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Comptes rendus
   

Pierre Mendès France, Causeries du samedi, juin 1954-février 1955,

Paris, Tallandier, collection « Texto », 2007, 132 p.

Ouvrages | 04.07.2008 | Jean-Charles Asselain
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« On se souviendra encore de M. Mendès France longtemps après que les autres présidents du Conseil français auront été oubliés. » Ce pronostic, formulé par le Sunday Express au lendemain du renversement du ministère Mendès France le 5 février 1955, s’est trouvé largement confirmé depuis. Comment expliquer le contraste entre la brièveté de son passage au pouvoir (le gouvernement n’avait « tenu » que sept mois et dix sept jours, à peine plus que la moyenne sous la IVe République) et le prestige singulier qu’a toujours conservé l’homme d’État Pierre Mendès France ? Et pourquoi un tel contraste entre les haines dont il fut l’objet, et l’adhésion immédiate et durable que lui ont accordée la majorité des Français ? « La France peut supporter la vérité », telle était la conviction affirmée par PMF en 1953, alors que la situation en Indochine était déjà en voie de se dégrader sérieusement, et son credo n’a jamais varié à cet égard  [1] . Mais que signifiait précisément ce parti pris de dire la vérité,  qui n’était certes pas sans danger, dans le contexte gouvernemental de 1954-1955 ? Éric Roussel, président de l’Institut Pierre Mendès France, auteur d’une nouvelle biographie récente (Pierre Mendès France, Gallimard, 2007), a voulu permettre à chacun d’en juger, en réunissant sous la forme la plus accessible  [2] les 26 « causeries » prononcées à la radio le samedi soir, qui ont rythmé toute la durée du ministère Mendès France à partir du 21 juin 1954, trois jours seulement après son investiture.

Analyser, choisir, agir, communiquer : ce dernier terme a toute sa place dans la démarche de PMF. Les causeries n’ont rien d’une improvisation. Le ministre de l’Économie de 1944-1945 y avait eu recours, en s’inspirant sans doute des causeries au coin du feu du président Roosevelt, et Mendès visait déjà à « faire passer » les vérités les plus dures à entendre (non, il n’existe aucun espoir de relèvement immédiat du niveau de vie au lendemain de la Libération…). Le président du Conseil de 1954-1955 se sent pareillement tenu d’écarter toute illusion, et de veiller à informer au jour le jour ses concitoyens sur l’action gouvernementale. En choisissant la radio, il s’adresse au plus grand nombre : la France compte 9 millions de postes de radio, alors que les téléspectateurs sont encore peu nombreux  [3] . Les causeries sont brèves – 6 minutes en moyenne, moins de 8 minutes et demie pour la plus longue, celle qui aborde les enjeux de la lutte contre l’alcoolisme – , mais chacune est soigneusement préparée. Le style est simple, direct, dégagé de toute langue de bois. Durant le mois décisif des négociations sur l’Indochine, sans divulguer bien sûr aucun détail, Mendès ne cesse de rappeler que le succès est loin d’être acquis d’avance (et il insiste jusqu’à la dernière minute sur le surcroît d’effort militaire qui s’imposera en cas d’échec) ; une fois la paix conclue, le soulagement général ne doit pas faire oublier que c’est une paix chèrement payée. Face aux difficultés les plus redoutables, il s’agit d’abord de regarder en face les données du problème : la CED a provoqué parmi les Français une division profonde, qui risque d’affaiblir durablement la position de la France ; le réarmement allemand aura lieu en tout état de cause, avec ou sans l’assentiment de la France. Au-delà cependant de ce devoir d’informer (faire savoir « exactement où nous en sommes »), ce que veut PMF, c’est un soutien actif de la part de l’opinion : dès la première causerie, il évoque « cette aide que chacun de vous doit m’apporter », sans dissimuler la dimension affective (« une intimité, j’ose dire, affectueuse ») de cette relation directe  [4] qu’il entend établir avec les Français.

Si le rôle de soutien de l’action gouvernementale assigné aux « causeries » est d’emblée clairement défini, l’entreprise n’est pas sans risques. Elle provoque aussitôt l’exaspération d’une grande partie de la classe politique ; l’ancien ministre MRP François de Menthon ira jusqu’à dénoncer une initiative contraire à la Constitution. Mais peut-on raisonnablement voir là une tentative de s’adresser aux citoyens « par-dessus la tête de leurs élus »  [5]  ? Mendès a bien pris la précaution de spécifier qu’il réserverait toujours au Parlement, comme il se doit, la primeur des informations nouvelles. Pas la moindre tonalité polémique, rien qui puisse évoquer un « appel à la nation » contre le régime des partis. Aucune prétention à un destin politique d’exception de la part de PMF, qui récuse le terme même de mendésisme et veut s’adresser à ses auditeurs d’égal à égal. « Quand le Général occupait le pouvoir – écrit curieusement François Mauriac (Bloc-notes, 1er février 1955) – , nous avions quelque excuse à ne pas le croire sur parole : il est le type même de l’homme solitaire, intraitable, qui ne s’adapte pas. PMF, au contraire, a le goût et même la passion de persuader, le génie de convaincre. » Le choix du sujet des causeries se porte volontiers sur des thèmes consensuels, dès que l’actualité le permet, et, lorsqu’il faut absolument évoquer les conflits qui déchirent les Français, c’est avec le souci d’élever le débat et sur un ton d’apaisement  [6] . L’historien qui souhaite dégager les arêtes vives de la politique gouvernementale en 1954-1955 et cerner la teneur des choix les plus difficiles devra se tourner vers d’autres sources ! 

Les causeries permettent en revanche – et ce n’est pas leur moindre intérêt – de suivre Mendès dans le feu de l’action à travers toute la durée de son ministère. Elles offrent un témoignage saisissant sur le rythme de travail inhumain du président du Conseil, dont la voix parvient aux Français un jour de Genève, quelques jours plus tard de Tunis, avant de leur faire vivre « en direct » les négociations non moins éprouvantes de l’été et de l’automne sur l’avenir de l’Europe. « Vie exténuante : y résistera-t-il ? », s’inquiète François Mauriac, qui ajoute aussitôt : « Mais c’est ce tempo qui, pour l’instant, le rend invulnérable. Un ministère se tire au posé. Les meilleurs fusils ne sauraient l’atteindre en plein vol  [7] . » Jean Lacouture compare PMF au dieu Vishnou… Mais pas question de prétendre traiter tous les problèmes à la fois ! La majorité des causeries ont pour thème la fin de la guerre d’Indochine, les relations avec l’Empire, les conditions du réarmement allemand, ce qui reflète bien la primauté des questions internationales – une hiérarchie des priorités qui s’est imposée à Pierre Mendès France. Il ne l’a pas choisie, il l’assume néanmoins sans ambiguïté (comme en témoigne entre autres sa décision symbolique de s’installer au Quai d’Orsay), mais il exprime à deux reprises au moins, dès le mois d’août puis dans les dernières semaines de son ministère, son impatience d’en revenir aux questions économiques et sociales, qui commandent à ses yeux l’avenir des Français et la position internationale de la France. Leur importance n’apparaît pourtant qu’« en creux », et l’on en est réduit à quelques indications très générales – priorité à la construction et aux investissements productifs – sur ce qu’auraient pu être les grands axes du Plan et de la politique gouvernementale si les événements l’avaient permis. L’irruption de la question algérienne au premier plan de l’actualité avec les attentats de la Toussaint (deux jours plus tôt, dans sa causerie du 30 octobre 1954, PMF évoquait encore sereinement l’œuvre coloniale de la France, en des termes que n’aurait pas désavoués Jules Ferry  [8] ) pèse de tout son poids sur les derniers mois du gouvernement Mendès France. La réaction du président du Conseil, lorsqu’il déclare au Parlement le 9 novembre : « L’Algérie, c’est la France […]. On ne transige pas quand il s’agit de défendre la paix intérieure de la nation, l’unité et l’intégrité de la République », est certainement au diapason de l’opinion majoritaire française en 1954, et le lecteur de 2008 doit surtout se garder de tout anachronisme  [9] . Les propos rassurants qui émaillent les dernières causeries, où la question algérienne ne tient d’ailleurs qu’une place étonnamment réduite, n’excluent pas l’amorce d’une politique évolutive assez résolue pour inquiéter et irriter les défenseurs de la colonisation. 

Les causeries, en fin de compte, ont-elles atteint leur but ? Oui, sans aucun doute. Elles donnent lieu à un abondant courrier, qui est pris en compte avec la plus grande attention (car il ne doit pas s’agir d’une relation à sens unique), et les réactions favorables l’emportent « à 99 % », selon Mendès. Ce soutien n’est pas toujours du meilleur aloi (lui-même cite avec humour à Jean Lacouture l’exemple de cette dame qui le remercie après son intervention sur la rentrée scolaire, elle n’a « rien entendu d’aussi beau depuis les discours du maréchal Pétain »), mais on est frappé néanmoins de la diversité et de la qualité des témoignages d’adhésion qu’il reçoit de tout bord, depuis le professeur Robert Debré jusqu’à  Jean Cocteau, sans parler de Mauriac. PMF exprime à tous sa gratitude pour ce soutien, qu’il juge sincèrement décisif. Non moins significatif apparaît l’enseignement des sondages. Malgré l’usure du pouvoir, malgré les divisions profondes sur les sujets brûlants et tout ce qui concourt à limiter la marge de manoeuvre du gouvernement, plus de 50% des Français déclarent jusqu’au bout approuver globalement l’action du ministère Mendès France (car ce n’est pas seulement « le style » qui séduit), et c’est encore une majorité absolue qui, en février 1955, déclare regretter son renversement  [10] . À la question : « Quel homme politique préférez-vous ? », en janvier 1955, 51 % répondent Mendès France, suivi de très loin par Pinay (10 %), Thorez, Bidault…. Ce soutien de l’opinion peut-il suffire à expliquer l’hostilité croissante de la majorité du personnel politique, le mépris haineux d’un Pierre Henri Teitgen soutenant qu’il faudra à l’avenir « garder le style sans le bluff » ? Éric Roussel a choisi de faire figurer à la suite des causeries, dans la présente édition, le texte de l’intervention prononcée par Pierre Mendès France devant les députés à l’aube du 5 février, juste après le vote qui vient de renverser son gouvernement. Le ton modéré, la retenue et la hauteur de vue dont il fait preuve alors forment un contraste saisissant avec la violence des accusations contre cette prise de parole insolite et les vociférations qui rendent ses propos inaudibles.

La montée des tensions, depuis le vote d’investiture de juin 1954 jusqu’à l’estocade finale, a souvent fait l’objet d’analyses pertinentes. Mais le lecteur d’aujourd’hui, qui découvre ces causeries chaleureuses et consensuelles, aura beaucoup de peine à comprendre comment Pierre Mendès France a pu susciter tant de haine.

Notes :

[1] « Le plus difficile, c’est d’amener les hommes à se rendre compte que nul ne peut penser pour eux […]. Chacun doit juger lui-même les données et les décisions » (La science économique et l’action, 1973, cité par Charles Nicolet, dans Pierre Mendès France et le mendésisme, sous la direction de F. Bédarida et J.-P. Rioux, Paris, Fayard, 1985).

[2] Publiées dès 1955 aux éditions Julliard, reprises dans les Oeuvres complètes de Pierre Mendès France (Gallimard, tome 3, 1989), les causeries sont également disponibles – à l’exception d’une seule – sous forme d’enregistrement sur CD (INA, 2002).  

[3] Le nombre de téléviseurs est en augmentation rapide, mais c’est seulement au cours de l’année 1955 qu’il dépasse les 200 000 (quarante à cinquante fois moins que les postes de radio).

[4] La même volonté de maintenir un contact direct peut expliquer l’attachement de Mendès au scrutin majoritaire uninominal – le vieux scrutin d’arrondissement, cher aux radicaux –, qui sera pourtant responsable quelques années plus tard de la fin prématurée de sa carrière parlementaire.  

[5] Jean Daniel et François Stasse emploient l’un et l’autre cette expression dans leur présentation des causeries  (CD  Dire la vérité, INA, 2002).

[6] Jean Lacouture, qui rend hommage à plusieurs reprises à la force de conviction de Pierre Mendès France (« Ce qu’il dit sonne juste et fort parce qu’il a ce don surprenant de faire croire à ce qu’il dit»), laisse deviner parfois l’ombre d’une réserve : « Le député des paysans de l’Eure est en lui assez vivant pour le faire s’adresser aux Français avec la simplicité la plus authentique. [….] On est dans le concret, le spécifique. Mendès possède l’art de la communication – un peu alourdi de la phraséologie des monuments aux morts » (Pierre Mendès France, Seuil, 1981, p. 391). 

[7] Bloc-notes, 1er août 1954.

[8] Il évoque la « construction d’un important réseau routier, de ports modernes », l’effort d’équipement hydro-électrique, l’amorce d’une politique rurale tournée vers l’amélioration du niveau de vie des masses paysannes (une « entreprise hardie », qui « commence seulement »), et il rend hommage à « l’admirable effort de ces pionniers, métropolitains et africains, […] qui se dépensent sans compter ».

[9] Comment ne pas réagir, par exemple, à ce passage de la dernière causerie, celle du 29 janvier 1955, où PMF se porte garant des convictions du nouveau gouverneur général de l’Algérie, un homme de progrès certes, mais « inébranlablement déterminé à maintenir l’unité et l’indivisibilité de la République, dont fait partie l’Algérie, partie intégrante de la République » ? L’homme, considéré par certains comme un dangereux libéral, qui vient d’être nommé gouverneur n’est autre que Jacques Soustelle…. Pour une analyse équilibrée et approfondie, cf. Charles-Robert Ageron, « Le gouvernement Pierre Mendès France et l’insurrection algérienne », dans Pierre Mendès France et le mendésisme, op. cit.

[10] Cf. Pierre Laborie, « Le gouvernement Mendès France et l’opinion : la logique de l’exception », dans Pierre Mendès France et le mendésisme, op. cit.

Jean-Charles Asselain

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  • ISSN 1954-3670