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Comptes rendus
   

Jean-Numa Ducange, Julien Hage, Jean-Yves Mollier (dir.), Le Parti communiste français et le livre. Écrire et diffuser le politique en France au XXe siècle (1920-1992),

Dijon, EUD, coll. « Sociétés », 2014.

Ouvrages | 16.07.2015 | Guillaume Roubaud-Quashie
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EUD, 2014« Le communisme tâche d’apprendre à lire à tous les hommes, et ceux-ci ne se contenteront pas toujours du Capital. » La formule, piquante et ambivalente, est du jeune Raymond Aron, dans son compte rendu de L’Ère des tyrannies d’Élie Halévy (La Revue de métaphysique et de morale, LI, n°2, 1939, p. 304). Elle noue trois thèmes forts : centralité de la lecture pour les communistes ; instrumentalisation étroite « marxiste-léniniste » ; émancipation des lecteurs volens nolens. Ces trois problématiques sont affrontées par les chercheurs qu’ont rassemblés Jean-Yves Mollier, Jean-Numa Ducange et Julien Hage.

Centralité de la lecture tout d’abord. Jean-Yves Mollier et Serge Wolikow en montrent les racines : dans la vie politique, sociale et culturelle de la France depuis 1789 pour le premier ; dans l’impulsion kominternienne pour le second. Mais de quelle lecture s’agit-il ? D’abord et avant tout des journaux, populaires et immédiatement opératoires dans le cadre d’une agit-prop à vocation révolutionnaire. Pour autant, et là est sans doute une spécificité du communisme (notamment au regard des expériences socialistes antérieures), l’intérêt pour le livre et sa diffusion est fort et précoce : dès son congrès de 1924, l’Internationale communiste se dote d’un secteur éditorial spécifique. Dans les années qui suivent, deux structures se déploient en France, prenant la suite de la Librairie de l’Humanité : le Bureau d’édition, de diffusion et de publicité (BE) (1925) et les Éditions sociales internationales (1927). En 1932, une entreprise de diffusion s’ajoute au dispositif : le Centre de diffusion du livre et de la presse (CDLP). Cet effort, unique dans le spectre politique, est poursuivi jusque dans la clandestinité, l’édition y apparaissant encore comme une tâche de première importance. Cette centralité trouve le plus nettement à s’incarner à la Libération avec les Éditions sociales (ES). Pour autant, malgré l’essor de la diffusion du livre politique dans les années 1970, une question apparaît précocement : quelle centralité des éditions du PCF dans l’édition d’ouvrages communistes ? Si l’un des très grands succès éditoriaux de la décennie est publié aux ES (le programme commun : plus d’un million d’exemplaires), nombre des titres communistes marquants de la période sont publiés dans les « maisons d’édition bourgeoises » : Le Défi démocratique (1973) de Georges Marchais ou Liberté de Pierre Juquin (1975) paraissent chez Grasset. Les difficultés de diffusion des éditeurs communistes y sont pour beaucoup, d’autant que le CDLP n’y consacre pas toute son activité. En outre, la centralité de la lecture se trouve interrogée par la place conquérante prise par la télévision. Ainsi, dès les années 1970, les fils qui mènent à la disparition des éditions communistes semblent présents ; la crise politique et économique du communisme mondial des années 1980 et 1990, doublée du déclin du livre politique dans ces mêmes années les nouant alors fatalement, malgré le regroupement au sein d’une forte structure unique, Messidor, consécutivement à l’effondrement du CDLP (1978). Les éditions mourraient-elles d’avoir été un instrument devenu hors d’usage ?

La question de l’instrumentalisation étroite, pour suivre le fil problématique d’Aron, trouve des réponses nuancées et néanmoins contradictoires selon les auteurs. Assurément, la tâche de propagande revient longtemps aux éditions communistes (à commencer par le BE) : il s’agit d’éditer des brochures à destination des militants, exposant la ligne politique sur un sujet. Mais, dès l’origine, elle ne s’y résume pas : l’ambition théorique nourrie par les communistes trouve dans le livre une expression privilégiée. Les œuvres des dirigeants communistes internationaux et nationaux mais aussi des socialistes du XIXe siècle y trouvent une place, le plus souvent sous la forme de textes assez courts ou d’anthologies. Certaines œuvres jugées politiquement décisives font l’objet d’une promotion exceptionnelle et assez durable, jouant un rôle fort dans la formation de générations de dirigeants communistes : Fils du peuple de Maurice Thorez (1937), L’Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS (1938), voire les Principes élémentaires de philosophie de Georges Politzer (1946). La question spécifique du rapport à Marx, figure tutélaire mais politiquement plus lointaine et à l’abord plus difficile, fait l’objet de développements nombreux dans l’ouvrage. Si les éditions communistes publient tôt des œuvres de Marx, elles ne nourrissent pas initialement l’ambition, développée ailleurs dans le mouvement communiste international, de publier les œuvres complètes du révolutionnaire allemand. Le BE ne publie Le Capital qu’en 1938, reprenant la traduction Roy, quand l’édition (non communiste) Costes (traduction Molitor) s’affirme comme l’édition française de référence. Les principaux efforts de publication et de traduction sont, de fait, postérieurs à la Seconde Guerre mondiale avec Émile Bottigelli, Gilbert Badia, puis avec la forte impulsion de Lucien Sève, directeur des ES entre 1969 et 1982. Le philosophe communiste veut faire des ES l’éditeur de référence de Marx, ce qui, en 1969, à l’heure où l’intérêt pour l’œuvre marxienne est vif, n’est pas acquis, comme en témoigne encore en 1967 la publication par Anthropos des Grundrisse. Si le PCF tarde donc à publier les œuvres théoriques difficiles d’accès, il développe tôt des supports destinés à faciliter la lecture des ouvrages exigeants, cherchant les voies idoines d’une appropriation chez sa classe destinataire.

C’est aussi pour cette raison que l’édition des « Classiques du peuple », empruntant à un vaste patrimoine, est engagée – les enseignants, les lycéens et les étudiants sont explicitement visés, à côté des ouvriers et des paysans. Cette collection née en 1950 est l’objet d’une contribution de Stéphanie Roza qui explore les œuvres des auteurs des Lumières choisies et leurs préfaces, très inspirées par la lecture proposée par Marx qu’elles popularisent. Au-delà, les dimensions artistiques sont l’objet d’une attention soutenue. Dès le Front populaire, avec René Hilsum et Léon Moussinac, les éditions communistes se tournent résolument vers le monde des arts, des lettres et de l’université. Synthétisant les forts apports de sa thèse de doctorat, Marie-Cécile Bouju rappelle ainsi l’activité des ES en la matière, mais aussi celle de la Bibliothèque française, des éditions Hier et Aujourd’hui, devenues Éditeurs français réunis (EFR) en 1949, sous l’autorité de Louis Aragon. Les éditions Cercle d’art, dédiées plus spécifiquement aux arts plastiques, naissent également en cette même année 1949, dans une forte proximité avec Picasso. Les éditions La Farandole, qui se veulent pionnières en s’adressant dès 1955 au public enfantin et juvénile, sont l’objet de plusieurs passages dans le livre, lui reconnaissant tous une qualité avant-gardiste – non sans succès, comme le confirme Régine Lilenstein, directrice jeunesse de La Farandole entre 1971 et 1978, dans son témoignage. Plus largement, la question de l’autonomie relative des éditions est soulevée et confirmée par les directeurs Lucien Sève et Claude Mazauric pour la période qui les concerne. Lucien Sève révèle même que le Dictionnaire critique du marxisme (PUF, 1982) trouva aux ES ses premières ébauches, dans une conception fort large. Instrumentalisation étroite et édition limitée au Capital ? Autant d’idées que les auteurs invalident donc nettement.

Ces éditions n’en conservent pas moins une forte spécificité : elles sont celles d’un parti  qui vise prioritairement des ouvriers, de sorte qu’elles permettent une ouverture pour un public socialement peu destiné à la lecture de livres théoriques et politiques - ouverture qui peut servir au PCF ou être réinvestie ailleurs. Car si les éditions communistes disparaissent en 1994, elles n’en ont pas moins été très diffusées. L’intensité des mobilisations de l’appareil communiste fait l’objet d’appréciations divergentes mais les Batailles du livre, portées par Elsa Triolet, puis les Ventes du livre marxiste rencontrèrent un écho certain, touchant un public large. Julien Hage explique par ailleurs que le réseau de librairies communistes fut le premier réseau de librairies partisan d’Europe occidentale, devant celui du Parti communiste italien, qui a pourtant la réputation de consacrer une attention particulière aux phénomènes culturels et théoriques. Dans les années 1970, « apogée des librairies communistes », on compte neuf librairies communistes dans la seule ville de Paris. Plus largement, Jean-Yves Mollier indique que Messidor fut un temps le septième groupe d’éditions français (en chiffre d’affaires), signe d’une diffusion large, permise par les librairies communistes, mais aussi le courtage (Livre Club Diderot notamment), la vente militante et la vente commerciale traditionnelle. L’écho rencontré par les éditions communistes fut ainsi notable, permettant au PCF de s’affirmer, comme « une formidable école pour tous ceux qui étaient exclus d’un système scolaire non démocratisé » selon les mots du préfacier, l’historien Jean Vigreux. Par-là, Aron dit ainsi vrai, plus peut-être même qu’il ne le croyait : le communisme tâcha d’apprendre à lire à bien des hommes que d’aucuns destinaient à des activités éloignées des affaires intellectuelles.

Au total, cet ouvrage offre une synthèse des acquis historiographiques récents, tout en apportant du neuf avec le défrichage des années 1970 et, par le biais de témoignages et d’archives reproduites en annexes, des années 1980. Beaucoup a été fait ; beaucoup reste toutefois à faire. La fin de la période appelle bien des travaux. La dimension économique, effleurée, attend son historien afin de mieux cerner, de mieux peser les éditions communistes. Les EFR et tout le volet artistique sont encore bien lointainement connus – et, à notre sens, ici mésestimés, eu égard au rôle pionnier des EFR et des ES dans la publication d’auteurs aussi majeurs qu’Amado par exemple, ou à la diversité des livres publiée par les EFR, au-delà du seul champ littéraire. Plus généralement, les autres maisons d’édition de l’univers communiste français devront être envisagées pour qui voudra comprendre le dispositif complet: celles de la JC, du Secours populaire, Réclame… Enfin, un vaste chantier demeure : celui de la réception de ces ouvrages. Gageons qu’elle trouvera historien, cette question faisant l’objet d’une croissante et légitime curiosité de la part de la communauté historienne, dans le sillage des travaux de Nathalie Ponsard.

Les matériaux s’amoncèlent – un mémoire inédit de Lucien Sève couvrant toute la fin des ES est notamment évoqué – ; l’essor des recherches sur le communisme et sur le livre devrait nous permettre de lire dans quelques années une histoire plus complète des éditions communistes. Ce livre, par ses qualités propres et sa fonction d’appel, y aura bien contribué.

Guillaume Roubaud-Quashie

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  • ISSN 1954-3670