Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello (dir.), Histoire de la virilité, 3 tomes,

Paris, Seuil, 2011, 566 p.

Ouvrages | 05.09.2013 | Pierre Guillaume
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Seuil, octobre 2011tome 1 : De l’Antiquité aux Lumières, l’invention de la virilité, 578 p.,

tome 2 : Le triomphe de la virilité, le XIXe siècle, 493 p.,

tome 3 : La virilité en crise, XXe-XXIe siècle, Paris, Seuil, 2011, 566 p.

Les trois co-directeurs de l’Histoire de la virilité ont développé leurs analyses en en limitant en apparence l’objet dans les 1 637 pages du présent ouvrage rédigées par 44 contributeurs. Une telle convergence d’auteurs venus comme toujours dans les livres inspirés par Alain Corbin de disciplines différentes, – histoire, histoire de l’art, sociologie, anthropologie, littérature mais aussi esthétique et cinéma –, ne peut prétendre à l’expression d’une définition simpliste d’une pensée unique qui, de toute évidence pour le lecteur, ne fut nullement recherchée. L’ouvrage est délibérément une juxtaposition d’essais que nul n’a cherché à contraindre à la recherche d’une synthèse. C’est de cette liberté laissée aux auteurs que découle la richesse des propos rassemblés ici, écartant notamment toute définition, fatalement restrictive, de la virilité variant tout autant avec le contexte historique et culturel qu’avec les identités des auteurs que personne n’a songé à concilier. Cette diversité clairement assumée est telle, qu’au terme de la lecture des 1 637 pages du livre, le lecteur peut se trouver embarrassé pour en déduire une définition de la virilité même s’il est incidemment affirmé qu’elle est totalement distincte d’une masculinité dont la définition est également assez floue et, ce que l’on conçoit facilement, flottante avec le temps.

La juste contrepartie de cette liberté laissée aux auteurs ne peut être que celle donnée au lecteur d’exprimer ses préférences pour certaines approches et aussi pour laisser percevoir ses réserves sur d’autres. Les quelque 120 pages consacrées à l’Antiquité, aux Grecs, aux Romains et aux Barbares sont celles, qui, dans leur richesse, égareront le moins l’historien en proposant avec simplicité, précision et clarté des explications et interprétations des faits et gestes individuels et collectifs disant ce que fut la formation des hommes à Sparte, à Athènes et dans les sociétés tenues pour barbares. Elles en indiquent les résultats, si bien que l’évocation de la virilité est celle des comportements masculins à tous les âges, dans toute leur diversité, en public comme en privé, dans la paix domestique comme sur les champs de bataille, entre hommes ou dans le commerce des femmes, rendus compréhensibles par des comparaisons avec des temps plus récents qui sont autant de mises en garde contre tout anachronisme. Très présente, la sexualité ne monopolise pas ici l’attention des auteurs qui montrent qu’ils n’en ignorent rien mais sans en faire une explication unique ou même dominante.

La transition de l’Antiquité aux temps médiévaux est évoquée par un professeur de littérature, ce qui donne à ces pages une tonalité très différente de celle des précédentes avec la place la plus large donnée aux mythes, comme celui de l’ours, et qui privilégie l’image donnée des hommes et de leurs heurs et malheurs plutôt qu’une recherche de l’historicité des faits. L’analyse de l’érotique des fabliaux, thème fort plaisant, laisse toutefois toute sa place à celle d’un héroïsme sanglant fort réaliste et c’est bien la brutalité qui marque la période médiévale tandis qu’une « virilité moderne » est dite marquée par la « délicatesse », qui permet notamment d’embrocher son adversaire avec son épée plutôt que de l’exécuter au sabre, ce qui demandait plus de force que d’habileté. Dans le même temps, l’arme à feu rend caduque l’armure dans laquelle se cachait le guerrier. Comme le suggère l’auteur qui évoque le temps de Rabelais et celui de Montaigne, cette évolution des usages de la force dominatrice brouille les images de la femme comme de l’homme moins sûr de sa domination. Dans un monde ainsi touché par le doute, le clerc, condamné à la chasteté, quand il n’est pas dépravé, moine paillard ou courtisan libertin, voit confirmé son rôle d’homme de paix, de père spirituel des fidèles qui lui sont confiés et dont la virilité, affirmée comme distincte de la virilité, n’est plus contestée. Un chapitre est consacré à la conception que peuvent avoir de la virilité les médecins, considérés à la Renaissance comme étant les mieux placés pour en apprécier la diversité.

La logique même de la monarchie louis-quatorzième conduit à accorder à Louis XIV une « virilité absolue », résultat d’une éducation virile et imposant un mode de vie qui en soit la parfaite illustration dans ses divers rôles, tant à la cour qu’à l’armée. Lorsqu’à 55 ans, en 1693, commence la décrépitude, des observateurs sans bienveillance excessive comme Saint-Simon, le remarquent et sa virilité devenant celle d’un homme âgé, « d’un vieux satyre à la virilité frustrée par les déboires d’un corps fatigué », le roi est condamné à une dévotion dictée par Mme de Maintenon.

Le chapitre « Équivocité des genres et expériences théâtrales » est une recherche menée dans les grands dictionnaires et œuvres du XVIIe siècle devenus des classiques de référence sur les définitions et les images alors proposées du masculin et du féminin déterminées par le sexe mais avec quelques exemples de possibilité d’échapper à un déterminisme normalement sans appel quand les contraintes imposées par des « excès d’un pouvoir masculin… est d’autant plus ridicule, ou scandaleux, que celui qui s’arroge ce pouvoir en est indigne », comme Arnolphe de l’École des femmes. La littérature des XVIIe et XVIIIe siècles proposerait l’expression de doutes tant sur la virilité que sur la paternité soulignées par le goût du travestissement mais on peut s’interroger sur la possibilité de passer ainsi de fictions littéraires à des réalités sociales, ne fussent-elles que celles de milieux très restreints. C’est le problème permanent du degré de représentation des sources littéraires qui est posé ici comme il l’est souvent ailleurs dans le livre, la diversité des approches ne conduisant pas automatiquement à la richesse du propos. Le retour sur les œuvres les plus connues de la littérature peuvent agacer autant que stimuler la réflexion, ainsi en est-il de l’épée de Don Diègue traitée comme un personnage à part entière ou de Chimène dite « super-virile ».

L’étude du « témoignage de la peinture » est une rapide évocation de grands maîtres et notamment de Rubens ; elle est aussi un rappel de la symbolique du lion vu par divers artistes, passages utiles à défaut d’être novateurs. Plus originale est la référence à des portraits d’hommes célèbres : Érasme, François 1er ou Henri VIII posant noblement pour Van Dyck ou Rubens en jouant de leurs jambes et mollets, tous indiscutablement virils. Accompagnant l’homme, le cheval ou le chien de grande taille ajoute à la majesté de son maître tandis que le « bichon » est le compagnon de la femme. Les peintures de genre permettent de montrer des individus du commun avec une nette opposition des sexes déjà perceptible chez l’enfant tandis que naît une « iconographie matrimoniale » avec des modèles souvent âgés. Ces portraits de couples, dit l’auteur, ne peuvent rien nous apprendre sur les « comportements sexuels » tandis que des peintures d’histoire, souvent inspirées de l’Écriture sainte, sont plus éloquentes en montrant notamment des scènes de viol et de vengeances qu’ils peuvent provoquer. Le privilège de l’homme se traduit dans le constat qu’il y a maints exemples de portraits d’hommes accompagnés de leur fils mais, l’auteur avoue ne connaître pour l’époque moderne aucun portrait isolé de père avec sa fille.

La conquête des nouveaux mondes a fait découvrir de nouveaux types humains. Le mythe du sauvage sera ainsi pour un temps celui de l’homme qui n’a pas été amolli par la civilisation mais les contacts ultérieurs font admettre la dureté de la vie des populations avant l’arrivée des Européens civilisateurs et la rudesse de leurs mœurs.

Le texte consacré aux « virilités populaires » les dit en dehors des modèles de la civilité alors que loin du libertinage des privilégiés montré par la peinture, cette virilité était brutale aux dépens des femmes du peuple, simple gibier pour les libertins, comme en témoigne Choderlos de Laclos. Le mariage implique des limites mal acceptées à ces comportements virils et conjugaux restant souvent brutaux. Ces formes de domination ne mettent cependant pas les époux à l’abri de craintes tant de l’impuissance que du cocufiage. Cette violence conjugale est évidemment à replacer dans le contexte de celle des mœurs de l’époque toujours dominée par la gouvernance masculine.

Dans le volume consacré aux Temps modernes, le chapitre sur les hommes de fiction est l’inventaire découlant des personnages littéraires originaux nés de l’imagination d’auteurs aussi connus que Voltaire, Mme de Staël, Sade et Beaumarchais ou, oubliés, comme l’abbé de Choisy dont l’auteur fait grand cas. Il fut loisible aux écrivains de prêter à leurs personnages toutes les aventures domestiques ou exotiques impliquant à l’occasion mutilations et changements de sexes. Dans son hétérogénéité délibérée, l’échantillon ainsi constitué ne prétend à aucune représentativité sociale et son seul intérêt est d’incarner les tourments et les fantasques d’une fraction de société malade du sexe, aux expériences souvent pittoresques et parfois plaisantes.

Dans l’Histoire naturelle de l’homme de Buffon, en 1749, l’homme se situe au sommet de l’échelle des êtres, s’identifiant symboliquement au lion, mâle dont la mission première est la procréation, d’où une « survalorisation du pénis, de la pénétration et de l’éjaculation du sperme ». La prise en compte de la virilité dicte les règles de vie en société, explique notamment, et l’auteur y insiste, la tolérance de la prostitution qui répond aux exigences de la virilité. Cependant, « la virilité constitue un fardeau ; à l’échelon individuel, elle impose de perpétuelles interrogations sur soi ».

Cette valorisation de la virilité dicte les règles d’une éducation qui doit endurcir le garçon, le convaincre de ses obligations, lui faire comprendre tout ce qui le sépare de la fille. Cette formation va de pair avec une attention inquiète concernant une éducation sexuelle incitant à réfréner la virilité et condamnant avec la plus grande vigilance l’onanisme, dont Samuel Tissot dénonce les méfaits dès 1764. Les récits de voyages, des aventures coloniales et missionnaires, sont proposés comme des dérivatifs aux jeunes imaginations.

Depuis l’instauration de la conscription en 1798 puis du service militaire en 1872, le conseil de révision est un contrôle d’une virilité dressée par ce service militaire qui est un « apprentissage de la violence et un dressage des corps », l’estaminet et le bordel étant les seuls espaces de distraction des soldats.

Dans une société où l’apprentissage de la violence est général, sa manifestation considérée comme la plus noble est le duel qui « manifeste aux yeux de tous et d’abord aux propres yeux du combattant », que celui-ci possède bien ces qualités de sang-froid et la maîtrise de soi, dont le combattant doit faire la preuve « et révèle de cette manière l’homme d’honneur, c’est-à-dire l’homme véritable ». La « loi de l’honneur » triomphe de la raison même chez un Proudhon qui pense que « le soupçon de poltronnerie est mortel en France ». Clemenceau, redoutable bretteur, est du même avis, les combats ayant fréquemment pour enjeu l’honneur de la famille. Sous la Monarchie de Juillet, le duel est pour les militaires et anciens militaires, tout comme pour les étudiants, un moyen d’affirmer leur identité et ils s’affrontent pour des rivalités amoureuses aussi bien que pour des dissensions politiques. Cette logique du défi qui se perpétue dans les compétitions sportives et les affrontements politiques recule devant l’appel à la justice pour régler les litiges.

Le code de la virilité donne le primat, dans les relations sexuelles à la vigueur et à l’énergie, à la pénétration de la femme donnée comme s’accompagnant occasionnellement, de la satisfaction de la femme, comme cela ressort de la correspondance d’écrivains par ailleurs célèbres : Gautier, Mérimée, Flaubert, Stendhal ou encore Michelet. Leurs propos sont énumération vantarde des bons coups tirés avec de grandes dames ou des prostituées avec beaucoup d’intérêt pour les secondes plus stimulantes que les premières et l’itinéraire des voyages est souvent déterminé par la qualité des rencontres recherchées, notamment dans les meilleurs bordels dont on se communique les adresses. Ce besoin de femmes relègue au second plan la peur de la vérole tandis qu’est bien présente la peur de l’impuissance. Ces textes sont d’une bien banale crudité et tirent leur intérêt de l’identité de leurs auteurs mieux connus sous leur éclairage d’auteurs classiques, voire scolaires

Le chapitre suivant commence par une belle formule disant que « la virilité du civil est offre de vie, celle du militaire quête de mort », dont on aurait souhaité qu’elle soit plus fermement illustrée qu’elle ne l’est ici par des références littéraires, notamment d’une période révolutionnaire fière de ses héros, vieux grognards ou enfants comme les restés célèbres Bara et Viala; la glorification du soldat inspire sous l’Empire la peinture officielle comme la pédagogie. Oubliées les souffrances, les enfants du siècle vivront dans la nostalgie d’une épopée qu’ils n’ont pas vécue, tandis que les campagnes coloniales ne rendront pas tout son éclat à la condition militaire très atteinte par la défaite de 1870. Tandis que le souvenir de la conscription impériale avait profondément marqué le peuple, le thème du sacrifice nécessaire pour la régénération de la Nation grâce à une virilité civique et guerrière retrouvée ne s’impose pas sans obstacles.

La dépense physique qu’exigent le travail ouvrier et la valorisation tant de la force que d’une rusticité délibérée des comportements ont imposé la vision d’une virilité ouvrière mais, en contradiction avec l’image d’une débauche ouvrière fantasmée par la bourgeoisie, la pruderie l’emporte. La force physique est bien valorisée sur les chantiers ; les bons vivants y sont bien vus tandis que veulerie et bestialité sont dénoncées par les militants et c’est une usure au travail qui abime les hommes plutôt que des excès. La rudesse de l’éducation est imputable à la condition d’apprentis, à l’école et à la famille. Quant aux femmes auxquelles le code civil dénie toute autonomie, elles sont mal admises dans les ateliers, y compris par les syndicalistes. En dehors de l’atelier, les violences, y compris sexuelles et conjugales, sont des expressions courantes de la virilité populaire, incluant viols et droit de cuissage, tandis que dans les conflits, la virilité est tenue pour l’une des ressources de la combativité.

Le XVIIIe siècle ne découvre pas les problèmes liés à la chasteté imposé aux prêtres. Il y a même alors une « hypervirilisation » du prêtre pouvant être attractif pour les femmes, ce qui lui impose, en combattant les tentations, d’affirmer une réelle virilité, celle du caractère qu’il apporte aux adolescents.

Avec la fin des guerres napoléoniennes, c’est par le défi que les individus répondent à leur soif de violence et, éventuellement, au duel, ce qui a pour conséquence la multiplication des sociétés et salles d’escrime fréquentées par les membres de milieux aisés, tandis que les courses cyclistes ou à pied consacrent des héros populaires. Les rixes opposant les différents corps de métier restent une autre expression de la violence populaire et sont aussi des expressions obligées et recherchées de virilité. Devenues spectacles, ces manifestations consacrent des champions et impliquent un entraînement qui est négation de la thèse de la dégénérescence et glorification de la race, de la Nation. Les femmes sont tenues à l’écart de ces pratiques comme elles le seront aussi de l’olympisme jusqu’à la fin des années 1920. Sous l’influence des pratiques américaines les champions, notamment de boxe, sont glorifiés dans la presse, par l’image et commencent à servir de support à des publicités. Avec la création de clubs, les élites se donnent des espaces réservés avec pratique de l’équitation, du tennis, du golf au bénéfice de la virilité des individus comme du prestige de leur nation.

L’ouverture au monde, pacifique par le voyage, conflictuelle avec la colonisation, ouvre de nouveaux espaces d’expression à la virilité. Difficile aussi d’admettre que la femme n’était accessible qu’au pittoresque, laissant à l’homme l’observation scientifique, tout en admettant l’exception de quelques Anglaises, la figure de l’exploratrice n’étant reconnue que très tardivement. Il est plus facile d’admettre que voyages et récits de voyages ont pu être mis à contribution pour l’éducation virile, nourrie notamment par les romans de Jules Verne.

Conquête coloniale et mise en valeur font indiscutablement appel à la virilité des acteurs avec ce qu’ils comportent de risques, de cruauté et de possibilités d’initiative. Les Européennes ont toujours été rares à la colonie, d’où la place prise par la femme indigène glorifiée par l’orientalisme et la tentation homosexuelle. L’indigène lorsqu’il est réduit à la condition de domestique est dévirilisé.

On pourrait penser que la place donnée à la virilité au XIXsiècle a fait le bonheur de l’homme alors que l’ouvrage affirme qu’elle est source d’anxiété et d’angoisse et qu’il y a un fardeau de la virilité tout comme il y a, d’après Kipling, avec la colonisation, un fardeau de l’homme blanc. À l’origine de l’angoisse masculine, il y a la conviction que « c’est l’érection qui confère à l’homme sa dignité, son caractère ; c’est elle qui manifeste son importance ; c’est elle qui fonde sa domination ». Il en découle pour l’homme le devoir de bien gérer son sperme, ce qui pose le problème de la masturbation durablement considérée comme nocive. La panne sexuelle est une catastrophe fréquemment évoquée dans les œuvres de fiction. On craint aussi l’efféminisation pouvant conduire à l’inversion que peuvent encourager les nouvelles libertés auxquelles la femme accède.

L’homosexualité fut, de longue date, dénoncée comme une perversion et sanctionnée comme telle, mais c’est après la défaite de 1870 « qu’elle devient l’apanage de la médecine qui la constitue en problème social ». On s’interroge sur la cause de la pédérastie, innée ou acquise, potentiellement école du crime, s’accompagnant d’efféminisation. La littérature s’empare de l’homosexualité pour en donner des représentations extrêmement variées chez Balzac comme chez Sade. Gide, en 1902 dans l’Immoraliste, exclut toute idée de féminité et exalte une pédérastie de type antique, tandis que dans l’œuvre de Proust, l’homosexuel est une âme féminine logée par accident dans un corps d’homme. Les archives de la Police livrent des portraits très divers des homosexuels ayant ou non des comportements jugés caractéristiques, du travesti endossant le rôle de la femme, à l’éphèbe viril à l’antique.

Le chapitre sur la Grande Guerre qui clôt le volume du XIXsiècle est interrogation sur ses effets sur le modèle militaro-viril qui avait connu son apogée pendant l’été 1914. Les transformations des modalités du combat substituent le corps couché au corps redressé et la guerrière s’en trouve démythifiée. Bien que le corps du soldat soit désormais celui du mutilé, son image, avec ses décorations, se veut néanmoins incitation à l’héroïsme et reconnaissance de celui-ci, largement utilisée pour le réarmement, notamment en Allemagne.

Après l’affirmation dans une courte introduction que la virilité ne peut plus être aujourd’hui ce qu’elle fut dans le passé, le premier chapitre du volume consacré aux XXet XXIsiècles conduit au constat que si les sociétés démocratiques occidentales ont limité la visibilité de la domination masculine, elles ont été incapables de la supprimer complètement et qu’elle marque toujours des fraternités comme les familles autoritaires. Cependant, dans le contexte d’une évolution vers l’égalité des sexes, cette domination ne peut plus être arrogance mais doit apprendre à accepter l’impuissance.

Le chapitre suivant est interrogation sur le rôle joué par la médecine dans l’histoire de la virilité. Elle s’est penchée sur le rôle du sperme qui aurait virilisé le corps, sur celui des hormones tandis que la testostérone remplace le sperme comme agent virilisateur. Vint ensuite l’importance attribuée aux chromosomes, la présence du chromosome Y faisant l’homme ; la génétique conforte ainsi la réalité des différences sexuelles. C’est l’érection et ses mécanismes qui retiennent l’attention de l’auteur qui passe ensuite à l’apport de la psychanalyse puis des enquêtes inspirées du rapport Kinsey, tandis que la sexologie s’institutionnalise sur le modèle universitaire américain, ce qui conduit à une redéfinition de la norme et de la performance viriles devant impliquer plaisir et durée. De cette évolution découle le succès des pratiques chirurgicales tendant à sa restauration et créant le mâle appareillé tandis qu’est également créé un traitement chimique. La banalisation du recours au viagra est l’aboutissement de cette évolution qui ramène la virilité à l’ « érectocentrisme ».

D’une lecture beaucoup plus facile, le chapitre suivant rappelle le lien persistant entre identité masculine et violence souvent domestique, aggravée par l’alcool et traduisant l’angoisse de l’homme envers l’infidélité de sa compagne. C’est lorsqu’elle devient atteinte à l’ordre public que cette violence peut susciter l’intervention de l’autorité publique parfois impuissante à protéger la compagne. Il est rappelé au passage que la libération s’est accompagnée de violences collectives touchant les femmes soupçonnées de complaisance pour les occupants. Depuis 1970, la violence masculine est de plus en plus sévèrement condamnée, le viol est un crime, le harcèlement est un délit ; les violences des banlieues ont pu être interprétées comme un retour de la violence virile encouragé par la pornographie publicitaire. La « civilisation des mœurs » évolue dans le sens d’une atténuation des violences physiques interpersonnelles.

En contrepoint des analyses de la virilité vécue par les hommes, un chapitre est consacré à « la virilité au miroir des femmes ». Pour les féministes, la virilité peut être « mortifère, belliciste, criminelle, mutilant », ce qui conduit à la dissolution du désir hétérosexuel. La virilité a pu aussi être perçue comme promesse de performance sexuelle et l’homme devient homme-objet. Pour le nazisme, l’État racial est viril ainsi que pour le fascisme et le franquisme, vision à laquelle adhèrent les femmes qui se mettent au service de l’État. Pour les féministes, la virilité est guerrière, la guerre étant considérée comme le fait masculin par excellence et c’est la violence qu’elles doivent combattre, notamment quand elle s’exprime par la pornographie. Le féminisme mène aussi le combat de la mixité éducative. Ceci n’échappe pas à l’ambiguïté de la virilisation de femmes qui, dans l’histoire, ont été des femmes d’exception. Lorsque, dans les années 1970, s’affirment les lesbiennes, certaines, aux États-Unis, prétendent imposer une virilité dans leur apparence comme dans leurs comportements mais cette « masculinité » sans homme continue à déranger.

Le chapitre consacré aux masculinités et virilités dans le monde anglophone s’ouvre sur un historique des masculinités suivi d’une interrogation sur ce que la déconstruction derridienne et le post-structuralisme ont pu y ajouter. L’affirmation d’une transformation fondamentale du champ des humanités comme des sciences sociales n’est pas pleinement convaincant ; l’est, en revanche, le constat que l’étude de l’incidence du genre enrichit l’histoire sociale et l’image même des comportements passés. À l’opposé de l’idée d’un déterminisme biologique, les masculinités sont traitées comme « des relations fondamentalement relationnelles ; ainsi, dans l’Inde coloniale, les Britanniques persistèrent à féminiser leur sujets coloniaux, « se réservant la monopole d’une virilité arrogante ». Vient, pour clore ce chapitre, une interrogation sur l’existence historique d’une crise actuelle de la masculinité qui ne serait que recul des formes dures de la masculinité traditionnelle devant des formes plus policées.

Après les premiers chapitres du troisième volume qui sont interrogation sur une évolution de la domination masculine, globalement négative, les suivants traitent de la fabrique de la virilité par le jeu des divers facteurs qui y contribuent en admettant avec Simone de Beauvoir qu’« on ne naît pas mâle, on le devient ». Sont passés en revue, sans apport majeur, les rôles des acteurs traditionnels, famille, bandes de jeunes, enseignement scolaire, travail, caserne tandis que sont relevés ensuite des indices d’évolution vers « une nouvelle culture de la virilité juvénile », avec une virilité qui « n’est plus caractérisée par la possession des attributs de la domination ».

C’est ce qui marque aussi l’évolution de la littérature de jeunesse évoquée dans le chapitre suivant. Avant 1940, l’influence de l’Église catholique est très forte sur les auteurs français et belges. Progressivement, l’illustration prend un rôle majeur et dans l’univers imaginaire proposé aux jeunes entrent « un peu de littérature, un peu de dramaturgie et beaucoup d’audiovisuel, sans parler de la contribution non négligeable de la musique pop » au service de mythes comme celui de Tarzan. Il y aura aussi « une littérature scoute sur les thèmes de la camaraderie et de la compétence », tandis qu’ultérieurement l’univers occidental sera perturbé par l’émergence de ceux des mangas et des robots où sont mis en scène des héros dont la virilité mêle « une extrême brutalité et d’infinies souffrances ». 

Tout comme l’avait fait la Grande Guerre, la Seconde Guerre mondiale et les conflits ultérieurs ont conduit à une remise en cause du stéréotype militaro-viril. L’humiliation du guerrier épuisé physiquement et ravagé psychologiquement est largement étalée ; dans les écrits de Bigeard comme dans les films de Schoendoerffer, c’est avec la pudeur des sentiments, la solidarité sans faille et l’amour des camarades que réapparaît le mythe. On constate aussi une érotisation accrue de l’usage des armes tandis que le viol fut une arme de terreur. On constate aussi une multiplication des femmes combattantes, dans l’Armée rouge dès la Première Guerre mondiale, dans les mouvements de résistance, dans les guerres anticoloniales comme au Vietnam ou encore dans l’armée israélienne. Il y a, avec cette féminisation des armées, atteinte au modèle militaro-viril. Cependant, même combattantes, les femmes n’admettent pas renoncer pour autant à leur féminité, aussi lorsque elles sont responsables d’abus comme ce fut le cas en Irak, le scandale exploité par les médias est immense.

Le chapitre consacré aux virilités sportives a une cohérence qui n’est pas la qualité dominante de bien des contributions à l’ouvrage. Son auteur peut donc répondre en termes parfaitement clairs à la problématique du livre :

« Après avoir affirmé, comme jamais, l’ascendant du viril et après avoir fondé, comme jamais, le viril sur le muscle, le courage, la fermeté morale, le développement du sport moderne montre plus concrètement à quel point ces qualités peuvent être tout simplement partagées. Le sport féminin est lui-même la mise en acte d’une égalité d’autant plus importante qu’elle "conquiert" ce qui, durant longtemps, semblait appartenir aux "caractéristiques" majeures du masculin. Il est la traduction corporelle et visible du bouleversement récent du rapport entre les sexes. »

L’auteur du chapitre sur les virilités criminelles souligne la difficulté de son propos en accompagnant son titre d’un point d’interrogation. Le « mac », catégorie de criminel dont il est question ici, a suscité bien des portraits, des autoportraits dont les signes apparents de la virilité sont délibérément soulignés par des tatouages et la musculation, des esquisses qui ne veulent rendre que le pittoresque de cet élément de la faune parisienne et en ignore la sauvagerie. Pour garder l’estime de ses pairs, le « mac » se doit d’être violent, de ne jamais pardonner un manquement à sa loi et qui, appartenant à un clan, à un « pays » se doit d’en défendre les positions. Même si les mères maquerelles y jouent un rôle important, ce monde de la prostitution est bien totalement dominé par l’homme dans l’exercice le plus traditionnel qui soit de sa virilité.

Les fascismes italien comme allemand ont eu le projet de faire advenir une virilité nouvelle en cantonnant la femme dans son rôle domestique et maternel, en condamnant l’homosexualité, en accusant le juif d’être fauteur de décadence morale et physique. Alors que la guerre a détruit le soldat, il faut ressusciter le combattant à l’image de l’athlète grec par une pratique du sport glorifiée aux JO de Berlin en 1936. L’institution scolaire doit se détourner d’un intellectualisme nocif et la pédagogie doit reposer sur l’émulation compétitive pour retremper les corps et rendre une santé virile malmenée par la défaite et le chômage. Hitler comme Mussolini se veulent aussi créateurs, héritiers de la Renaissance italienne comme de la philosophie allemande, masculine et aryenne. L’homme fasciste ou nazi formé à se vaincre lui-même et à triompher au combat est néanmoins avant tout un guerrier.

On doit s’interroger sur ce qui reste de la virilité dans la culture ouvrière alors que les mutations du travail et les changements sociaux ont profondément affecté son assise. Paysan chez Courbet ou Millet, citadin chez Caillebotte, le prolétaire a sa place dans la peinture du XIXe siècle, tandis que Jean Gabin l’incarnera dans le cinéma des années 1930. Il le sera a fortiori dans l’art soviétique autour de la figure de Stakhanov. Liés aux exigences du travail, force et violence, goût de l’affrontement sont donnés comme des composants des mentalités ouvrières et marquent aussi les rapports avec la hiérarchie. Ces images perdent de leur pertinence avec l’automatisation des tâches et avec la tertiairisation du travail qui voient le technicien en blouse blanche remplacer l’ouvrier en combinaison bleue. La sociabilité ouvrière évolue avec la place prise par les femmes, avec le recul du poids des héritages devant les diplômes, avec aussi l’instabilité de l’emploi.

Le deuxième chapitre consacré à l’aventurier est fait de portraits de Monfreid, de Lawrence d’Arabie et de Rimbaud qui auraient incarné un individualisme absolu paré de la poésie de l’éloignement. Dès le XIXe siècle, apparaît l’aventurière virilisée alors même qu’est admise l’homosexualité d’un Rimbaud ou d’un Lawrence. Il y a chez les aventuriers une réticence devant l’écriture, une glorification de l’ascèse et de l’endurance, un refus de devenir adulte, choix qui marque la vie du grand reporter, nouvelle incarnation de l’aventurier ainsi que celle des adeptes des sports à risque qui tendent à s’ouvrir aussi à des femmes, comme Florence Arthaud enlevant à l’homme son monopole.

Traditionnellement définis comme des hommes ratés, des homosexuels en sont venus à affirmer, au temps d’Oscar Wilde, leur différence en affectant une mise flamboyante ou efféminée. Il y a eu ensuite un rejet des caricatures homophobes même si elles se sont perpétuées dans des films comme La Cage aux folles. Ont été mieux tolérés les travestis et les transsexuels. Alors que, dès le XIXe siècle, des médecins comme Charcot ou Magnan avaient affirmé que l’homosexuel pouvait présenter tous les caractères de la virilité, au XXe siècle, des homosexuels affichèrent tous les attributs de cette virilité dans leurs comportements comme dans leur apparence, ce qui ne désarma pas les homophobes dans les États totalitaires ou dans l’Amérique de Maccarthy. Tandis que, depuis 1970, l’autorité parentale partagée a remplacé l’autorité paternelle, ce qui ne peut être interprété que comme un revers de la virilité, la revendication actuelle de mariage homosexuel et de droit à l’adoption pour les couples ainsi légalisés, implique aussi une redéfinition, y compris dans la procréation, du rôle de l’homme qui n’est plus, au mieux que fournisseur d’un sperme, dont l’usage lui échappe, alors que la menace du sida enlève beaucoup de leur spontanéité aux rapports sexuels traditionnels. On peut donc admettre le constat prudent voulant que « la notion même de masculinité ne cesse ainsi d’être redéfinie par hybridation successive », qui n’est pas dépassement de tout héritage puisqu’il n’y aurait pas, malgré l’affirmation de la culture gay, « remise en cause de la domination masculine ou disparition de la violence homophobe ».

Il est difficile de trouver un fil directeur dans le chapitre qui veut analyser les « virilités coloniales et post-coloniales ». Y sont évoqués aussi bien les BMC [Bordels militaires de campagne] que les viols, la survirilité prêtée aux noirs ou le charisme d’un Bourguiba. La misère sexuelle des immigrants de l’après-guerre est donnée comme tragique, ce qui explique que les autorités aient fermé les yeux sur les bordels qui leur étaient destinés. Le cinéma a largement exploité les images négatives de cette sexualité liée à la colonisation et à la décolonisation avec beaucoup de stéréotypes et peu de chefs-d’œuvre.

C’est sans surprise que l’on lit, dans le chapitre consacré aux académies, que les peintres et surtout les sculpteurs ont été moins embarrassés pour figurer les attributs de la féminité que ceux, moins gracieux, de la virilité. Il faut attendre un XXe siècle « cynique et désenchanté » pour que le sexe masculin trouve toute sa place, notamment dans la photographie au moins jusqu'à ce que le féminisme, dans les années 1970, le tourne en dérision.

Le chapitre sur les projections de la virilité à l’écran est une revue de tous les genres dans lesquels la virilité a été mise en valeur, ce qui en laisse peu en dehors du propos, et traduit donc surtout les préférences de l’auteur. La classification proposée paraît bien arbitraire tout comme l’affirmation « si ça bande encore, mais tristement » qui n’a d’autre vertu que d’exprimer un mépris compréhensible pour le porno récent. Dans un inventaire très riche, on peut s’étonner de certaines absences. Pour le seul cinéma français, si Belmondo a une place légitime, Delon n’en a pas. Certaines positions sont courageuses, telle celle qui renvoie Gérard Philipe au théâtre.

Le dernier chapitre qui dénonce la culture du muscle, qui privilégie les body-builders, est d’autant plus critique des évolutions récentes, qu’elles font la part belle aux « prothèses et stimulations ». La quête d’une « hypermasculinité » ne serait que la traduction des obsessions viriles, peur légitime de la mort mais aussi hantise d’une impuissance liée à la dégénérescence de l’espèce. Comme le démontrent les pages précédentes, cette hantise n’est pas nouvelle, pas plus que ne l’est la peur de la dégénérescence. Les virilités, lit-on, « se cherchent aujourd’hui », mais tout l’ouvrage montre que ce n’est pas propre à notre temps qui, d’une part n’accorde plus au recours à la seule force le rôle qu’il avait jadis et qui, d’autre part, dispose d’une pharmacopée qui permet de pallier des faiblesses jadis sans appel.

L’ouvrage englobe de très nombreux cahiers d’illustrations dont l’analyse justifierait un autre compte rendu. Disons simplement qu’elles sont très hétérogènes entre celles qui sont d’utiles compléments du texte et celles qui, même dotées de qualités graphiques, ne sont qu’anecdotiques et parfois racoleuses.

Pierre Guillaume

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  • ISSN 1954-3670