Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea. Il PCI e i rapporti con le socialdemocrazie (1964-1984),

Roma, Carocci, 2015, 296 p.

Ouvrages | 09.06.2016 | Massimo Asta
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L’exceptionnalité de l’expérience du communisme italien, voire son irréductible singularité, continue en histoire, comme dans les usages publics du passé, à représenter l’un des prismes interprétatifs les plus récurrents. Sa culture, son identité, sa politique, à bien des égards son héritage, ne seront saisissables dans les contextes de l’histoire nationale italienne et de l’Europe occidentale qu’en tenant compte de cette spécificité. Les débats sur le Bad Godesberg manqué du Parti communiste italien (PCI) ou sur le caractère social-démocrate de sa politique relèvent de cette approche. L’ouvrage de Michele Di Donato adhère à cette lecture, mais en même temps la questionne en proposant une thématique originale et une méthodologie innovante. L’auteur propose une étude des interactions, des échanges, des lectures réciproques opérées sous les secrétariats de Luigi Longo et d’Enrico Berlinguer entre les communistes italiens et la social-démocratie européenne, catégorie englobant également la gauche travailliste et socialiste. Réinsérées dans le cadre des dynamiques de « multilatérisation » européenne amorcées par la détente dans les années 1960, ces relations constituent autant de miroirs que l’auteur utilise à la fois pour proposer une nouvelle compréhension de la stratégie politique du PCI et pour éclaircir le regard porté par la social-démocratie sur la « question communiste » italienne. La lecture parallèle de ces deux dimensions lui permet d’aborder le sujet sous l’angle des interactions dynamiques qui se mettent en place entre les deux familles politiques.

L’analyse des premiers dialogues engagés avec les social-démocraties européennes, débuté dans la seconde moitié des années 1960, confirme, s’il était encore besoin après les acquis de travaux récents[1], le caractère novateur du secrétariat de Longo (1964-1972). Sous sa direction, des relations se nouent avec le Parti socialiste belge de Léo Collard, et surtout avec la SFIO de Guy Mollet qui vient de se mesurer aux élections présidentielles en soutenant la candidature de François Mitterrand avec les communistes. D’autres plus étroites se nouent également avec la social-démocratie allemande. Michele Di Donato montre comment les débuts de l’Ostpolik, à ce stade en phase d’élaboration, expliquent l’intérêt qu’a Willy Brandt à nouer ces rapports ; en effet, le dialogue avec le PCI devient utile car il peut « permettre au SPD [Parti social-démocrate allemand] d’établir un canal de communication avec le leadership du bloc oriental, à travers lequel exposer sa propre politique et obtenir des informations sur sa réception » (p. 58).

La période inaugurée par Enrico Berlinguer, nouveau secrétaire du PCI à partir de 1972, la ligne du « compromis historique » avec la Démocratie chrétienne, les succès électoraux, la formule de l’eurocommunisme amènent à un élargissement et à un approfondissement des contacts avec la gauche non communiste en Europe. La disponibilité au dialogue se généralise, même si les raisons de cette ouverture diffèrent selon les cas. Ne renonçant pas à marquer les distances entre les deux familles, le Parti social-démocrate suédois des travailleurs (Sveriges Socialdemokratski Arbetareparti ou SAP) d’Olof Palme se montre bienveillant à l’égard de la politique du PCI et y voit une confirmation de la force attractive du modèle social-démocrate. Le Parti socialiste d’Épinay et François Mitterrand intensifient les contacts avec les communistes italiens et font l’éloge de leur politique afin de défendre la stratégie d’union de la gauche, excentrique et isolée par rapport aux positions tenues au sein de l’Internationale socialiste. Le SPD et le Parti travailliste britannique s’intéressent au PCI en tant qu’acteur politique national. Ils interprètent son rôle comme facteur d’ordre dans le cadre de la crise politique et économique italienne de la moitié des années 1970 et comme possible contrepoids à la faiblesse et à l’immobilisme du gouvernement et de la Démocratie chrétienne. Si ces perceptions européennes de la centralité du PCI dans la politique nationale italienne sont à inscrire au succès de la ligne berlinguerienne et à l’efficacité du message véhiculé par sa politique étrangère, l’ouvrage montre également les limites de cette projection internationale. L’écart existant entre les lectures optimistes fournies par le PCI sur l’ampleur de ces échanges et la réelle ouverture des social-démocraties à l’égard du cas communiste italien est parfois large.

La fin des gouvernements de solidarité nationale et le recul électoral de la fin des années 1970 sont à l’origine d’un certain déclin de l’intérêt porté au PCI en Europe. Cela n’est cependant pas synonyme d’interruption des rapports avec les social-démocraties. L’échec de la détente, dont témoignent la crise des euromissiles et l’invasion soviétique de l’Afghanistan, confère paradoxalement un nouveau souffle à la politique étrangère de Berlinguer. Sa célèbre déclaration sur la perte de « capacité propulsive et de renouvellement » des sociétés est-européennes prononcée lors de la crise polonaise de décembre 1981 explique ce regain d’intérêt. Le dialogue avec les gauches non communistes se poursuit, voire s’intensifie, dans les dernières années de son secrétariat. L’auteur rappelle toutefois que ces rapprochements ne se traduisent pas par une homogénéisation des cultures politiques socialistes et communistes : les affinités en matière de politique étrangère, quoique importantes, se réduisent à « l’engagement pour la paix et le désarmement, le dialogue avec le bloc soviétique, l’attention aux rapports Nord-Sud du monde » (269).

S’appuyant sur un travail d’archives fouillé, effectué dans cinq pays (Italie, France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas), l’auteur couvre un sujet encore en grande partie inexploré. Au fil du livre, on voit comment la politique étrangère des communistes italiens se construit, évolue, réussit ou s’estompe, et comment elle se heurte à des obstacles, selon un chemin qui reflète à la fois des enjeux de politique internationale et des dynamiques propres à la vie politique italienne et propre à la vie politique de chacun des pays avec lesquels le PCI tisse des liens Le lecteur prend ainsi conscience des marges de manœuvre étroites au sein desquelles se meut le PCI pour contester la logique des deux blocs en Europe. Il constate aussi dans quelle mesure cette dynamique met chacun devant des défis similaires et conduit parfois les deux gauches à donner des réponses communes. C’est le cas par exemple des relations privilégiées établies avec les Jusos du SPD, avec l’organisation de jeunesse de la social-démocratie autrichienne, ou encore avec la gauche du Parti travailliste, qui révèlent l’existence de positions communes sur de nombreux sujets.

On exprimera toutefois quelques regrets. La question économique est à peine abordée. Or elle est alors fondamentale pour la gauche en raison des mutations du capitalisme, des expériences gouvernementales social-démocrates en Europe et du soutien du PCI aux gouvernements de solidarité nationale qui passe d’ailleurs par une participation active à l’élaboration de la politique économique italienne de la seconde moitié de la décennie 1970. Il aurait été utile également de fournir des portraits de fonctionnaires, d’intellectuels, de dirigeants et de militants au cœur de cette diplomatie du parti. La mise en lumière de leurs parcours biographiques aurait fourni de précieuses  données pour orienter les lecteurs non spécialistes de l’histoire du PCI, elle aurait également permis d’ajouter une dimension de subjectivité dans l’analyse et l’interprétation des rapports et des comptes rendus envoyés au parti par ces « diplomates ».

Peu de regrets donc pour un livre qui comble une lacune importante dans l’historiographie et qui deviendra une référence pour tous les lecteurs désireux de saisir les ressorts de la politique étrangère du PCI dans une période de changements essentiels pour ce parti et pour l’Europe.

Notes :

[1] Gregorio Sorgonà, La svolta incompiuta. Il gruppo dirigente del PCI dall’VIII all’XI congresso (1956-1965), Roma, Aracne, 2011 ; Alexander Höbel, Il PCI di Luigi Longo, 1964-1969, Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane, 2010.

Massimo Asta

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  • ISSN 1954-3670