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Comptes rendus
   

Sudhir Hazareesingh, Ce pays qui aime les idées,

Paris, Flammarion, « Au fil de l’histoire », 2015, 469 p.

Ouvrages | 20.10.2015 | Emmanuelle Loyer
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Flammarion, 2015Il y a un bonheur particulier à lire le livre de Sudhir Hazareesingh car, en tant que Français, on y entend plutôt des choses agréables et on y perçoit un regard amoureux. Sa façon d’approcher la France fait penser à la remarque en 1941 d’André Breton, grand réfractaire au nationalisme gallo-centré de l’entre-deux-guerres qui arrive, sur le chemin de l’exil vers l’Amérique, à Fort-de-France : « 1941. C’était l’époque où l’on effaçait l’inscription "République française" du fronton des monuments publics… Jamais l’outrage fait à la France ne m’avait atteint plus qu’ici même. » Il fallait donc qu’il quittât la France pour ressentir l’affront subi et exprimer un patriotisme blessé et pudique. Français ? Oui mais jamais plus pleinement qu’à Fort-de-France… C’est depuis une position similaire que Sudhir Hazareesingh parle de la France contemporaine, à mi-chemin entre l’île Maurice de son enfance et l’Oxford de sa carrière professorale. Il offre les séductions d’une légende.

Il est, d’une certaine façon, dans la suite de ses travaux sur la mythologie politique française – la légende napoléonienne, le mythe gaullien –, mais cette fois, c’est lui qui, tout en l’analysant, nous en donne une version. Ce portrait globalement flatteur de la France – son rôle de mère des arts et des lettres ainsi que de fille aînée de l’Église, son « panache » et son « énergie » intellectuelle, son rapport privilégié avec la littérature, la radicalité de sa pensée politique et même une « virilité séduisante » (il parle alors de Dominique de Villepin lors de son discours à l’ONU contre la guerre en Irak en 2003) –, nous l’acceptons davantage d’un outsider que d’un Français de l’intérieur car loin d’exprimer un auto-satisfecit complaisant, il a les charmes d’un amour d’enfance. Il lui permet de réaffirmer certains mythes nationaux avec plus de confort, tout en les déplaçant légèrement. Je voulais donc insister d’abord sur ce point de vue particulier qui est celui de l’auteur, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, ce qui explique l’acuité et la forme particulières de son regard.

L’historien se donne une tâche énorme : saisir les singularités de la pensée intellectuelle et politique de la France contemporaine depuis 1789, et l’auteur remonte même souvent plus loin, au XVIIIe siècle et aux Lumières, qu’elles soient rayonnantes ou obscures. Il tente donc une anthropologie politique et culturelle, une enquête sur la « cosmogonie de la vie intellectuelle » française. Tout d’abord, ses grands fondements : la prégnance de la culture littéraire, mais aussi d’une culture catholique qui offre son universalisme et son esprit de mission à d’autres champs de manœuvre que le religieux, le républicanisme qui se construit progressivement au cours du XIXe siècle comme un modèle culturel et anthropologique, sacralisé comme une religion civile après la Première Guerre mondiale et ses sacrifices inouïs.

De chapitre en chapitre, on évolue dans une histoire des idées « à la fois sérieuse et divertissante » comme le veut l’auteur, dans un parcours entre des « Lieux de mémoire » et « Les Lettres persanes ». Sudhir Hazareesingh fait jouer le décalage et l’écart, notamment par une comparaison souvent signifiante, parfois réifiante, avec le monde anglo-saxon qu’il connaît bien.

Il entame son enquête par le cartésianisme qui s’est déployé durant trois siècles comme une pensée ayant accompagné diverses moutures du rationalisme français, des Lumières au philosophe Alain en passant par Taine. Sudhir Hazareesingh en note l’extraordinaire pluralité des appropriations, parfois contradictoires. Descartes c’est donc la France ! Mais est-ce là quelque chose de spécifique, a-t-on envie de demander à l’auteur ? La Grande-Bretagne a Shakespeare et l’Allemagne Goethe. N’est-ce pas l’apanage de la construction identitaire des nations européennes post-révolutionnaires que la fabrication de ces héros ? Le fait que l’un soit philosophe, l’autre dramaturge et le troisième écrivain pourrait nous amener à des conclusions sur les tempéraments différents des trois nations. Mais n’oublions pas que Descartes ne se voit pas comme philosophe, il fait aussi bien de la physique, des mathématiques, etc. Autrement dit, le découpage ancien des savoirs ne correspond pas à nos disciplines modernes. Cette modernité du cartésianisme et des Lumières nous est montrée sous un jour plus original dans le deuxième chapitre consacré à un trait moins évident de l’idiosyncrasie française, mais qui est, à la réflexion, le pendant du rationalisme précoce et généralisé : l’attrait pour l’occultisme et la pratique par les masses et par les élites de l’astrologie : les loges maçonniques, l’illuminisme, le magnétisme mesmérien, Victor Hugo et les tables tournantes jusqu’à François Mitterrand et son astrologue Élisabeth Tessier. Sudhir Hazareesingh note l’amour immodéré des Français pour les dépouilles de ses grands hommes et analyse le Panthéon comme une sorte de temple où la Présence réelle des héros peut rayonner sur le corps politique de la nation hantée par ses fantômes. Il nous semble que la singularité française n’est pas tant l’occultisme, qui, Sudhir Hazareesingh le dit, est commun à d’autres nations dans des proportions équivalentes, que l’intégration spécifiquement française de ces pratiques dans l’histoire progressiste – de la gauche saint-simonienne, de Victor Hugo communiant dans l’harmonie universelle des esprits.

Sudir Hazareesingh traque ces singularités françaises non seulement dans des contenus, mais aussi dans des figures, dans un style de pensée, une rhétorique : le penchant des élites de notre pays pour l’emphase et la grandiloquence, l’opposition binaire comme mode de raisonnement (droite/gauche par exemple, mais aussi centre/périphérie) qui va de pair avec des luttes fratricides à l’intérieur du même camp en politique, un radicalisme idéologique parfois jusqu’au-boutiste porté par des intellectuels qui, de la fin du XIXe à la fin du XXe siècle, ont été très allergiques à la pensée libérale modérée (à l’exception de Raymond Aron et quelques rares autres).. Enfin, la prédominance du paradoxe : la pérennité des institutions culturelles, qui restent vénérées et perçues comme prestigieuses (Collège de France, Académie française, grandes écoles) et l’intérêt pour le thème de la rupture transformatrice. Sur ce dernier aspect, il nous semble difficile de parler en même temps de plusieurs siècles pour dégager des invariants fixistes. En effet, on sait, notamment par les derniers travaux de Christophe Charle, comment la France a été le centre, dans la deuxième moitié du XIXsiècle, d’une forme de modernité artistique fondée sur la rupture : les révolutions symboliques de l’impressionnisme en peinture, du naturalisme en littérature par exemple. Mais au même moment, subsistent d’autres modes de consécration ainsi que les institutions prestigieuses assurant une continuité. Le risque est toujours de gommer les tensions internes. Et finalement, si on lit en filigrane le livre de Sudhir Hazareesingh, l’identité est davantage faite de lieux de tensions que de polarités fixes : tension entre rupture et continuité ; tension entre la pulsion universaliste donnée par la Révolution française et le poids du territoire ; tension entre la mythologie du grand homme – voire à droite de l’homme providentiel – et une culture républicaine qui répugne au charisme du héros, etc.

Ce que nous découvrons aussi –  il faut le lire entre les lignes et Sudhir Hazareesingh ne le met, nous semble-t-il pas assez en valeur –, ce sont les raisons socio-politiques de cette idiosyncrasie nationale complexe et le déploiement d’une véritable construction sociale de ces sensibilités intellectuelles. En premier lieu, il faut bien sûr insister sur la matrice révolutionnaire qui marque les deux siècles suivants de son empreinte binaire et de d’une forme guerrière donnée au politique. Mais il est aussi nécessaire de comprendre le radicalisme souvent souligné de l’intellectuel à la française : il est imputable à la sécularisation précoce de la société française dès le XVIIIe siècle, qui sépare la sphère de Dieu et celle de l’homme et permet un véritable transfert de sacralité des hommes d’église vers le poète, le « voyant » romantique, puis vers l’intellectuel qu’on appelle aussi, reprenant le lexique religieux, « clerc ». C’est investi de cette aura religieuse que l’intellectuel français se fait prophète des fins de l’Histoire, assumant un magistère spécifique qui donne du poids à sa parole et un rôle politique et idéologique important, mais aussi une forme d’absolu conforme à cette assise religieuse.

Il faudrait également davantage insister sur la centralité du dispositif éducatif sous Napoléon d’abord, puis sous la Troisième République ensuite ; elle permet d’expliquer cette matrice éducative, missionnaire et ce rapport institué à une culture et un canon littéraires vus comme indispensables à la fabrication de la communauté nationale. Enfin, l’autre facteur décisif de toute cette histoire, est l’hyperconcentration intellectuelle et culturelle dans la capitale parisienne qui a longtemps permis une sociabilité intense de toutes les élites. Mais en même temps, celle-ci était également instituée en Grande-Bretagne dans l’éducation commune au sein du petit monde d’Oxbridge… qui n’a pas tout à fait d’équivalent en France. Donc, rien n’est évident …

Le livre se termine sur le diagnostic de crise du monde intellectuel et politique français. Évidemment, quand on a beaucoup aimé, on est toujours beaucoup déçu. C’est logique ! La position de Sudhir Hazareesingh demanderait pourtant à être clarifiée : il brocarde l’idéologie un rien nauséabonde et répétitive du déclinisme français (Zemmour, etc.) et pointe que ces discours ne s’inquiètent pas d’aller vérifier leurs dires par une enquête sur le terrain tout en se réclamant toujours du peuple et de l’évidence ; mais le refrain est repris dans le livre sous la forme d'une question ainsi posée : mais où sont passés feu les intellectuels de gauche ? Cela fait plus de trente ans qu’on invoque le « silence » des intellectuels.

En réalité, ces études socio-politiques sur le terrain (à propos de l’École, de l’éducation, des inégalités…), beaucoup de chercheurs en sciences sociales les mènent, mais on ne voit guère d’intégration des résultats ni par les politiques ni par les intellectuels médiatiques. Mon hypothèse est la suivante : n’est-ce pas plutôt la survie pathogène d’une figure que nous avons beaucoup aimée – l’intellectuel-prophète, la voix dissidente – qui nous explique en partie cette non-communication des savoirs et qui, surtout, fait écran à un constat que d’autres font : l’existence de toute une pensée critique très dynamique présente à travers des petites maisons d’éditions, des expériences micro-politiques, des initiatives de toutes sortes mais qui se situent toutes en dehors de la sphère politique. La « bonne vie », le « bon gouvernement » sont des interrogations qui subsistent, mais précisément hors des mondes constitués pour cela : la politique continue d’intéresser mais plus tellement au sein des partis, plutôt au sein des associations ou sur les tréteaux de certains théâtres. Il y a toute une reconfiguration en cours qui altère évidemment les paradigmes qui ont été ceux des derniers siècles, siècles qui font l’objet du livre de Sudhir Hazareesingh.

Emmanuelle Loyer

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  • ISSN 1954-3670