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Comptes rendus
   

Monique Lévi-Strauss, Une enfance dans la gueule du loup,

Paris, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2014, 224 p.

Ouvrages | 19.03.2015 | Jeannine Verdès-Leroux
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Seuil, 2014Une enfance dans la gueule du loup raconte avec une retenue remarquable une enfance d’exception : après des années privilégiées, à Paris et à la campagne près de Bourges, Monique Roman, née en 1926, doit vivre en Allemagne de 1939 à 1945 ; revenue à Paris en mai 1945, elle se cherche un chemin entre les États-Unis et la France. Le récit s’arrête en 1949 après la rencontre de Claude Lévi-Strauss, avec qui elle se mariera. Ce livre étonne par l’expérience dramatique qu’il rapporte et par son ton ; il passionne même si on reste parfois plein d’interrogations devant certaines descriptions juste effleurées.

La mère de l’auteur était d’origine autrichienne juive, son père était un ingénieur belge. Ce dernier  tenait à aller en Allemagne car, alors qu’il ne s’entendait plus avec son employeur, une entreprise de la Ruhr lui avait fait des  propositions « alléchantes » : devenir conseiller des directeurs d’une aciérie de la fin du XIXe siècle. Très jeune il avait fait « la guerre de 14 » (il s’était engagé à 16 ans), il avait été blessé trois fois et était devenu un pacifiste inébranlable : selon lui, tout homme qui a vécu la Première Guerre mondiale « n’acceptera jamais qu’on se livre de nouveau à pareil carnage » (p. 65). Les objections, les refus, les informations de la famille maternelle entourée de réfugiés allemands et autrichiens, rien n’y fit, il resta intraitable. Soit il partait seul avec ses deux enfants, soit sa femme venait. Ils partirent  donc en famille, en mars 1939, « la mort dans l’âme » (p. 67).

Le récit, bref et dépouillé, retient ici notre attention sur trois thèmes : le pacifisme ; l’évolution d’une adolescente qui, ayant 13 ans lors de son arrivée en Allemagne, revient à l’âge de 19 ans à Paris ; et surtout la société allemande qu’elle a regardée avec acuité et ouverture. À son retour, Monique refuse de décrire les mentalités des « Boches »,, de dire des "généralitésé sur les Allemands : "Comme tous les êtres humains qui peuplent la terre (ils) sont des êtres particuliers, j'en avais connu de très différents" (p. 159).  Le parcours, sans aucun doute, est unique et l’auteur déploie des qualités exceptionnelles tant de caractère que d’intelligence ; nous laissons ici de côté son enfance et son retour. Ce témoignage a été très tardif : « Les souvenirs de guerre n’intéressaient personne. J’étais rentrée en France en 1945, et les épisodes que je venais de vivre bouillonnaient dans ma tête, j’aurais aimé en discuter. Personne pour m’écouter, on voulait tourner la page, recommencer à vivre normalement » (p. 12). Elle se mit à en parler cinquante ans plus tard pour ses petits-enfants, et elle fut poussée à écrire après avoir lu « avec émotion » des livres allemands, en particulier, – seul titre cité –, le journal de Victor Klemperer, universitaire juif, cible d’interdits incessants, « préservé » parce que marié à une protestante[1]. L’auteur de ce gros journal (plus de 1 700 pages) ne cherchait pas à faire une œuvre littéraire, il notait les faits les plus quotidiens, triviaux, sans précaution, ce qui donne au lecteur un sentiment de tristesse accablant et la certitude de lire des choses exactes, vraies. Selon le traducteur Ghislain Riccardi, l’écriture hâtive de Klemperer, qui ne pouvait se relire, présente des « rugosités » : qu’importe, on ne lâche pas ce livre, on y apprend tellement.

Le livre de Monique Lévi-Strauss est très court : 200 pages, dont un peu plus de 80 sur le séjour forcé périlleux en Allemagne. Ces années-là, souligne-t-elle, « pèsent plus que le reste de ma vie » (p.15), et elle juge ses souvenirs « décharnés ». Elle a vérifié les dates, revu des lieux, cherché à boucher des trous de mémoire, essayé de ne pas sélectionner les épisodes valorisants et de ne pas dissimuler les échecs ou les fautes. Elle ne pouvait écrire à l’époque, il fallait se taire ; d’ailleurs, son père avait été arrêté en mai 1940 : les Allemands étant entrés en Belgique en mai 1940, il était donc considéré comme un ennemi. Dans un camp, il mena pendant six mois « une vie très inconfortable », mais il ne fut pas maltraité. En quelques mois, il changea ses raisonnements et mit désormais ses espoirs dans les Anglais pour vaincre les nazis. Mais la victoire fut longue à venir. En attendant, à chaque instant, les perquisitions pouvaient advenir. Le père vivait près de l’usine, dans la Ruhr, la mère et les enfants connurent différents lieux de résidence (Wesel, Düsseldorf, Gerolstein, Bonn…), subissant sans cesse des bombardements, le froid, la faim, la peur. Mais les voix du général de Gaulle et de Churchill leur donnaient « l’espoir que la guerre finirait » (p. 88).

Avant le départ, le père croyait répondre aux angoisses de sa famille en lui disant que tous les Allemands n’étaient pas nazis. Monique Lévi-Strauss souligne qu’il ne mesurait pas « l’impuissance » et la « passivité » des Allemands qui n’adhéraient pas à Hitler (p. 55). Elle juge que les historiens n’ont pas mesuré le bouleversement que la reddition à Stalingrad avait produit dans l’esprit des Allemands car, affirme-t-elle, « qu’ils aient été nazis ou contre le nazisme, la victoire des armées allemandes en 1940 les avait grisés » (p. 114).

Contre les Allemands, « mon père n’éprouvait pas de haine, ni ma mère, ni mon frère, ni moi-même. Ni les Allemands à notre encontre » (p. 93). Ceux qu’elle côtoya – dans une pension de famille, dans des lycées, dans une école de dessin – apparaissent prudents, discrets : « Il arrivait qu’on passe un repas entier à subir la propagande nazie, sans dire un mot. (…) les tenanciers de la pension n’exprimaient pas d’opinion. Quant aux pensionnaires, ils ne livrèrent leurs pensées qu’au fil des mois » (p. 82-83). Quelquefois, les Allemands étaient bienveillants : un voisin de la pension de famille lui apprend à déchiffrer le vieil  allemand et lui fait cadeau de Poésie et Vérité (p. 95-96) ; un professeur d’ophtalmologie, parent d’Ernst-Robert Curtius, marque de l’amitié pour sa mère avec qui il parlait des lettres françaises et « à mots couverts » de politique (p. 101) ; trois professeurs « brisés » qu’elle rencontra dans un Gymnasium à Prüm, et qui comme la plupart des professeurs avaient été mutés en guise de punition, l’aidèrent (p. 111), l’un lui donnait des leçons particulières de latin [« Il était adorable, pleurait pour un oui ou un non, j’essayais de le réconforter, mais j’étais prise de cours », p. 112], un autre, incapable de se faire  écouter, se retirait au fond de la classe pour faire l’exégèse d’une partie du Faust de Goethe, (p. 115) ; de jeunes Allemands devinrent des amis, leur père était emprisonné pour avoir envoyé à ses ouvriers qui étaient au front, un colis accompagné d’une lettre : il les encourageait, leur assurait que la guerre finirait bientôt et « on serait débarrassé des nazis » (p. 104), cet homme était « farouchement hostile au régime hitlérien. Ce qui n’était pas rare à Düsseldorf » (p. 105). Du catholicisme affiché par cet homme, elle en vient à parler d’un « esprit de résistance » chez les catholiques rhénans. Elle multiplie les exemples de conduites humaines, sans jamais s’attarder. « J’étais incapable de dire, écrit-elle, des généralités sur les Allemands (…) pour moi, les Allemands comme tous les humains qui peuplent la terre, sont des êtres particuliers, j’en avais connu de très différents » (p.159-160).

À la fin du XXe siècle, Pierre Ayçoberry rappelait qu’aucun domaine d’étude n’était « aussi embarrassant ni aussi éprouvant » pour l’historien que l’étude du IIIe Reich (La société allemande sous le IIIe Reich, Seuil, 1998). Longtemps les analyses s’en tenaient à deux camps : les bourreaux et les victimes ; les nazis et les antinazis. La rencontre à Prague entre le Président Vaclav Havel et le Président Richard von Weizsäcker, célébrant le 51e anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne le 15 mars 1939, fut sans doute un tournant dans l’évolution du regard porté sur le IIIe Reich. Le président allemand affirma : « La culpabilité, comme l’innocence, est toujours individuelle, jamais collective. » Vaclav Havel lui avait répondu avec clarté :

« Six ans de rage nazie ont suffi pour que nous nous laissions infecter par le germe du mal, (…) au point d’accepter (…) le principe de la culpabilité collective. Au lieu de juger ceux qui s’étaient rendus coupables de trahison envers leur État, nous les avons expulsés du pays (…). Ce n’était pas une punition c’était une vengeance. Nous les avons exclus, non sur la base d’une culpabilité individuelle établie mais simplement parce qu’ils appartenaient à une nation particulière[2]. »

Pendant des décennies, ce qui avait retenu l’attention c’était : pourquoi, comment cela est-il arrivé ? Pierre Ayçoberry saluait l’histoire « par en bas » qui venait d’apparaître, tout en soulignant les risques qu’elle comportait, c’est-à-dire avant tout « l’incorrection politique ». Monique Lévi-Strauss apporte un élément de réponse à cette question : comment vivait-on au jour le jour sous Hitler ? Attentive aux Allemands qu’elle a connus, elle décrit très brièvement et avec efficacité les bombardements, les incendies, le ravitaillement, les tâches matérielles qu’elle doit supporter – et ses états d’âme au début de ses études de médecine, un stage à l’hôpital à Weimar : en août 1944, elle y voit déposer des déportés « horriblement mutilés » de Buchenwald, qu’elle approche mais que l’hôpital renvoie au camp sans aucun soin et on lui demande d’aller nourrir un SS amputé des deux mains : « Avec répulsion, je mis à l’épreuve mes principes humanitaires » (p. 131). Avec retenue, le récit donne une relation minutieuse du quotidien, des conduites intimes avec cette époque.

Notes :

[1] Victor Klemperer, Mes soldats de papier. Journal 1933-1941, Paris, Seuil, 2000 ; id., Je veux témoigner jusqu’au bout. Journal, 1942-1945, Paris, Seuil, 2000.

[2] Vâclav Havel, Richard von Weizsàcker, « Échange pragois sur la culpabilité », Esprit, juin 1990, p. 5-11.

Jeannine Verdès-Leroux

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  • ISSN 1954-3670