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Comptes rendus
   

Bruno Cabanes, Guillaume Piketty (dir.), Retour à l'intime au sortir de la guerre

Paris, Tallandier, 2009, 315 p.

Ouvrages | 20.07.2010 | Damien Baldin
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© TallandierCet ouvrage réunit les contributions du colloque organisé en juin 2008 dans la continuité du séminaire que Bruno Cabanes et Guillaume Piketty ont animé à Sciences Po sur les sorties de guerre au xxe siècle. Le choix des objets, l’intime et la guerre, les a obligés à croiser deux historiographies dynamiques, au spectre d’intérêt très large. Celle du phénomène guerrier au xxe siècle – en particulier, du concept récent de « sortie de guerre » – et celle de l’intime, du for intérieur où se mêlent la question des corps et des sensibilités. Le croisement n’est pas artificiel car l’histoire elle-même semble nous y contraindre. En mobilisant la masse des civils et en en faisant leurs principales victimes, les guerres du xxe siècle ont pris « l’intime comme cible [1]  » et contribué à « la politisation des corps [2]  ». Devenues totales, elles ont fait de l’expérience de guerre l’expérience de tous. Cela facilite donc une histoire comparée dans le temps (les articles portent autant sur la Première que sur la Seconde Guerre mondiale et un seul sur la guerre d’Algérie) et dans l’espace (l’étude se concentre sur les sociétés française, allemande, américaine et soviétique). Mais l’expérience de guerre reste radicalement singulière car la violence du phénomène guerrier, subie et donnée, à la fois matérielle et symbolique, comme lorsqu’elle provoque la destruction du foyer, ou bien corporelle et/ou psychique lorsqu’elle entraîne la blessure ou la mort, touche profondément à l’intime. Elle oblige ainsi à un examen d’objets difficilement saisissables pour l’historien mais ici souvent remarquablement traités : la vie familiale et la vie amoureuse (qui occupent une place centrale dans le livre), la peur du châtiment, la nostalgie, l’expérience des ruines et celle des camps, le suicide.

La lecture de Retour à l’intime est enthousiasmante. Cela tient à la diversité des espaces, des époques et des thèmes étudiés mais aussi – et c’est plus rare dans des actes de colloque – à la cohérence des contributions dans leur objectif de recherche. Marc Bloch écrit de la Grande Guerre qu’elle est comme « une sorte de vaste expérience naturelle, […] une immense expérience de psychologie sociale d’une richesse inouïe. Les conditions nouvelles d’existence, d’un caractère si étrange avec des particularités si accentuées, où tant d’hommes à l’improviste se sont jetés […], tout ce bouleversement de la vie sociale, et, si l’on ose ainsi parler, ce grossissement de ses traits, comme à travers une lentille puissante, doivent, semble-t-il, permettre à l’observateur de saisir sans trop de peine entre les différents phénomènes les liaisons essentielles. [3]  » Voilà ce qui pourrait s’appliquer à la sortie de guerre et être le fil conducteur de l’ouvrage. Il s’agit d’utiliser le moment extraordinaire de la guerre et de sa sortie comme une mise à nu de ce qui se trame au plus intime des relations et des structures sociales et qui est d’ordinaire caché à l’historien. La sortie de guerre est bien « ce bouleversement de la vie sociale » : les maris sont morts ou méconnaissables, les lieux de vie familiers sont détruits, les corps sont blessés et mutilés, les âmes sont traumatisées, les rapports de sexe troublés. Et pourtant, il faut retrouver la normalité du temps ordinaire. Il faut affronter « les conditions nouvelles d’existence » : la vie au grand jour pour les résistants, la vie avec un père ancien combattant ou ancien prisonnier longtemps absent et parfois inconnu pour les enfants, la direction de la famille pour les veuves de guerre, le besoin de reconnaissance des invalides, le retour au foyer pour les femmes que la guerre avait obligées à la vie active, l’Occupation par les armées ennemies. Comprendre ces phénomènes qui relèvent du vécu intime en variant l’échelle de leur étude – de la micro-histoire d’une famille française qui compte deux enfants partis à la guerre d’Algérie à celle plus large de la crainte du châtiment dans la société allemande d’après 1945 – permet d’éclairer les mécanismes du retour d’une société au temps de paix. Et, plus encore, de comprendre comment la guerre, à travers des expériences individuelles en même temps que communes à beaucoup, a transformé en profondeur les structures familiales, les sensibilités et les rapports au corps de sociétés officiellement pacifiées.

Pour saisir cet intime, les différentes contributions reviennent sur l’importance de leurs sources. Si l’on y trouve celles régulièrement utilisées dans l’étude des représentations de soi (les lettres, les cartes postales, les photographies, les romans, les écrits personnels), on remarquera l’usage de l’enquête orale, un outil tout à la fois heuristique et narratif pour l’étude des enfants de la Grande Guerre ou pour celle des appelés de la guerre d’Algérie. On prend également conscience que les archives plus classiques sont de véritables mines pour l’histoire des sensibilités. Les archives judiciaires nous informent sur les enjeux familiaux autour du pouvoir de tutelle des veuves françaises de guerre ou sur les conflits liés aux logements dans les villes allemandes en ruines. Celles, plus administratives, des camps de personnes déplacées permettent de saisir la reconstruction de l’intimité personnelle et familiale dans des lieux pensés, à l’origine, pour la détruire. Les archives de la police deviennent quant à elles un outil essentiel pour essayer de comprendre le nombre extraordinairement élevé de suicides au printemps 1945 en Allemagne. Geste qui mêle facteurs sociaux autant qu’intimes, les violences de la guerre autant que les peurs de la paix, le suicide appelle « une nouvelle histoire culturelle et sociale de la fin de la guerre, solidement fondée sur la théorie et les structures sociales, mais qui, au même moment, réintègre aussi l’individu dans l’histoire. [4]  »

Notes :

[1] Bruno Cabanes, Guillaume Piketty (dir.), Retour à l’intime au sortir de la guerre, Paris, Tallandier, 2009, p. 15.

[2] Ibid., p. 19.

[3] Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre», dans Écrits de guerre 1914-1918, Paris, Armand Colin, 1997, p. 172-173.

[4] Christian Goeschel, « Le suicide à la fin du IIIe Reich », dans B. Cabanes, G. Piketty (dir.), Retour à l’intime…, op. cit., p. 179.

Damien Baldin

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  • ISSN 1954-3670