Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Le pouvoir politique et l'histoire

Coordination : Laurent Wirth

Histoire et pédagogie nationale dans l'Italie contemporaine

Les usages d'un passé proche dans le Livre Coeur de De Amicis

Gilles Pécout
Résumé :

En partant d’éléments généraux sur la place du XIXe siècle et du Risorgimento dans les « usages publics » de l’histoire, on s’est interrogé sur la nature et les formes (...)

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La relation qui lie un Etat et une nation au récit de leur histoire semble désormais passer par l’inévitable question des « usages publics de l’histoire ». Le problème omniprésent dans l’historiographie et le débat public français, jusqu’à devenir banal, n’est évidemment pas absent de la lice italienne, alors même que certains historiens observent que dans l’Italie actuelle l’histoire n’est plus « aussi à la mode » que dans les années 1970 [1] . Le déclin du goût de l’histoire écrite par les professionnels ou les amateurs éclairés doit-il fatalement et comme par compensation se traduire par l’irruption des questions historiques dans l’espace public et par la confiscation du débat par les journalistes et par les détenteurs de quelque parcelle de légitimité politique ? Un tel constat ne conduirait-il pas paradoxalement à avouer que jamais la question des « usages et des abus » publics de l’histoire n’est aussi vivement ressentie qu’en temps de désaffection relative pour l’histoire scientifique ?

La question reste ouverte, mais le dossier comparatiste coordonné par Laurent Wirth autour du rapport entre histoire et pouvoir politique nous porte à éclairer en termes relatifs le statut politique de la réflexion sur l’écriture de l’histoire et sur les modalités de sa transmission. Ce qui semblait aller de soi à la fin du XIXe siècle et traduire une bonne santé de la discipline en cours d’institutionnalisation et de professionnalisation ne serait de nos jours qu’un indice de crise. En bref, le rapport de l’histoire scientifique et pédagogique et de ses praticiens au pouvoir politique peut-il être autrement que négatif ou pour le moins empreint de frustration ?

En partant de quelques éléments généraux sur la place du XIXe siècle et du Risorgimento dans les « usages publics » de l’histoire on s’interrogera sur la nature et les formes et de cette utilisation politique et civique de l’histoire en privilégiant une initiative non étatique dans la pédagogie de l’Italie libérale : Le livre Cœur (Cuore) publié par Edmondo De Amicis en 1886 [2] . Comparable pour son esprit – mais nullement dans sa facture littéraire – au Tour de la France par deux enfants, véritable catéchisme civique, ou comme l’écrivit l’historien et futur homme p–olitique Giovanni Spadolini « code de la morale laïque » [3] des Italiens, ce best-seller de l’Italie contemporaine dans lequel des générations de petits Italiens ont appris leurs devoirs familiaux et patriotiques entretient avec l’histoire officielle du Risorgimento une relation essentielle [4] .

Histoire contemporaine et histoire du Risorgimento dans le débat public italien

En Italie, la principale association professionnelle des historiens universitaires italiens, la société des contemporanéistes (SISSCO) [5] a souvent eu à prendre position face aux interventions politiques sur le statut de la recherche et de l’enseignement de l’histoire dans l’espace public. Les années du gouvernement de Silvio Berlusconi en ont multiplié les occasions. Comment, du reste, la SISSCO aurait-elle pu esquiver un débat qui en Italie aussi concernait prioritairement l’histoire contemporaine ? Pour une fois vérité au-delà des Alpes vaut en-deça : c’est d’abord d’histoire contemporaine que l’on parle lorsqu’on pose le problème des usages publics de l’ histoire et de l’éventuelle instrumentalisation de la discipline. La mémoire proche et les effets de mode y sont pour beaucoup, comme l’a notamment rappelé Gérard Noiriel [6] . Mais il y a pouvoir politique et débat politique : l’autre aspect de la discussion sur les usages publics de l’histoire est davantage lié à des enjeux scientifiques – non strictement internes – autour des vertus scientifiques et idéologiques de la mémoire nationale. Comment faire l’histoire de la nation, de ses vecteurs et de ses valeurs et contre-valeurs sans tomber dans l’instrumentalisation ou l’auto-flagellation ?

La publication des Luoghi delle memoria (les « lieux de mémoire » italiens) dirigée par Mario Isnenghi [7] a ravivé et sans doute revitalisé le débat, montrant que même un pays qui avait connu une unification politique tardive, puis une expérience totalitaire traumatisante et, enfin, une ère de discrédit sur tout ce qui touchait à son alchimie nationale pouvait dérouler une histoire scientifique et dépassionnée de sa mémoire collective, de son « noi diviso » (« nous divisé ») comme dit le philosophe [8] . Or, avec les Luoghi della memoria italiens, comme avec d’autres nombreux travaux sur la nation des Italiens, force est de constater la part représentée par les interrogations sur le Risorgimento (le mouvement d’éveil national ayant conduit à l’unité territoriale et politique de la péninsule de 1830 à 1870) et ses conséquences [9] durant la période de l’Italie libérale correspondant à l’arc chronologique 1860-1915. De fait, le Risorgimento et ses immédiats lendemains sont redevenus un enjeu de débat politique important, symbolisé notamment par les interventions publiques du précédent président de la République, Carlo Azgelio Ciampi en faveur, tout à la fois, d’une plus grande familiarité des Italiens avec les symboles de leur Etat nation (hymne national et drapeau tricolore pour commencer) et d’une meilleure connaissance scientifique et pédagogique de l’Unité. La place historiographique de la nation des Italiens a, elle aussi, évolué. De façon encore plus brutale et récente, on est passé du constat de l'impossible intégration et du refus des systèmes de représentation de la nation à la quête des solutions territoriales et à la revendication des vertus du libéralisme national issu du Risorgimento.

Longtemps, l’inventaire des stéréotypes nationaux de l’Italie contemporaine ne faisait qu’apparaître le thème de la difficile unité inébranlablement lié à l’image d’un Risorgimento inachevé, trahi ou mal accompli, topos accrédité et fortifié par plusieurs générations d’auto-critique interne ravivée par les nécessités de l’antifascisme. Ainsi de la fameuse citation devenue emblématique de l’impossible construction nationale :«Fatta l’Italia, restano a fare (ou bisogna fare) gli Italiani » [10] (« L’Italie est faite, mais il reste à faire les Italiens ») et de ses innombrables avatars scientifiques et journalistiques. Dans la collection des portraits négatifs de l’histoire de la péninsule, le constat de l’introuvable citoyen italien succède tout naturellement – alors même que l’évolution historique de l’Italie devenue un État-nation unifié devrait rompre cette chaîne maudite – aux clichés de « l’expression géographique » de Metternich ou de « la construction politique dépourvue de sens moral »de Cavour pour l’Italie des lendemains du Congrès de Vienne.

La nécessité de s’opposer à ces poncifs n’a pas toujours été ressentie avec la même force par les historiens, les observateurs et les hommes politiques. Depuis plus d'une quinzaine d’années, les publications qui prennent pour ligne de mire l’identité nationale italienne et tentent d’en reconstituer les forces et les faiblesses en remontant au Risorgimento et à l’Unité sont devenues légions [11] . Toutes les questions qui nourrissent ce débat sur l’identité nationale et historique de l’Italie contemporaine gravitent autour du problème des héritages du Risorgimento, qui a souffert en outre de son utilisation privilégiée par le régime fasciste [12] .

Mais l’usage public et politique de l’histoire du Risorgimento ne date pas d’hier. Les années 1880 marquent véritablement l’invention du Risorgimento comme thème d’éducation politique et civique. De fait, avec la mort en 1882 de Garibaldi s’est éteint le dernier des « pères de la patrie italienne » après Cavour, Mazzini et le roi Victor-Emmanuel. Au même moment se mettent en place les premiers jalons d’un culte du Risorgimento fondement de la « religion de la patrie » [13] . Désormais, la connaissance et la diffusion publique de l’histoire, et davantage de l’histoire proche, sont au cœur des missions du nouvel Etat-nation. Sous leur forme scientifique, les choses semblent plus faciles : la recherche et sa diffusion obéissent à cet impératif, comme la Rivista storica italiana fondée en 1884 et présentée comme le fruit de l’activité de « nombreux passionnés de la patrie » [14] . Mais plus important encore se révèle l’objectif pédagogique. Il faut enseigner l’histoire du Risorgimento aux petits élèves de l’Italie libérale pour leur rappeler qui ils sont, ou mieux,… qui ils doivent être.

Le moment national dans la pédagogie de l’Italie libérale

Pour mieux évaluer le rôle joué par Le livre Cœur et situer la place qu’il accorde à l’histoire proche, quelques éclaircissements sur l’esprit de l’enseignement primaire post-unitaire s’imposent [15] .

Au lendemain de l’Unité, l’enseignement italien est régi par les lois Casati et Coppino. Dans la loi Casati de 1859 le plus souvent présentée rétrospectivement comme la « première loi scolaire du royaume italien », l’histoire sainte et la religion en général conservent leur place dans les contenus et les vecteurs de l’instruction élémentaire (l’instruction religieuse est obligatoire comme discipline de l’école primaire) [16] . Cette situation pourrait laisser penser que la politique de sécularisation vigoureuse entamée par les libéraux piémontais en mars 1850 s’était simplement limitée à confirmer, par la nouvelle loi Lanza de 1857, la plus ancienne loi Boncompagni de 1848 qui plaçait les écoles sous la tutelle du ministère de l’Instruction publique. Dans les années qui suivent l’Unité, les textes réglementaires et législatifs de 1867, 1870 et de 1877, avec la nouvelle loi d’instruction publique, se penchent de nouveau sur la place de la religion et de l’histoire dans les contenus pédagogiques élémentaires et secondaires [17] . Si la loi Casati et les programmes de 1860 et de 1865 pour le primaire et le secondaire ont déclaré le caractère indispensable du catéchisme et de l’histoire sainte à l’école publique, une circulaire du ministre Correnti soumettait dès 1870 la délivrance d’un enseignement religieux à la demande des familles.

La loi Coppino de 1877 constitue une étape importante en supprimant toute allusion à l’enseignement religieux au bénéfice d’un enseignement des « notions élémentaires des devoirs de l’homme et du citoyen [18]  ». Mais la loi Baccelli qui est revenue en 1895 sur l’organisation des programmes de 1877 revue en 1888, et a redéfini comme fondamentaux les enseignements religieux à l’école élémentaire. Ce va-et-vient législatif est encore plus apparent lorsque la loi Orlando de 1905 énonce l’inculcation scolaire d’une « morale » sans autre épithète que celle de « civile » avant qu’un texte de 1906 réaffirme la validité des vieux principes « religieux » de la loi Casati. Le résultat pour l’Italie post-unitaire est une situation confuse de sédimentation législative où les débats redonnent périodiquement vie aux questions scolaires autour de l’obligation et des programmes d’enseignement, sans que rien ne soit considéré comme définitivement réglé par aucun gouvernement.

Dans ce contexte les programmes de l’enseignement primaire tentent de conjuguer le maintien de certaines valeurs religieuses ou spirituelles liées au catholicisme et l’impératif patriotique d’exaltation du nouvel Etat-nation né contre le pouvoir temporel du pape. De fait, le contenu des manuels scolaires, conformément aux directives officielles, correspond à la politique systématique de « nationalisation » des Italiens. Cela n’échappe pas aux observateurs étrangers. Auguste Brachet, philologue, professeur d’allemand et auteur de nombreux essais sur l’Italie consacre à « l’enseignement officiel » toute une partie de son portrait des Italiens, brossé dans les années 1860-1870. Il y présente les conditions d’un vrai « dressage patriotique » : « Les Italiens aussi réalistes que les Allemands et qui se vantent avec raison d’être le seul peuple latin qui n’ait jamais fait la guerre pour une idée ont adopté depuis 1866 le système prussien de la propagande patriotique par les écoles. Et cette exaltation du sentiment national n’a pas peu contribué à donner à l’Italie nouvelle la conscience de sa force et de son unité. Cette méthode de dressage patriotique offre à l’observateur un autre objet d’intérêt aussi curieux que l’inoculation du fanatisme national. En étudiant les Programmes officiels de l’école on peut deviner vers quel but l’instituteur dirigera les forces qui dorment chez l’enfant et qu’il est chargé d’évoquer [19]  ».

Pour Brachet, l’enseignement italien, du primaire au secondaire, met au service l’histoire et la géographie pour façonner une instruction nationale tournée contre la France. L’auteur se plait à en trouver des traces dans l’italianisation de Napoléon dans les livres d’histoire ou de Nice et la Corse dans le corpus des manuels de géographie.

Pourtant les choses ne sont pas aussi simples que ne le suggère le Français obsédé par l’utilisation pédagogique de l’histoire et de la géographie comme armes contre la France. Ce n’est que trois ans après le constat dressé par Brachet, en 1884, que le programme d’histoire de l’enseignement secondaire arrive jusqu’à l’année 1870 pour clairement inclure « l’indispensable connaissance des trois Guerres d’indépendance » (1848, 1859 et 1866) italiennes. Les travaux de Simonetta Soldani sur la place du Risorgimento à l’école [20] comme ceux de Massimo Baioni sur la diffusion officielle, savante, pédagogique et journalistique de ce culte risorgimental qui se veut étroitement lié à la politique de sécularisation de l’Etat montrent que les rapports entre l’histoire récente et l’enseignement national ne dessinent pas aussi facilement la vignette du « dressage patriotique » à l’italienne. A l’époque giolittienne la Società nazionale per la storia del Risorgimento, fondée en 1907, soulève périodiquement le problème de la place de l’épopée nationale dans les programmes et les exercices des écoles. Concours scolaires et conférences itinérantes sont parmi les initiatives destinées à combler les lacunes de l’enseignement officiel. Depuis le congrès de Milan de 1906 [21] , la Società nazionale sait que l’histoire du Risorgimento comme toute étude contemporaine est objet de méfiance pour les historiens universitaires professionnels, d’où la nécessité d’en diffuser plus systématiquement les contenus et les enseignements à l’école primaire et au lycée. Or à l’école primaire, on le sait bien, l’Antiquité et le Moyen Age restaient largement dominants, comme si l’unité nationale n’avait de réalité pédagogique qu’en tant qu’héritage d’un prestigieux mais lointain passé. Il faudrait examiner plus profondément les origines de cette discrétion relative de l’histoire risorgimentale dans l’élaboration d’une pédagogie qui elle est clairement nationale. Se demander, par exemple, si l’histoire reflète ainsi les résistances et les hésitations d’une législation libérale qui a du mal à imposer pour les enfants la sécularisation radicale et parfois ostentatoire qu’elle propose dans la vie publique et le discours politique. Est-ce à dire que l’instrumentalisation de l’histoire risorgimentale voulue par l’Etat est plus efficace lorsque ses vecteurs en sont indirects et résultent d’une initiative non officielle et littéraire ?

Le livre Cœur et l’éducation patriotique par l’histoire proche

Portrait de Edmondo De AmicisLe livre Cœur est présenté par son auteur comme un « livre de lecture pour les enfants de l’école primaire qui ont entre neuf et treize ans » [22] . Il repose sur une trouvaille littérai qui explique les divers niveaux de son écriture : un jeune collégien aurait retrouvé en 1885 dans ses affaires le journal (diario) qu’il avait tenu quatre ans plus tôt sur un cahier d’écolier et qui, tel qu’il est publié en 1886, est donc d’emblée le produit de cinq formes d’écriture.

Trois concernent les procédés internes de la narration et deux sont externes. Le premier niveau est celui de la narration originale : l’écolier notait chaque jour tout ce qu’il entendait à l’école, dans la rue et à la maison. A un deuxième niveau, son père met en forme ces notes brutes « en s’efforçant de ne pas en altérer le sens et de conserver autant que possible les mots de son fils » [23] . Au troisième niveau, le narrateur lui-même, l’écolier devenu collégien, complète ce texte au moment où il le retrouve et fait donc subir une ultime transformation à son journal quatre ans après sa rédaction. Les deux autres niveaux d’intervention externe sont bien connus des lecteurs du Cuore : il s’agit d’abord des neuf « récits du mois », (« racconti mensili »), histoires mettant en scène des enfants héroïques et valeureux. Ces récits sont généralement placés à la fin de chaque mois puisqu’ils sont la récompense donnée aux élèves par le maître après des semaines de bon travail et se présentent sous la forme d’un texte que le maître lit le plus souvent à la classe avant de le donner à recopier aux élèves. Ils sont en outre chevillés à la trame d’ensemble : on les donne à recopier aux protagonistes et ils illustrent à merveille des vertus cardinales de la vie des écoliers [24] . Arrivent enfin les commentaires des membres de la famille. L’avertissement liminaire de De Amicis laisserait penser qu’il ne s’agira que de la prose du père puisque c’est lui qui est supposé réécrire le journal. Ses interventions sont en effet les plus nombreuses, mais elles voisinent avec celles de la mère et de la sœur aînée Silvia qui apparaissent comme des didascalies morales et pédagogiques, parfois même des avertissements et des réprimandes. Le père explique au détour l’importance de l’école [25] , des valeurs patriotiques [26] , le rôle des grands hommes du Risorgimento [27] . Ces feuillets familiaux permettent au lecteur de sortir de l’horizon de l’enfant et des salles de classe.

Comment ces divers degrés de narration parviennent-ils à intégrer l’histoire nationale ? Les deux niveaux privilégiés d’insertion de l’histoire dans la construction de De Amicis sont le temps de la narration et les récits du mois. S’y ajoute dans le cas du rappel de la mémoire de Cavour l’intervention du père du narrateur qui aime ainsi parfois à jouer le rôle d’un professeur d’histoire.

- Le temps de la narration est donc l’année scolaire 1881-1882, du 17 octobre jour de la rentrée au 10 juillet jour des vacances après les résultats des examens de passage. Ce choix n’est pas fortuit. Vingt ans après la mort de Cavour, (juin 1861) et dix ans après celle de Mazzini (mars 1872), cette année scolaire se termine avec la nouvelle de la mort de Garibaldi le 2 juin 1882 et le deuil national qui s’ensuit [28] . Les petits protagonistes de Cuore appartiennent bel et bien à la nouvelle Italie puisqu’ils sont nés après 1870. Mais ils sont liés personnellement au Risorgimento par la génération de leurs parents et de leurs maîtres et rattachés à l’épopée nationale par ces héros tutélaires de la nation représentés syncrétiquement par la figure de Garibaldi, mémoire encore vive du passé de leurs pères [29] . L’année 1881-1882 apparaît donc comme un commode prisme ouvert vers le passé de l’Italie, mais un passé national proche et somme toute réduit.

- Si les contemporains du narrateur sont surtout piémontais, les personnages des neuf « récits du mois », eux, proviennent de toute l’Italie : Padoue (Vénétie), la Lombardie, Florence (Toscane), la Sardaigne, la Campanie, la Romagne, Turin (Piémont), Gênes (Ligurie) et la Sicile [30] . Dans la mesure où le Calabrais appartient déjà au récit (puisqu’il est l’un des petits élèves), il ne manque que les représentants des autres régions méridionales de l’ancien royaume des Deux-Siciles (Abruzzes, Molise, Basilicate) et ceux des provinces centrales anciennes possessions pontificales (Marches et Ombrie) pour finir par l’éloquente absence de Rome et du Latium, terres vierges d’enfants héroïques dans Cuore. Mais au-delà de son aspect lacunaire, cette mosaïque des héros des provinces italiennes est marquée par le caractère neutre, difficilement identifiable voire interchangeable de ses tessons. En réalité, à part quelques rares notations dialectales ligures, campaniennes et vénètes, peu de détails dans la description géographique et presque aucun dans la représentation ethnographique ou l’arrière-plan historique [31] ne permettent d’identifier des caractères spécifiques et régionaux pour chacun de ces récits. Les régions d’Italie – mais pas dans leur totalité, ce qui est le seul élément réellement significatif selon nous – servent donc de toile de fond à une narration édifiante et abstraitement ou historiquement patriotique sans plus de souci d’inventaire de la diversité géographique du pays. C’est donc l’histoire plus que la géographie qui importe. Mais quelle histoire ? Deux des neuf récits se réfèrent directement aux « guerres d’indépendance » du Risorgimento : « Le petit tambour sarde » [32] pour la guerre de 1848, ou « Première Guerre d’indépendance » et « La petite vedette lombarde », pour celle de 1859 [33] ou « Deuxième Guerre d’indépendance » alors que le « Petit patriote padouan » [34] témoigne plus généralement du patriotisme du petit peuple vénète, ce qui est une façon de renvoyer au Risorgimento comme éveil ou même sentiment national, au-delà même des événements militaires qui en constituent l’épopée.

Cet usage du passé dans la narration littéraire et pédagogique du Livre Cœur confirme le primat de l’histoire proche, presque même l’absence de distinction entre histoire et actualité. Tout est fait pour assurer l’hégémonie insolente du Risorgimento. Peu nombreuses sont les allusions à un passé qui remonte au delà du XIXe siècle, à l’exception de références à des personnages considérés comme d’illustres ancêtres des patriotes de l’Unité comme le vaillant canonnier Turinois Pietro Micca des débuts du XVIIe siècle [35] . Pour le reste, comme le remarque Laura Fournier [36] , le patrimoine artistique, scientifique et littéraire de l’Italie brille par son absence dans Cuore – si l’on excepte toutefois une allusion générale aux célébrités calabraises et la mention d’une visite des écoliers à la pinacothèque et au musée industriel de Turin [37] . On a ainsi l’impression que les temps passés ne se conjuguent qu’avec les guerres du Risorgimento et que la civilisation italienne est un ensemble vague et intemporel dans les réalités et le détail duquel personne n’entend entrer.

Dans Le livre Cœur, ce qui importe est de montrer par l’histoire la continuité et la linéarité de la vie de la nation et, partant, le support naturel que représente son Etat. L’auteur par la voix de l’un de ses personnages centraux, l’instituteur Perboni, rappelle combien les « cinquante ans de lutte des Italiens » [38] (des années 1820 à 1870) doivent être le cœur de la mémoire des élèves des années 1880. Cette histoire proche, matière de l’apprentissage civique des Italiens, est présente dans le récit des fait et le souvenir des hommes. Les faits, ont été déjà évoqués : les deux « guerres d’indépendance » de 1848-1849 et de 1859 relatées dans les « récits des mois » ou celle de 1866 qui apparaît à travers les souvenirs du père de l’un des petits élèves. La période des Lumières, celle des Réformes du XVIIIe siècle ou les années françaises qui vont de l’arrivée de Bonaparte au départ de Napoléon sont ignorées par De Amicis qui accrédite ainsi comme version princeps celle d’un Risorgimento limité aux grandes opérations militaires menées par la dynastie de Savoie, un mouvement « endogène » qui n’a rien à voir avec l’influence européenne, d’autant plus que les étrangers apparaissent le plus souvent sous un jour négatif. Tels ceux qui méprisent la terre d’Italie tout en lui faisant la charité et auxquels le « petit patriote » padouan répond superbement : « Reprenez vos sous. Moi je ne veux pas recevoir l’aumône de ceux qui insultent mon pays » [39] .

Les personnages qui peuplent cette période pour le lecteur du Livre Cœur sont à la fois les grands héros connus de tous et les anonymes acteurs de l’Unité. Une façon sans nul doute de refuser d’opposer avant l’heure un Risorgimento fait par le haut et subi par le bas. Voici donc évoqués les soldats, véritables héros collectifs de l’Unité. Innombrables sont les épisodes où l’exaltation de l’armée italienne est liée au souvenir de son rôle dans l’achèvement de l’Unité. Certes, Edmondo De Amicis, ancien élève d’un collège militaire, est un vétéran de la Troisième Guerre d’Indépendance, combattant de 1866 et auteur à succès d’articles et de romans militaires. Collaborateur de la revue l’Italia militare, il y a publié en 1868 ses premiers Bozzetti di vita militare (« esquisses de la vie militaire ») qu’il rassemblera sous le titre générique de Vita militare et rééditera en volume séparé plusieurs fois jusqu’en 1882 [40] . Mais, au-delà de ce lien biographique, force est de constater que le soldat est en Italie comme en France un personnage privilégié des manuels scolaires, ce qui permet plus aisément d’enraciner la diffusion des valeurs patriotiques dans une geste héroïque [41] . Des héros promoteurs anonymes de l’Unité, passons à ses illustres artisans. Les « pères de l’Unité » occupent une place importante dans l’enseignement historique et patriotique de Cuore : Cavour, à travers l’évocation de son monument turinois, le roi Victor-Emmanuel par le souvenir de ses funérailles grandioses, Mazzini dont l’œuvre patriotique est associée à la définition de l’amour maternel et bien évidemment Garibaldi qui fait se rencontrer histoire et actualité puisque sa mort est vécue « en direct » par les petits écoliers du printemps 1882 dont elle assombrit les futures vacances.

De cette galerie de portraits célèbres, De Amicis ne veut tirer qu’une leçon : la concorde. L’histoire proche enseignée aux lecteurs nés après l’Unité se doit de gommer tout ce qui fait songer à des oppositions. L’histoire patriotique est réconciliation ou n’est pas. Ainsi du portrait de Cavour qui permet à l’auteur de rappeler que le grand homme d’Etat piémontais sur son lit de mort n’avait pas oublié ses « désaccords avec le général Garibaldi » mais, comme pour se réconcilier, « l’invoquait avec des paroles ardentes » [42] . Les absents eux-mêmes plaident dans le même sens : rien n’est dit du pape Pie IX pour faire sans nul doute oublier la « question romaine » alors que Le livre Cœur est écrit et publié durant les années de relatif apaisement qui suivent l’élevation au trône de saint Pierre de Léon XIII et l’arrivée sur celui du Quirinal du roi Humbert Ier. Ainsi les valeurs de cette histoire italienne limitée à son Risorgimento ne vont pas au-delà des sentiments d’amour patriotique. Le roi, les grands hommes du panthéon unitaire comme le peuple symbolisé par le soldat en sont les supports privilégiés, l’unité en demeure la valeur suprême et l’école le vecteur éminent.

Toute la leçon patriotique du livre tient en la glorification du passé risorgimental de l’Italie conformément aux vœux du gouvernement de gauche modérée. Le Livre Cœur est écrit dans le contexte de l’appel au « culte des grands hommes » lancé par Crispi lorsqu’il vient commémorer le vingt-cinquième anniversaire de l’expédition garibaldienne des Mille en mai 1885. C’est d’ailleurs sous son impulsion que les programmes scolaires du secondaire avaient été portés jusqu’au temps proche, 1870 ou l’histoire « immédiate » dirait-on aujourd’hui. Mais, à la vérité, l’œuvre de De Amicis fit bien plus que n’importe lequel des manuels scolaires officiels.

L’usage politique de l’histoire par le pouvoir s’exerce d’autant mieux que ses instruments en sont indirects et le manuel ou la leçon d’histoire sont loin d’être les seuls et les plus commodes – en raison notamment des impératifs pédagogiques internes – des vecteurs d’acculturation nationale. C’est un fait assez connu pour se passer de longs développements. De Amicis sert donc pleinement l’idéologie syncrétique et réconciliatrice voulue par l’Italie libérale tout en écrivant une œuvre de fiction librement et longuement méditée, sans pour autant tout idéaliser de son époque et du pouvoir politique auquel il est confronté. En effet, si De Amicis glorifie l’histoire du Risorgimento, c’est aussi pour avertir ses héritiers politiques qu’ils doivent en être dignes. Comment ? Par exemple, en traitant avec les égards qu’ils méritent les instituteurs et les institutrices au service de leur pays. Or, la condition sociale des maîtres turinois du Cuore est décrite de façon réaliste, presque militante par le futur socialiste que sera De Amicis. Le personnage principal du livre est l’école porteuse de tous les espoirs d’un Etat nouvellement créé, à condition que cet Etat s’en donne les moyens.

Et dans un Etat neuf, l’histoire qui mérite le plus d’attention est celle qui vient de se jouer. On peut être étonné de voir si peu evoquée l’histoire ancestrale de la civilisation italienne, celle des « Trois Rome » de Mazzini qui de l’Antiquité au XIXe siècle est supposée illustrer la grandeur de la nation italienne. Si la grande et vieille histoire est moins présente, ce n’est certainement pas parce qu’elle est moins utilisée ou instrumentalisée par les héritiers du Risorgimento. Bien au contraire, elle est présente dans les discours officiels comme dans les contenus pédagogiques et son absence chez De Amicis n’a qu’une seule explication : attirer l’attention sur ce qui est plus urgent, c’est-à-dire l’apprentissage du passé immédiat. Le « moment pédagogique » de De Amicis correspond à une étape intermédiaire, celle durant laquelle les élites politiques et intellectuelles d’un Etat neuf qui vient de perdre la génération de ses artisans prennent conscience de la nécessité d’enraciner son histoire proche. Le rappeler nous aide à mieux comprendre pourquoi le Livre Cœur fut un livre de lecture si populaire dans l’Argentine et le Brésil du XIXe siècle ou, plus près de nous, dans le nouvel Etat d’Israël et en République populaire de Chine où les traductions de Cuore se sont succédé avec un égal succès jusqu’à nos jours. L’utilisation, directe ou indirecte de l’histoire par les pouvoirs politiques, reste l’un des indicateurs les plus fiables, mais pour le meilleur et pour le pire, de la jeunesse des régimes et des communautés nationales.

Notes :

[1] Voir les propos de l’historien Gastone Manacorda repris dans Angelo D’Orsi, Alla ricerca della storia. Teoria, metodo e storiografia, Turin, Paravia-Scriptorum, 1996, cité dans  Stefano Pivato, Vuoti di memoria. Usi e abusi della storia nella vita pubblica italiana, Rome-Bari, Laterza, 2007, p. 10.

[2] Edmondo De Amicis, Cuore, Milan, 1886, pour l’édition actuelle italienne nous renvoyons à celle de Luciano Tamburini, Turin, Einaudi (1972), 1974. Il existe une traduction française récente que nous utiliserons pour les citations : Le livre Cœur, Paris, Editions Rue d’Ulm, (2001), 2005. J’emprunterai par ailleurs une grande partie des développements de la troisième partie de cet article à ma postface de cette édition : « Le livre Cœur : éducation, culture et nation dans l’Italie libérale » p. 357-483.

[3] Giovanni Spadolini, Il Borghese, 1er avril 1950.

[4] Pour situer Cuore dans la littérature enfantine et pédagogique italiennes, indispensable est la lecture de l’ ouvrage de Mariella Colin, L’âge d’or de la littérature d’enfance et de jeunesse italienne. Des origines au fascisme, Caen, Presses universitaires de Caen, 2005.

[5] La Società italiana per lo Studio della Storia Contemporanea (SISSCO) édite depuis 2000 un volume intitulé Annale - Il mestiere du storico (actuellement publié par l’éditeur Rubbettino) qui, outre une riche palette de comptes rendus, rappelle certains des débats publics et professionnels, dont sa liste web s’est abondamment fait l’écho durant l’année.

[6] Sur ces divers aspects du débat, il faut se reporter à Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire , Paris, Belin, 1996, et Id., Qu'est-ce que l'histoire contemporaine ?, Paris, Hachette, 1998.

[7] Mario Isnenghi (dir.), I luoghi della memoria, Rome-Bari, Laterza, Simboli e miti dell'Italia unita, 1996 ; Strutture ed eventi dell'Italia unita, 1997 ; Personaggi e date dell'Italia unita, 1997. Sur la question de l'exportation et de l'hybridation italienne des «lieux de mémoire», on se permettra de renvoyer à Gilles Pécout, « D'impossibles "lieux de mémoire" italiens ?», Préface à Mario Isnenghi (dir.), L'Italie par elle-même. Lieux de mémoire italiens de 1848 à nos jours, Paris, Éditions Rue d'Ulm, 2005, p. 15-29.

[8] Remo Bodei, Il noi diviso. Ethos e idee dell’Italia repubblicana, Turin, Einaudi, 1998.

[9] On citera parmi d’autres travaux importants pour notre propos : Bruno Tobia, Una patria per gli Italiani, Rome-Bari, Laterza, 1991, ou Umberto Levra, Fare gli Italiani. Memoria e celebrazione del Risorgimento, Turin, Comitato dell’ISRI, 1992.

[10] Sur la formule attribuée à Massimo d’Azeglio de façon apocryphe et erronée par le ministre Ferdinando Martini en 1896, voir Simonetta Soldani, Gabriele Turi (dir.), Fare gli Italiani. Scuola e cultura nell’Italia contemporanea, Bologne, Il Mulino, 1993, tome 1, la nascita dello Stato nazionale, p. 17.

[11] Gian Enrico Rusconi, Se cessiamo di essere una nazione, Bologne, Il Mulino, 1993 ; Mario Cuaz, « L’identità ambigua : l’idea di nazione tra storiografia e politica », in Rivista storica italiana, 1998, 82-2, p. 573-641, et dans une perspective plus comparatiste, Alberto M. Banti, « Su alcuni modelli esplicativi delle origini delle nazioni », in Ricerche di storia politica, 2000, 1, p. 53 -70. On mentionnera dans les plus récentes publications collectives sur les images et paradigmes nationaux : Alberto Mario Banti, Roberto Bizocchi (dir.), Immagini della nazione nell'Italia del Risorgimento, Roma, Caroci, 2002 ; et Amedeo Quondam, Gino Rizzo (dir.), L'identità nazionale. Miti e paradigmi storiografici ottocenteschi, Roma, Bulzoni, 2005.

[12] Massimo Baioni, Risorgimento in camicia nera. Studi, istituzioni, musei nell’Italia fascista, Turin-Rome, Comitato dell’ISRI-Carocci, 2006.

[13] Massimo Baioni, La « Religione della Patria ». Musei e istituti del culto risorgimentale (1884-1918), Trévise, Pagus Edizioni, 1994.

[14] Rivista storica della patria, « con la collaborazione di molti cultori della patria », l’expression figure encore sous le nom du directeur de la revue à la fin du XIXe siècle. Nous avons choisi, faute de mieux, de traduire « cultore » (littéralement « amateur » au sens de qui aime positivement) par « passionné ».

[15] Sur le problème général du rapport entre l’école et la formation d’une culture italienne, on renverra à Simonetta Soldani et Gabriele Turi (dir.), Fare gli Italiani. Scuola e cultura nell’Italia contemporanea, tome 1 La nascita dello Staro nazionale, tome 2 Una società di massa, Bologne, Il Mulino, 1993. Par ailleurs, on peut avoir un utile et précis état des recherches actuelles avec le volume collectif de Luciano Pazzaglia et Roberto Sani (dir.), Scuola e società nell’Italia unita. Dalla legge Casati al Centro-Sinistra, Brescia, Editrice La Scuola, 2001.

[16] Article 315 de la loi Casati du 13 novembre 1859.

[17] Sur la place de la religion dans les programmes de l’enseignement primaire, voir notamment F. Bettini, I Programmi di studio per le scuole elementari dal 1860 al 1965, Brescia, Editrice La Scuola, (1950), 1961.

[18] Article 2 de la loi Coppino du 15 juillet 1877.

[19] Auguste, Brachet, L’Italie qu’on voit et l’Italie qu’on ne voit pas, Paris, Hachette, 1881, p. 7.

[20] Simonetta Soldani, « Il Risorgimento a scuola. Incertezze dello Stato e lenta formazione di un pubblico di lettori », in E. Dirani (dir.), Alfredo Oriani e la cultura del suo tempo, Ravenna, Longo, p. 133-172.

[21] Massimo Baioni, La « Religione della Patria ». Musei e istituti del culto risorgimentale (1884-1918)…, op.cit., « Risorgimento e scuola nel dibattito della Società nazionale », p. 103-118.

[22] Edmondo De Amicis, Le livre Cœur…, op.cit., p. 5.

[23] Ibid.

[24] Par exemple, après le récit du Petit Florentin, le texte du 28 novembre intitulé « La volonté » commence par : «Il n’y a que Stardi dans ma classe qui aurait la force de faire ce qu’a fait le petit Florentin », Ibid, p. 76.

[25] Ibid, « L’école », p. 21-23.

[26] Ibid., « L’amour de la patrie », p. 97-99 ; « L’Italie », p. 270-271 (texte non signé mais attribué au père).

[27] Ibid., « Le comte Cavour », p. 176-178 et le texte non signé « Garibaldi », p. 267-268.

[28] Ibid., p. 267 : « Aujourd’hui (3 juin) c’est jour de deuil national.Garibaldi est mort hier soir ».

[29] C’est ainsi que l’écrivain florentin Giovanni Papini explique ce que représenta pour lui enfant l’inauguration de la statue de Garibaldi dans sa ville. Giovanni Papini, Passato remoto 1885-1914, Prefazione di Giorgio Luti, Florence, Ponte alle Grazie, 1994, p. 17 : « Le 2 juin 1890 fut élevée sur mon Lungarno un Garibaldi de bronze. Grand événement pour nous tous et même pour les enfants. Mon père était en effet parmi les quelques Florentins, peu nombreux, qui avaient endossé deux fois la chemise rouge. En 1860, à dix-huit ans, il s’était enfui de chez lui pour rejoindre l’expédition Medici qui s’embarqua à Talamone... (...). Et deux années plus tard en 1862 (...) Un des premiers livres que j’avais réussi à lire fut les Memorie di Garibaldi (sic.) écrits par Dumas et, encore enflammé par cette lecture, je voyais en mon père un homme hors du commun parce qu’il avait pu contempler de près le héros et combattre avec lui. « Il 2 giugno del 1890 fu inalzato, sul mio Lungarno, un Garibaldi di bronzo. Grande avvenimento per tutti noi, anche ragazzi.Mio padre era, infatti, uno dei non molti Fiorentini che avesse indossato ladue volte la camicia rossa. Nel 1860, a diciott’anni, era fuggito da casa per unirsi alla spedizione Medici che s’imbarco’ a Talamone (...) Due anni dopo nel 1862 (...). Uno dei primi libri ch’ero riuscito a leggere furono le LMemorie di Garibaldi scritte dal Dumas e, ancora caldo di questa lettura, vedevo in mio padre un uomo fuor del comune perchè aveva potuto contemplare l’eroe davvicino e aveva combattuto con lui.»

[30] Voir à ce propos la comparaison cartographique entre les itinéraires nationaux dans Le livre Coeur et dans Le Tour de la France par deux enfants, imaginée par Éric Vial, Nations, nationalismes, nationalités en Europe de 1850 à 1920. Atlas, cartographie de Jean-François Ségard, Paris, Ellipses, 1996, p. 38-39 : «Les manuels scolaires, portraits de la nation ».

[31] Si ce n’est dans la poignante « Petite vedette Lombarde » (Edmondo De Amicis, Le livre Coeur..., op.cit., p. 48-53) où le malheureux héros fait état de son patriotisme lombard avant de voir sa dépouille saluée du cri de « Bravo petit Lombard ! ». Mais, dans ce cas, il s’agit d’une référence risorgimentale destinée à glorifier l’identité italienne pré-unitaire des Lombards encore sous l’occupation autrichienne.

[32] Edmondo De Amicis, Le livre Coeur..., op.cit., « Le petit tambour sarde », p. 9-99.

[33] Ibid., « La petite vedette lombarde », p. 48-53.

[34] Ibid., « Le petit patriote de Padoue », p. 23-25.

[35] Edmondo De Amicis, Le livre Coeur..., op.cit., p 257. Pietro Micca (1677-1706) est l’un héros de l’armée piémontaise, mort pendant la Guerre de succession d’Espagne lors de l’assaut de Turin par les Français le 30 août 1706, en faisant sauter une mine pour obstruer la principale galerie d’accès à la cité. Le sacrifice de « Pietro Micca qui allume sa mèche » et meurt pour sauver sa ville est une lecture enfantine édifiante et, tout naturellement, pour de petits Turinois. Les élèves de Cuore pouvaient admirer plusieurs représentations artistiques du « minatore-soldato », tableaux et statues, comme le buste de Bogliani placé dans la cour de l’Arsenale en 1834 ou la statue de bronze du valeureux artilleur oeuvre du sculpteur Cassano da Trecate élevée à deux pas de la caserne de la Tchernaia en 1864.

[36] Laura Fournier, « La fabrique de l’identité nationale en Italie dans Cuore de De Amicis », in Chroniques italiennes, 58/59, 1999, p. 73-74.

[37] Edmondo De Amicis, Le livre Coeur..., op.cit., p. 13 et p. 18.

[38] Ibid., « Le petit Calabrais », p. 14.

[39] Ibid., « Le petit patriote de Padoue », p. 25.

[40] Edmondo De Amicis, La Vita militare. Bozzetti, Milan, Treves, 1868. Seconde édition sous le titre Racconti militari. Libro di lettura ad uso delle scuole dell’esercito, Florence, Le Monnier, 1869, et réédition augmentée, La Vita militare, Milan, Treves, 1882.

[41] Sur le soldat protagoniste des manuels scolaires italiens, voir Mariella Rigotti Colin, « Il soldato e l’eroe nella letteratura scolastica dell’Italia liberale », in Rivista di storia contemporanea, 1985-3, p. 329-351.

[42] Edmondo De Amicis, Le livre Coeur..., op.cit., « Le comte Cavour », p. 180.

Gilles Pécout

Professeur des universités à l'Ecole normale supérieure où il enseigne l'histoire contemporaine, Gilles Pécout est également directeur d'études à l'Ecole pratiques des hautes études à la Sorbonne, titulaire de la chaire "Histoire politique et culturelle de l'Europe méditerranéenne".

Mots clefs : Italie libérale, Risorgimento, nation, histoire, instruction civique, pédagogie, Cuore, Livre Coeur, De Amicis, patriotisme

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  • ISSN 1954-3670