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Les Suffragettes, film de fiction de Sarah Gavron (2015)

Films | 25.03.2016 | Bibia Pavard
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"Les suffragettes", film de fiction de Sarah Gavron (2015)La fiction de Sarah Gavron, Les Suffragettes (2015), un film sur l’engagement au prisme du genre et de la classe sociale, est un film historique comme il en existe peu : un long métrage consacré à des militantes féministes du début du XXe siècle. Rassemblant des actrices de renom, notamment Carey Mulligan qui a le rôle-titre mais aussi Helena Bonham Carter et Meryl Streep (pour une, certes, courte apparition), le film propose une relecture de la figure de “la suffragette”[1]. Derrière ce terme sont rangées les militantes pour le suffrage des femmes qui ont choisi des modes d’action spectaculaires, contrairement aux suffragistes qui ont choisi des actions plus classiques de lobbying – il faut rappeler à quel point traiter de politique et prendre la parole dans l’espace public est une transgression majeure pour une femme de la société victorienne. Le film prend le parti de ne pas raconter l’histoire du militantisme pour le suffrage des femmes au Royaume-Uni[2] : on ne saura malheureusement rien de la naissance du mouvement, de ses divisions internes, de la multiplicité des groupes, et des positions. La narration se concentre sur l’histoire personnelle d’un engagement : le singulier du titre en anglais est plus juste que le pluriel dans sa traduction française. Le choix du parcours individuel est un peu regrettable dans la mesure où l’action se situe à la fin d’une longue période de lutte pour le vote des femmes qui a commencé dès les années 1860 ; l’absence de contextualisation ne permet pas de comprendre les raisons d’une radicalisation du mouvement à partir de 1906. À cette date, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement libéral apporte l’espoir de l’obtention du vote des femmes, qui est néanmoins vite déçu car le Premier ministre Herbert Asquith s’oppose à la réforme. Certains groupes, et en particulier celui mené par Emmeline Pankhurst, la Women’s Social and Political Union (WSPU), commencent à mener des actions violentes pour protester et attirer l’attention du grand public. Ces militantes radicales sont alors en désaccord avec d’autres groupes qui préfèrent la désobéissance civile (grève de l’impôt notamment) ou les actions légalistes. Il aurait sans doute été profitable que l’on puisse situer les actions des suffragettes du film dans la macro-histoire d’une vaste mobilisation. Au contraire, la réalisatrice a fait le choix de la micro-histoire et s’est centrée sur un personnage de fiction, Maud Watts, interprétée avec brio par Carey Mulligan, ouvrière blanchisseuse dans le quartier populaire de l’East-End londonien en 1912. Cela n’empêche pas une solide connaissance des faits qui sont distillés pédagogiquement[3] : la petite histoire rencontre la grande. Le statut social du personnage principal est la première caractéristique intéressante : on suit une ouvrière et non pas une femme de la haute société, approche qui va à l’encontre d’un reproche qui a souvent été fait aux militantes féministes du début du siècle : « toutes des bourgeoises ». Il nous est donc rappelé que le mouvement ouvrier qui se déploie au même moment n’est pas le seul à mobiliser les travailleurs. Toutes les classes sociales sont toutefois représentées dans le film : les ouvrières, une pharmacienne évoquant la classe moyenne éduquée, et des bourgeoises, toutes agissant pour la cause commune du suffrage des femmes. Une brève apparition d’Emmeline Pankhurst, la fondatrice de la Women’s Social and Political Union (WSPU), initiatrice du passage aux actions plus spectaculaires, littéralement adulée par la foule des militantes, permet d’évoquer la hiérarchisation du mouvement. Néanmoins, l’héroïne est une femme anonyme vivant et travaillant dans des conditions très dures. Subissant une double domination, de genre et de classe, son engagement n’en est que plus remarquable. Tout son parcours militant est retracé. D’abord témoin de la célèbre action du 1er mars 1912 – environ 150 militantes brisent de façon concertée à 17 h les vitrines de boutiques dans les rues commerçantes de Londres –, ce n’est qu’au contact de sa voisine et collègue qu’elle se familiarise avec la cause suffragiste et entre dans un groupe implanté dans le quartier. Le film montre très bien les coûts et les rétributions symboliques de l’engagement. Les rétributions d’abord : la conviction de se battre pour une juste cause, la possibilité d’être entendue pour la première fois de sa vie – littéralement puisque Maud est ainsi auditionnée à la Chambre des députés – et la force de ne plus subir les agressions sexuelles de son patron. Tout cela s’appuie sur la solidarité des femmes du groupe. À ce titre, une pratique des militantes est frappante : la distribution de médailles aux militantes qui vont en prison pour la première fois, établissant la prison comme un rite de passage pour des groupes qui considèrent qu’il ne faut plus obéir à des lois injustes. Par petites touches, le film montre le système de relations dans lequel Maud entre progressivement, au départ de façon prudente, et duquel elle ne peut progressivement plus sortir, malgré les nombreux coûts de son engagement. L’accent est très largement mis sur le thème du sacrifice et en particulier sur l’impact de son militantisme quant à la vie familiale. Malgré les bonnes relations avec son mari, employé comme elle à la blanchisserie, il ne peut accepter l’engagement de sa femme. Le film montre bien comment l’action politique de son épouse remet en cause son autorité masculine auprès de ses pairs en allant à l’encontre de ce qui est attendu d’une bonne épouse et mère. Sortir le soir, aller manifester, faire de la prison, tout cela n’est pas respectable. Il est aussi rappelé à quel point les femmes sont des mineures face à la loi qui fait obstacle à toute forme d’indépendance, que l’on soit ouvrière ou bourgeoise. En revanche, le couple de pharmaciens montre en contrepoint l’engagement des hommes aux côtés de leurs épouses dans le combat pour le vote, rappelant que les hommes aussi participent aux mouvements féministes[4]. En choisissant de poursuivre la lutte, Maud Watts gagne en liberté d’action mais elle met en péril son couple, doit partir de chez elle et perd la garde de son fils. Le sacrifice peut aller jusqu’à la mort : un des personnages secondaires est ainsi la suffragette Emily Davison qui s’est jetée sous les sabots d’un cheval en voulant déplier une banderole au Derby d’Epsom de 1913 et qui a perdu la vie, en direct devant les caméras[5]. Véritable martyre de la cause, la grande manifestation funéraire qui lui rend hommage est un moment fort de démonstration pour le suffrage des femmes en rassemblant entre 250 000 et 300 000 personnes.

Le film s’attache ainsi à montrer la force des actions déployées par les militantes de la WSPU qui est pourtant un groupe isolé au sein du mouvement pour le suffrage du fait de sa radicalité. S’opposant à des modes d’action plus traditionnels (lettres, tracts, discours publics) en direction des hommes politiques, certaines suffragettes ont choisi d’attirer l’attention du grand public et des médias par d’autres voies. Vitrines cassées, bombes dans les boîtes aux lettres, incendies : elles transgressent alors le tabou de la violence des femmes[6] tout en refusant de blesser ou de donner la mort, n’allant donc pas aussi loin que les anarchistes à la même époque. La violence qu’elles subissent marque davantage les contemporains en montrant les limites d’un État qui se dit protecteur envers les femmes : plusieurs scènes évoquent les matraquages, les arrestations musclées par la police. Une fois en détention, les suffragettes conduisent des grèves de la faim pour réclamer le statut de prisonnières politiques, ce qui leur vaut d’être nourries de force. Tout cela attire l’attention et crée le scandale, médecins et progressistes de l’Europe entière s’émeuvent d’un tel traitement. La maîtrise de la communication par les suffragettes anglaises est tout à fait remarquable : publications de journaux, manifestations, procès sont autant de tribunes pour faire passer leurs idées. Pour autant, le film semble dire que ce sont ces militantes précisément qui ont triomphé[7], alors que c’est l’ensemble du mouvement, au-delà des actions les plus transgressives, qui aboutit en 1918 à l’obtention des droits politiques pour les femmes propriétaires de plus de 30 ans. La question de la qualification des actions de la WSPU (sont-elles des terroristes ?) et de leur efficacité a d’ailleurs réveillé d’anciens débats chez les universitaires britanniques[8]. La sortie du film a aussi donné lieu à des polémiques révélatrices des enjeux mémoriels actuels au sein des mouvements féministes. Une série de photographies réalisées pour le magazine Time Out, avec les actrices du film arborant une citation d’Emmeline Pankhurst prononcée en 1913, suscite des débats sur les réseaux sociaux. On peut y lire : « Je préfère être une rebelle qu’une esclave. » Certain-e-s y voient du mépris pour la condition d’esclave et la confirmation que les suffragettes étaient racistes[9]. On reproche également à la réalisatrice de ne pas avoir fait la lumière sur les enjeux coloniaux du mouvement pour le suffrage – le film ne montre pas que des femmes de la bourgeoisie indienne se sont mobilisées pour le suffrage et qu’en 1920 seule des métropolitaines obtiennent le droit de vote[10]. Ces débats montrent la puissance du film pour faire revivre le passé au regard du contexte actuel.

Notes :

[1] Il y a de quoi détrôner la suffragette légère et insouciante de Mary Poppins. Voir l’extrait ici [en ligne] : https://www.youtube.com/watch?v=Kvk1NZDFvZU (page consultée le 17/03/2016).

[2] Pour une vision plus exhaustive et documentée sur la diversité du mouvement pour le suffrage au Royaume Uni, voir Michèle Dominici, Les suffragettes. Ni paillasson, ni prostituées, Image et compagnie, 52 minutes, 2012.

[3] Le site « Zéro de conduite » a d’ailleurs réalisé un très riche et complet dossier pédagogique autour du film http://www.zerodeconduite.net/dp/zdc_lessuffragettes.pdf (page consultée le 17/03/2016).

[4] Sur l’engagement des hommes dans les mouvements féministes, voir Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes. Sociohistoire d’un engagement improbable, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.

[5] Les images d’archives peuvent être visionnées ici : http://www.britishpathe.com/video/emily-davison-throws-herself-under-the-kings-derby (page consultée le 17/03/2016).

[6] Coline Cardi et Geneviève Pruvost, Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012.

[7] Sur la question de l’efficacité des actions des suffragettes, voir Janna Thompson « Militant suffragettes : morally justified, or just terrorists ? »,https://theconversation.com/militant-suffragettes-morally-justified-or-just-terrorists-52743 (page consultée le 17/03/2016). Sur le débat entre historiens Christopher Bearman et June Purvis, biographe de Emmeline Pankhurst, voir https://www.timeshighereducation.com/news/row-erupts-over-suffragette-tale/207572.article (page consultée le 17/03/2016) et http://www.theguardian.com/commentisfree/2008/jul/10/women (page consultée le 17/03/2016).

[8] L’ensemble des femmes métropolitaines obtiennent le droit de vote en 1930.

Bibia Pavard

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  • ISSN 1954-3670