeurs de membres de l’équipe pressés de révéler au public leurs découvertes initiales, car il souhaite révéler le caractère systémique du problème et le rôle de l’institution ecclésiastique dans le scandale, pas seulement celui des prêtres fautifs – quitte à prendre le risque de se faire doubler par la concurrence.

Les journalistes de Spotlight ne sont pas des héros au sens hollywoodien du terme et la profession n’échappe pas aux critiques. L’avocat de certaines victimes, Mitchell Garabedian, a cette formule terrible : s’il faut tout un village pour élever un enfant, il en faut aussi un pour en abuser. L’omerta qui a permis la poursuite de ces actes en toute impunité concerne aussi les journalistes, y compris ceux du Globe, qui n’ont pas su, ou pas voulu, voir le dénominateur commun aux différentes affaires de mœurs impliquant des prêtres dont ils avaient eu à rendre compte au fil des ans. Plus grave encore, des dénonciations de prêtres envoyées anonymement par un avocat de victimes ne firent l’objet d’aucune suite.

L’une des dernières scènes du film se focalise sur les rotatives d’où sort le premier article (sur près de 800 !) révélant le scandale au grand jour. Son impact est considérable : les téléphones se mettent alors à sonner sans répit dans le bureau des journalistes de « Spotlight ». À la suite de ces parutions, des centaines de victimes contactèrent le journal et portèrent plainte contre l’archidiocèse. Un juge décida quant à lui de rendre public tous les scellés relatifs aux prêtres pédophiles et aux prélats ayant couvert leurs agissements. En décembre 2002, le cardinal Law fut contraint de présenter sa démission[7]. La révélation du scandale précipita le déclin de l’Église à Boston : on ne compte plus les fermetures de paroisses et les ventes d’églises pour payer les indemnités aux victimes, sans oublier l’effondrement des contributions au denier du culte[8].

Le film s’achève par un écran noir, sur lequel s’affichent les noms des très nombreux diocèses à travers les États-Unis et le monde impliqués dans des affaires de pédophilie. Selon Mike Rezendes, interprété dans le film par un Mark Ruffalo électrique, la publication des scellés ordonnée par la justice a servi de précédent dans d’autres États, où journaux et avocats se sont engouffrés dans la brèche ouverte par les journalistes du Globe. Au total, ce sont 450 prêtres et 4 évêques qui durent démissionner en l’espace de deux ans aux États-Unis[9].

Si Spotlight a reçu un excellent accueil, aussi bien de la part de la critique que du public (il a d’ailleurs reçu l’oscar du meilleur film cette année), la véritable surprise vient de l’accueil que lui a réservé l’Église catholique. La conférence des évêques américains avait bien préparé un mémo avec quelques « éléments de langage » à destination des diocèses pour les « préparer » à la sortie du film. Il y était notamment rappelé l’importance de souligner les progrès réalisés dans la lutte contre la pédophilie[10]. Mais alors que Vatican et les évêques américains s’étaient livrés à une attaque en règle contre le film The Magdalene Sisters, sorti en 2003, qualifié de « provocation », l’Église n’a eu dans son ensemble que des choses positives à dire de Spotlight. Ainsi, l’Osservatore Romano, journal « officiel » du Vatican, a consacré un éditorial à ce film, dont il loue l’ « intrigue captivante » et qu’il déclare « ne pas être un film anticatholique[11] ». Pour le journal, Spotlight a le mérite de « donner voix à l’inquiétude et la profonde douleur des fidèles[12] ». Le successeur du cardinal Law à Boston, le cardinal O’Malley a salué un film « important pour tous ceux qui ont été frappés par la tragédie des abus sexuels commis par le clergé », propos dont la portée symbolique est d’autant plus forte qu’il préside actuellement la commission chargée de lutter contre ce fléau[13].

Ces bonnes dispositions de la hiérarchie envers le film viennent sans doute du fait que l’Église semble enfin disposée à reconnaître ses manquements, mais au-delà, si elle ressort du film comme la principale coupable, elle n’est pas la seule à se voir montrée du doigt, les complicités dont elle a bénéficié sont très largement mises en avant. Le choix d’éviter tout sensationnalisme, par exemple en ne montrant pas de scènes d’abus, a sans doute joué également[14], de même que l’absence de tout triomphalisme vis-à-vis de ce qui s’apparente comme une victoire majeure contre cette institution. Si la colère est bien présente, c’est surtout une grande tristesse qui se dégage du film, notamment celle ressentie par ceux, journalistes et victimes, qui ont perdu la foi à la suite de ces révélations[15]. Le film a été le bienvenu pour certains hommes d’Église car il leur offre une occasion de souligner les initiatives mises en œuvre pour remédier à ce problème, tout en rappelant, comme le cardinal-archevêque de Washington DC, Donald Wuerl, que les actes pédophiles ne sont pas l’apanage de l’Église catholique et qu’il incombe désormais à d’autres institutions, telle l’École publique, de prendre leurs responsabilités face à ce fléau. Une approche néanmoins condamnée par les associations de victimes qui la considère comme une tentative de diluer la responsabilité de l’Église[16].

Notes :

[6] http://americamagazine.org/issue/big-dig (page consultée le 06/04/2016).

[7] http://www.theguardian.com/world/2010/apr/21/boston-globe-abuse-scandal-catholic (page consultée le 11/04/2016). Bernard Law occupe désormais à Rome la fonction prestigieuse d’archiprêtre de SainteMarie-Majeure, en plus de siéger dans des dicastères importants, dont ceux chargés de la sélection des évêques, de la famille et de l’éducation catholique. Il siégeait encore au conclave chargé d’élire le pape jusqu’en 2011, quand il fut frappé par la limite d’âge.

Marie Gayte

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  • ISSN 1954-3670