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Adults in the Room, film réalisé par Costa-Gavras (2019)

Films | 21.01.2020 | François Fontaine
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Adapté d’un livre de Yánis Varoufákis (Adults in the Room: My Battle With the European and American Deep Establishment, The Bodley Head Ltd, 2017), le film de Costa-Gavras rejoue le premier acte du gouvernement Tsípras, depuis son accession au pouvoir fin janvier 2015 jusqu’à la démission de son ministre des Finances, Varoufákis, début juillet 2015. Lorsque celui-ci devient ministre, ce dernier a derrière lui une carrière de professeur d’économie, s’intéressant particulièrement à la théorie des jeux, branche de l’économie qui porte sur les interactions stratégiques entre agents, travaillant sur les grèves, sur la négociation, ou sur les comportements des banquiers centraux[1]. Tout d’abord Professeur à l’Université de Sidney, il revient en Grèce à l’Université d’Athènes à partir de 2000. Conseiller économique de Georges Papandreou entre 2004 et 2006, il se rapproche à partir de 2011 de Tsipras alors que le parti socialiste grec, alors au pouvoir et menant une politique d’austérité, est incapable de sortir le pays de la crise. En 2013, sur l’invitation de James Galbraith, il accepte un poste de Visiting Professor à l’Université du Texas à Austin et développe alors, avec son aide, des liens auprès de l’administration Obama et du monde politique et médiatique américain. Élu membre du parlement en 2015, il dispose donc d’évidents atouts intellectuels et politiques pour occuper le portefeuille des Finances. Le film en fait l’un de ses héros.

Pour autant, Adults in the Room n’est pas un film sur l’économie, pas plus que sur la crise financière, comme a pu l’être Margin Call de J.C. Chandor (2011), qui en donnait à voir la mécanique implacable, dans ses rouages techniques. Il propose certes quelques brèves scènes didactiques permettant d’appréhender le point de vue défendu par Varoufákis, mais son propos est indubitablement ailleurs. Ce n’est pas davantage sur les conséquences humaines de la crise qu’a connue la Grèce à partir de 2008, l’année 2010 étant celle du premier plan d’aide au pays, que s’attarde le réalisateur, bien que de rares scènes laissent entrevoir les magasins fermés ou le sit-in de travailleurs licenciés. Adults in the Room est, avant tout, un film politique ; mais il ne s’agit pas non plus, pour Costa-Gavras, de décrire l’Exercice de l’État, à la manière d’un Pierre Schoeller (2011). C’est au contraire sur l’impossible exercice d’un pouvoir que l’œuvre insiste, dénonçant la prévalence des règles et de la bureaucratie sur l’expression démocratique au sein de l’Union européenne.

Quatre séquences, de durée inégale, rythment le film, en suivant la chronologie des événements. La première revient sur l’accession au pouvoir de SYRIZA et l’espoir que le mandat reçu permette à la Grèce de sortir de l’impasse financière dans laquelle les plans d’aide successifs ont fini par l’enfermer. Comme le montre le film avec insistance, ce que réclament le Premier ministre Tsípras et son ministre des Finances Varoufákis, ce n’est pas l’annulation de l’énorme dette grecque mais sa restructuration afin d’en étaler le remboursement. Les deux hommes souhaitent dégager de nouvelles marges financières pour enrayer le cycle récessionniste que les restructurations économiques, associées aux coupes budgétaires des précédents plans d’aide, avaient provoqué. Pragmatique et réaliste, le tandem apparaît finalement assez éloigné du programme défendu durant la campagne, éloigné aussi des demandes de l’aile gauche du parti. Si le film propose une image équilibrée du nouveau gouvernement, il ne permet pas de bien saisir l’urgence dans laquelle il se trouve plongé au lendemain des élections. Pour cela, il faut comprendre qu’il doit reprendre immédiatement des discussions interrompues fin 2014 par ce processus électoral, le plan d’aide en cours arrivant à son terme incessamment. Or, il devient évident qu’un nouveau plan est nécessaire car le gouvernement grec n’a pas les moyens de faire face seul aux prochaines échéances de remboursement. L’Eurogroupe étend en février, pour quatre mois, les facilités financières accordées à la Grèce moyennant une liste de réformes se conformant aux critères du précédent plan d’aide, le second Memorandum of Agreement signé en 2012. Impossible à tenir et mortifère, ce memorandum, nommé « MoU » dans le film, y devient le symbole de l’absurdité et du caractère technocratique des règles qui régissent les relations entre partenaires européens. Cette appellation unique et cette représentation tranchée occultent cependant des processus d’échanges en réalité plus complexes et interactifs entre l’Eurogroupe et la Grèce, ici passés sous silence alors qu’exposés dans le livre, notamment le calendrier serré, avec la mise en place de l’accord temporaire et la nécessité de déterminer conjointement le contenu d’un nouveau MoU avant les échéances de remboursement de l’été 2015.

Dans la deuxième séquence, Costa-Gavras ausculte la machine européenne via le fonctionnement de l’Eurogroupe. Créé en 1997, cet organisme réunit de manière informelle les ministres des Finances de la zone Euro pour faciliter la coordination des politiques économiques des pays membres. Il est présenté ici comme un organe bureaucratique faisant systématiquement obstacle à l’expression de la volonté populaire issue des urnes. Tous les pays sont représentés mais, chez Costa-Gavras, la plupart demeure silencieux, et lorsque les autres s’expriment, ils ne sont jamais très loin du ridicule, tant leurs positions s’avèrent caricaturales ou leurs attitudes excessives. L’Eurogroupe possède un président (à l’époque le ministre des Finances néerlandais Jeroen Dijsselbloem), mais il apparaît ici sous le contrôle absolu de Wolfang Schäuble, son homologue allemand, qui déclare tout de go que des élections ne sauraient changer la politique économique déjà décidée pour la Grèce par la Troïka, à savoir la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI). L’unique obsession de Schäuble est présentée comme étant les Memorandums of Agreement, c’est-à-dire les engagements passés et à venir de la Grèce, toujours plus contraignants et durs pour le pays. Le film, en faisant le choix de se focaliser sur l’Eurogroupe, ne s’étend pas sur ses liens avec la Troïka et ne permet pas de bien saisir la place de chacune des institutions. Le spectateur attentif observera que les représentants de la Troïka assistent aux réunions de l’Eurogroupe : Pierre Moscovici pour la Commission, Christine Lagarde pour le FMI et Mario Draghi pour la BCE. Il faut comprendre par-là que les risques de banqueroute et de sortie de l’euro qui menaçaient la Grèce font de l’Eurogroupe un relais des décisions essentiellement prises en amont par la Troïka – mais ce rôle n’est ici guère clarifié. À l’inverse, le film réussit parfaitement à faire sentir toute la violence politique du memorandum et le fait que les conditions qui y sont posées violent aussi bien le mandat politique du gouvernement Tsípras que l’autonomie politique de la Grèce. L’enchaînement des scènes épouse l’alternance d’espoirs et de désillusions de Varoufákis. Alors que les efforts se portent surtout sur les communiqués de presse et le respect des apparences, il réalise assez vite que tout compromis est impossible, sauf à sortir du fonctionnement institutionnel habituel.

Le troisième temps du drame se déroule durant le mois de juin 2015. Les Grecs font de nouvelles propositions de réformes budgétaires et structurelles. Ils bénéficient de dissensions entre Angela Merkel et Wolfgang Schäuble et d’un soutien relatif du FMI en la personne de Christine Lagarde. Aux yeux de la présidente du FMI, le second MoU est un échec et elle reconnaît que, sans allègement de sa dette, la Grèce ne pourra s’en sortir. Le film donne une image assez positive de la présidente du FMI ; à l’époque, le Fonds pousse les autres membres de la Troïka au compromis, allant jusqu’à les menacer de se retirer du nouveau programme d’aide si un accord n’est pas trouvé pour alléger la dette grecque. Ce nouveau front semble un temps à même de faire plier le ministre des Finances allemand, mais ce court espoir ne dure pas. Pour Costa-Gavras, ce nouvel échec est tout entier à imputer à Wolfang Schäuble là où le livre est plus nuancé. Incarné de manière caricaturale, le ministre est toutefois au centre d’une scène intéressante, mais qui intervient sans doute un peu tard, dans laquelle il confronte le spectateur au point de vue de l’orthodoxie budgétaire : au sein d’une Europe où l’intégration politique est très limitée mais où les pays partagent la même monnaie, ce sont les règles budgétaires qui assurent la nécessaire coordination. Toute déviation à la règle doit être sanctionnée ; il faut faire de la Grèce un exemple pour tous ceux qui seraient tentés de s’écarter des règles. Tout accord remettant en cause l’orthodoxie budgétaire ou le remboursement des dettes contractées apparaît dès lors impossible : « a debt is a debt, a debt is a debt » répète à l’envi, hors de lui, le personnage de Schäuble. On peut certes s’interroger sur les pouvoirs attribués au ministre allemand, ici capable à lui seul de faire échouer tout compromis, là où le livre souligne que Merkel comme Tsipras partagent une part de responsabilité. Le film montre néanmoins fort intelligemment que poser des règles en absolu dans un espace politique, c’est rendre l’expression de la démocratie impossible.

Devant cette impasse s’amorce le dernier temps du film, celui du référendum grec. Le Premier ministre Aléxis Tsípras compare sa situation et celle des négociateurs grecs à celle de l’espadon pris à l’hameçon. Le pêcheur ne le remonte pas tout de suite, car la ligne risquerait de casser, et il cherche d’abord à l’épuiser. Les séances de l’Eurogroupe, les vagues successives d’espoirs et de déceptions ne sont donc là que pour contraindre le gouvernement grec à plier. La banqueroute se rapprochant chaque jour, il devient crucial de parvenir à un accord. Le Premier ministre cherche une échappatoire politique à l’inflexibilité de ses partenaires. Il convoque un référendum, demandant directement au peuple s’il approuve ou non les propositions de la Troïka. Le « non » l’emporte à plus de 60 %, conférant à son gouvernement un mandat clair, et renforçant – pense-t-il – sa position dans la négociation. La joie sera à nouveau de courte durée : Tsípras pliera finalement face à l’intransigeance de ses partenaires. Là encore, Costa-Gavras ne cherche pas à expliquer les raisons de cet échec. Il photographie un Tsípras épuisé par quatre mois de marathon, quatre mois d’espoirs déçus. Un Tsípras que ses partenaires font, dans une très belle scène, littéralement danser avant qu’il ne s’incline, terrassé, devant ses homologues.

Adults in the Room est un film dont la thèse est claire. Sa force est de faire sentir et éprouver, au chevet de la Grèce, l’impossible dialogue et l’enfermement qui résulte de la confrontation des règles européennes et des choix politiques nationaux. Les bureaucrates et les experts de la Troïka y sont dépeints avec tous les ridicules ; les responsables politiques y sont pathétiques dans leur impuissance – Michel Sapin étant à cet égard particulièrement emblématique. Seul Schäuble semble en capacité de prendre des décisions et de discuter sur un pied d’égalité avec la BCE ou le FMI. La répétition des scènes où Varoufákis échoue à convaincre ses partenaires, voire à entamer un dialogue avec eux fait parfaitement ressentir la manière dont l’orthodoxie économique peut en venir à étouffer la démocratie. On pourra regretter néanmoins que les raisons de cet enfermement et de cet impossible dialogue ne soient pas davantage examinées : la quasi-absence de mise en contexte et une vision quelque peu manichéenne des protagonistes limitent sans doute la portée d’un film qui dénonce – mais renonce à interroger plus en profondeur et en subtilité les conditions et les enjeux d’un possible dialogue de l’Europe et de l’expression démocratique nationale. Varoufákis s’y essayait dans son livre, Costa-Gavras ne s’y risque pas, et c’est sans doute dommage.

Notes :

[1] Voir par exemple, P. Gangopaydhya and Yánis Varoufakis, « Central Bank Independence and the Value of Ambiguity : A Three Player Reputational Game », Rivista Internazionale di Scienze Economiche e Commerciali, 2000, ou Yánis Varoufakis, « Bargaining and Strikes : From an Equilibrium to an Evolutionary Framework », Labour Economics, 3, 1996, p. 385-98.

François Fontaine

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  • ISSN 1954-3670