Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss

Paris, Flammarion, « Les Grandes biographies », 2015, 910 p.

Ouvrages | 21.01.2016 | François Chaubet
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Flammarion, 2015La biographie reste depuis quarante ans ce genre littéraire au succès continu, tant auprès des lecteurs que des divers praticiens qui la mettent en œuvre. Pour ces derniers, la souplesse d’écriture entre « descriptions denses » et généralisations, la variété des angles qu’elle autorise entre le micro et le macro permettent, dans certains cas, de superbes réussites. Dans ce livre-atlas, Emmanuelle Loyer soulève ici avec brio et sensibilité tout le XXe siècle intellectuel, aussi bien dans sa maîtrise d’une imposante  bibliographie que par sa curiosité archivistique (les belles archives de Claude Lévi-Strauss notamment). En effet, beaucoup de choses avaient déjà été dites sur le jeune militant socialiste (Stéphane Clouet et Alexandre Pajon)[1], sur l’intellectuel engagé dans la France libre à New York (Laurent Jeanpierre[2]), sur l’expert attaché auprès de l’Unesco (Wiktor Stoczowski[3]), sans compter les multiples entretiens et les innombrables travaux de philosophes (dont on peut détacher la nouvelle génération de chercheurs, notamment représentée par Patrice Maniglier et Martin Rueff). Mais le livre apporte de manière permanente intelligence de vues, souci du détail éclairant (l’exhibition de la lettre à Paul Rivet où figure, en 1943, la première mention de « structure ») et capacité archivistique à défaire certains lieux communs biographiques (souvent forgés a posteriori par Lévi-Strauss comme sur les prétendus « ratages » des missions inaugurales au Brésil ou la prétendue dépolitisation dès 1940). La richesse historienne de la première moitié du livre (les pages sur les épisodes brésiliens et new yorkais des années 1935-1947) provoque ces nombreux arrêts subits de lecture où le lecteur, le regard suspendu, savoure toute la richesse des perspectives tracées.

L’histoire sociale des idées embrassée par ce livre s’appuie donc d’abord sur une approche éprouvée dans le champ de l’histoire intellectuelle où il s’agit, comme le formula dès 1982 Daniel Roche, de réaliser une « anthropologie de l’effort savant » qui éloigne de toute vision en termes de héros et de génies. L’attention aux pratiques matérielles du métier savant est constante ici, des financements nécessaires (celui des expéditions brésiliennes, celui du laboratoire que Lévi-Strauss fonda au Collège de France) aux élections académiques (pour accéder difficilement au Collège de France), des pratiques quotidiennes du métier (passages originaux sur les conditions d’écriture et de travail chez lui à Paris) aux évocations des temps forts de la vie académique (colloques, publications les plus importantes, histoire de la discipline ethnologique avec les héritiers et les dissidents par rapport à l’auteur de La Pensée sauvage). Lévi-Strauss se révèle un savant plus qu’opiniâtre : un véritable moine du travail intellectuel, aussi bien dans ses capacités de lecture (l’énorme travail de documentation fourni à New York entre 1941 et 1943) que d’écriture (la rédaction colossale dans les années 1960 des quatre tomes des Mythologiques). Dans cette carrière construite un peu difficilement pendant les années 1949-1959, on voit parfaitement le petit monde académique parisien assez frileux devant un collègue qui, en revanche, perça rapidement sur la scène internationale (anglo-saxonne) dans les années 1950.

Mais l’élément le plus passionnant du livre reste sans doute le portrait intime du jeune savant dans sa subjectivité la plus profonde et sa faculté de renouvellement aux hasards du parcours biographique transnational vécu de 25 à 40 ans, entre Paris, São Paulo et New York. Comment devient-on Claude Lévi-Strauss en effet ? Au départ, on est face à l’idiosyncrasie d’un individu joueur et curieux (le goût du concret hérité d’un père peintre et bricoleur, la libre curiosité éveillée par l’amour de l’art moderne, des spectacles urbains, l’amour de la nature) qui l’amène à délaisser la carrière philosophique pour une discipline de « plein air », l’ethnologie. Il existait aussi chez Lévi-Strauss une passion de la chose analytique, du réel divisé que comblera son décorticage minutieux des mythes. Par la suite survint une succession de hasards heureux (souvent au cœur de circonstances dramatiques), mais aussi parfaitement exploités par le jeune Lévi-Strauss. Premier hasard, décrocher le poste de sociologue dans la fameuse mission scientifique franco-brésilienne de 1935 et trouver la possibilité d’accomplir son terrain ethnologique avec l’aide attentive et précieuse de sa première femme. On lit ici une sorte de Tristes tropiques inversé où l’on apprécie, a contrario, toute la passion intellectuelle et l’énergie morale déployées pour l’aboutissement des deux missions dans le Mato Grosso en dépit de nombreux obstacles dressés par la communauté scientifique française ou, parfois, par certains responsables brésiliens de l’ethnologie locale. 

Deuxième hasard, la défaite française. Elle l’empêche de rédiger sa thèse qui l’aurait transformé, de manière conventionnelle, après Paul Rivet, en nouveau spécialiste de l’Amérique latine. Troisième hasard, le départ pour New York en 1941 qui marque une réorientation radicale de  son projet scientifique vers une anthropologie de la parenté au contact de Ronan Jakobson et de sa linguistique structurale d’une part et de l’immense richesse bibliographique accumulée par l’anthropologie américaine d’autre part. À chacun de ces tournants historiques, l’auteur de Tristes tropiques s’avère étonnamment capable de rebondissements où entrent, comme nous l’avons dit déjà, une énorme capacité de travail, mais aussi l’amour des carrefours improbables : la rencontre de la linguistique structurale et de l’ethnologie à New York, plus tard le frottement de la structure avec l’art classique de Poussin ou de Rameau.

Le troisième grand pan du livre est celui des relations entre Lévi-Strauss et le monde politique et intellectuel dans un parcours atypique où l’innovateur scientifique cohabite de plus en plus avec le conservateur culturel. Après la période de politisation à gauche des années 1920-1940, la dépolitisation qui s’ensuivit l’amena aussi bien à refuser le modèle de l’intellectuel généraliste sartrien que celui de l’expert. Avant même la grande crise du progressisme des années 1970, Lévi-Strauss se fait très tôt le contempteur des Lumières, et voue un mépris de fer aux Modernes adeptes de la séparation radicale entre Nature et Culture. Ce porte à faux idéologique du « réactionnaire » (au sens étymologique du terme), bien révélé  par la sulfureuse conférence de 1971 à l’Unesco où il soutint une xénophobie raisonnée, et un choix  de solitude savante de plus en plus affirmé, révèlent peu à peu une évidente marginalisation (l’élection à l’Académie française en 1973 contribua à ce sentiment d’éloignement), aggravée par la perte d’audience du structuralisme dans les années 1970 et le retour  de « l’acteur » dans les sciences sociales. On trouvera là le portrait intellectuel fort bien dressé des années 1950-1970, même si, ici, le propos est davantage celui d’une synthèse de données en partie connues.

On sort enthousiaste de ce grand livre, livre-somme qui reste écrit de façon à la fois distancée et empathique. Ce n’était pas là une mince prouesse. On contemple finalement avec fascination la lutte entre un homme et son siècle, contraste prodigieux entre un siècle de bruit et de fureur et la figure hautaine d’un homme qui se voulut, au fil de sa vie, un « pur » savant tout en étant toujours, plus ou moins, mordu par l’Histoire.

Notes :

[1] Stéphane Clouet, De la révolution à l’utopie socialistes : révolution constructive, un groupe d’intellectuels socialistes dans les années 1930, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1991 ; Alexandre Pajon, Lévi-Strauss politique. De la SFIO à l’Unesco, Paris, Privat, 2011.

[2] Laurent Jeanpierre, Des hommes entre plusieurs mondes. Etude sur une situation d’exil : des intellectuels français réfugiés aux Etats-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale, thèse de doctorat de l’EHESS, 2005.

[3] Wiktor Stoczowski, Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2008.

François Chaubet

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  • ISSN 1954-3670