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De l’autre côté du Mur, film de fiction de Christian Schwochow, 2014

Films | 03.03.2015 | Martine Floch
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De l’autre côté du Mur, ce film de Christian Schwochow est bien une histoire de répressions croisées. Nous avons tous en mémoire, en effet, les moments télévisuels de liesse populaire le 9 novembre 1989, à l’ouverture des frontières et ceux des jours qui suivirent : ils furent de courte durée comme on le sait, mais en Allemagne les images télévisuelles de l’événement sont devenues d’une part des images collectives faisant partie de l’imaginairenational, d’autre part des images politiques : par le commentaire et le montage qui ont été faits de ce capital d’images, par un agencement à chaque fois nouveau de celles-ci, la télévision allemande raconte, réécrit l’Histoire de manière à chaque fois différente. C’est ainsi, par exemple, que l’anniversaire des dix ans de la réunification est présenté comme la célébration d’un passé surmonté, d’un examen de passage et d’une « identité » allemande réussis. De la même manière, dans le cadre des commémorations, la période de quarante ans de communisme en République démocratique allemande (RDA) s’est vue littéralement « zappée », pour employer un terme télévisuel : on passe ainsi directement de la fin de la guerre à la chute du Mur ! Il y a une véritable mise à plat, un nivellement des différentes phases de l’Histoire, des différents points de vues, sans questionnement aucun des conditions et des processus de l’Histoire : « Le passé de la RDA fonctionne – à la télévision comme dans les films de fiction – comme une étrange toile de fond devant laquelle la République réunifiée produit, par contraste, un effet positif[1]. » Après 1945, c’est la République fédérale d’Allemagne (RFA) qui représentait la normalité, la RDA, elle, n’aurait été qu’un accident de parcours. L’historienne Régine Robin[2] rappelle l’hystérie avec laquelle, de 1990 à 1995, on s’est acharné à détruire cet État, à l’effacer comme jamais on entreprit d’effacer le national-socialisme. Étienne François rappelle de son côté que ce n’est qu’après 1995 que la RDA a cessé d’êtrediabolisée. On peut avoir aujourd’hui une approche plus complexe de l’Allemagne de l’Est, parce que plus personne ne met en cause la Réunification : « On s’est assuré que le cadavre ne bougeait plus[3]. »

Westen, titre traduit en français par De l’autre côté du Mur[4], film de fiction du jeune cinéaste allemand né en RDA, Christian Schwochow, se situe dans l’année de naissance de celui-ci : 1978. Il s’intéresse à un aspect méconnu de l’histoire de la RDA et éclaire cette zone d’ombre du mouvement migratoire allemand : qu’advenait-il des ressortissants est-allemands une fois la frontière franchie dans un grand moment d’allégresse, née du soulagement de quitter l’État policier et sa police secrète, la Stasi, pour connaître la liberté d’un État démocratique ? Cette réalité a été peu documentée dans les films, comme si l’enfer bureaucratique et policier s’arrêtait à la frontière. De l’autre côté du Mur, adaptation du roman d’une jeune écrivain à succès, Julia Franck[5], issue elle aussi de l’Est, suit le parcours kafkaïen de Nelly, la protagoniste du film, splendidement interprétée par l’actrice Jördis Triebel, dont le mari, chercheur soviétique, a mystérieusement disparu trois ans auparavant. Sa décision de partir à l’Ouest n’est pas motivée par des raisons idéologiques. Non, elle n’aura de cesse de l’expliquer à tous les fonctionnaires auxquels elle est confrontée, ce qu’elle veut, c’est faire table rase d’un passé affectif douloureux et recommencer avec son petit garçon une vie nouvelle en RFA. Pour cela, il lui faut acquérir la nationalité ouest-allemande.

L’évocation de sa vie à l’Est est brève : les embrassades chaleureuses et joyeuses de la famille au moment du départ en voyage pour une semaine de Wassili Batalov, le mari de Nelly, qui ne reviendra plus mais réapparaîtra de manière spectrale et récurrente. La scène a lieu dans la froidure enneigée de l’hiver au pied de l’un de ces Plattenbauten, ces HLM de l’Est, lieu de mémoire de la RDA, lieu convenu aussi pour évoquer l’État est-allemand. La scène qui suit montre le passage de frontière en voiture avec le passeur, les fouilles par le personnel terrifiant de la Stasi, la mise à nu pour un toucher vaginal, la peur extrême à laquelle succède une excitation tout aussi extrême que le spectateur partage dans une grande empathie. Les films normalement s’arrêtaient là et le spectateur ne se souciait guère de leur devenir : le/la protagoniste serait accueilli(e) dans le pays frère malgré tout, pris en charge avant de prendre son envol. Naïveté de la protagoniste, naïveté du spectateur, car de l’autre côté du Mur, dans la République fédérale allemande des années 1970, la Stasi est présente aussi, de même que la CIA, quand elle seconde en zone américaine les activités de la RFA.

En 1978 – date où se déroule le film –, Helmut Schmidt a été reconduit dans sa fonction de chancelier de la RFA. Cette année-là marque le point culminant du terrorisme, un an après que la troisième génération de la Rote Armee Fraktion (RAF) est entrée en scène et a fait parler d’elle : Hans Martin Schleyer, le patron des patrons a été assassiné, provoquant un climat de paranoïa aigüe. Malgré le rapprochement qu’a permis le traité fondamental (le Grundlagenvertrag) signé dans le cadre de l’Ostpolitik menée par Willy Brandt, la RDA et son secrétaire général Erich Honecker, qui a succédé à Walter Ulbricht à la direction du SED, restent fidèles à Moscou et sa politique extérieure, apportant leur soutien technique, logistique et financier à divers mouvements terroristes généralement d’obédience marxiste comme la RAF justement.

Le film rend compte de l’extrême méfiance à l’égard des ressortissants est-allemands, d’emblée suspects et suspectés : Nelly devra répéter à chaque fois que ce ne sont pas des raisons politiques qui la poussent à demander la nationalité ouest-allemande mais des raisons privées. Aussi suspectera-t-on son mari d’être membre de la Stasi, à moins que ce ne soit un procédé d’intimidation ou de manipulation de la part de cet agent de la CIA, si bien incarné par l’acteur Jacky Ido, personnage complexe du film, qui va nouer une relation amoureuse ou du moins une relation de séduction avec Nelly. Son rôle opaque contribue au climat angoissant du film dont la majeure partie se passe dans le camp de Marienfelde.

Plaque commémorative du camp de NotaufnahmelagerPlaque commémorative du camp de Notaufnahmelager

Le camp d’urgence d’hébergement, le Notaufnahmelager de Marienfelde à Berlin a bien existé et existe toujours. Il a été ouvert le 14 avril 1953 par le président de l’époque, Theodore Heuss, et était le passage obligé des nouveaux arrivants dans la partie occidentale de Berlin avant la construction du Mur : les Allemands qui arrivaient alors de l’Est, souvent pour des raisons économiques (pénurie de logements) étaient au départ, avant la construction du Mur, plutôt bien accueillis à l’Ouest, où il y avait une vraie entraide. En 1993, une petite exposition documentait ce lieu historique, les procédures d’admission, longues et pénibles, celles-là que subit la protagoniste du film : défilé devant les délégués des trois puissances alliées, devant la commission de triage allemande, service de santé, radiographie obligatoire (qui les rendait « lagertauglich », aptes à vivre dans le camp...). La procédure était longue et compliquée pour ceux qui voulaient franchir cette « Tor zur Freiheit », cette « porte vers la liberté ». Ils furent nombreux – plus d’un million – à se soumettre à ce chemin de croix constitué de douze stations pour obtenir les douze « Stempel », les fameux tampons. Au début de l’année 2005, la petite exposition est devenue l’exposition permanente « Flucht im geteilten Deutschland » (« Fuir dans l’Allemagne divisée »), qui a le souci d’offrir une image nuancée des mouvements interallemands. Elle confirme que le camp était infiltré par la Stasi (un juriste travaillait à Marienfelde et livra à la Stasi pendant des années des informations sur des réfugiés). Aujourd’hui, le bâtiment administratif d’accueil du camp est devenu lieu de mémoire et musée de la mémoire interallemande. Marienfelde accueille aujourd’hui sept cents réfugiés et demandeurs d’exil.

L’intérêt du film de Christian Schwochow est de rappeler l’existence du camp de Marienfelde, véritable « institution totale » pour reprendre les termes de Goffmann[6], lieu de pouvoir d’une administration coercitive, lieu de claustration et de dissuasion aussi : on se suicide à Marienfelde, on décide même de retourner dans son pays d’origine, en Pologne ou en RDA. Il révèle cet aspect méconnu du quotidien des transfuges de Berlin-Est, souvent considérés à l’Ouest comme des citoyens de deuxième catégorie, des « Bürger zweiter Klasse ». Nelly, l’héroïne du film qui est elle-même physicienne et chercheuse, est priée par le directeur de laboratoire auprès duquel elle candidate pour un poste, de revoir ses ambitions à la baisse, au motif que la recherche à l’Est est moins avancée qu’à l’Ouest. Cependant, Nelly relève la tête, elle n’est pas une victime passive, mais une insoumise qui affirme sa liberté de femme et de mère. La relation qu’elle entretient avec son fils est touchante : on retiendra la scène du bouquet de fleurs que celui-ci a déposé dans l’appartement pour une surprise et que Nelly, tétanisée par un sentiment de persécution, jette furieusement. On retiendra aussi la malice du jeune garçon à qui le professeur de la cellule scolaire du camp demande qui est donc était cet Albert Kuntz, de la Albert-Kuntzstrasse où l’enfant résidait à Berlin-Est : l’enfant récite alors malicieusement la leçon apprise chez les jeunes pionniers en RDA : un grand antifasciste. On sait que les constructeurs et dirigeants de l’État est-allemand ont élevé l’antifascisme au rang de mythe fondateur, sauf que la réputation du grand Albert Kuntz (1896-1945) est moins glorieuse depuis 1989. Siegfried Kracauer et des décennies plus tard Marc Ferro, s’exprimant sur les films évoquant le passé, disaient que ce n’est pas le passé qui est alors aux commandes, mais c’est le présent que l’on reconnaît. Ainsi le film de Christian Schwochow s’inscrit-il dans un contexte plus général, celui des années 2010, qui adopte une attitude moins complexée vis-à-vis de l’ancienne RFA, qui apparaît ici et comme rarement dans les films récents comme une aire de soupçon et de répression, sans que l’on puisse toutefois parler d’un changement de paradigme, seulement d'un infléchissement : on sent poindre quelques accents seulement d’Ostalgie, cette nostalgie pour ce que fut la vie dans l’ancienne république de l’Est, une Ostalgie teintée d’ironie : les citoyens de l’Est n’étaient pas ces « Duckmäuser », ces individus à l’échine courbée. Ils commencent à relever la tête dans le cinéma grand public allemand.

La mise en scène du film de Christian Schwochow est télégénique et très conventionnelle. L’affiche du film en France évoque deux autres grands succès publics ayant pour thème la RDA : La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck (2007) et Barbara de Christian Petzold (2011), qui sont deux films radicalement différents du point de vue de l’écriture et dont De l’autre côté du Mur « se démarquerait habilement » comme l'indique le texte de l'affiche du film : Westen se rapprocherait davantage de La Vie des autres. Les critiques, quand ils discutent les films historiques, sont plus soucieux de la véracité des faits, des problèmes de fond, omettant ce contre quoi met en garde l’historienne Sylvie Lindeperg, à savoir que les problèmes de forme sont aussi des problèmes de fond. On mettra sur le compte de la jeunesse ou de la maladresse du réalisateur, dans son souci de documenter les répressions croisées Est-Ouest dans les années 1970 en Allemagne, d’opérer à l’écran, par un certain nombre de topoï et de signes plus ou moins explicites, un nivellement des deux États allemands : les draps à carreaux des prisons étaient les mêmes à l’Est, dit un protagoniste. Tout comme l’est cette ambiance dans les rues du camp de Marienfelde : le spectateur se retrouve baigné dans cette même lumière verdâtre qui éclairait faiblement les rues de l’Est et celles des films sur la RDA (les réverbères y étaient quasi absents), alors que le camp de Marienfelde était tout neuf et bien éclairé. Les couloirs des bureaux de la Stasi sont les mêmes que ceux de Marienfelde. Étrange continuité, étrange identité suggérées par un même univers chromatique. Jusqu’à présent dans les films de fiction allemands thématisant la RDA, l’image véhiculée était celle d’un pays triste et gris, fruit de l’oppression, du manque, de la propagande. Les rues y étaient désertes, comme désertées et quand elles ne l’étaient pas, l’armée et la police y étaient présentes[7]. L’élément nouveau du film de Schwochow, c’est de ne pas avoir renoncé à cette image stéréotypée d’un Est gris et sinistre, mais de prolonger de l’autre côté du Mur, à l’Ouest, cette même tonalité de grisaille hostile. L’intention, on l’a compris, est de suggérer que tout n’était pas rose à l’Ouest. Le résultat est problématique et réducteur quand, bonnet blanc et blanc bonnet, RDA et RFA sont, par ce glissement de tonalité de part et d’autre de la frontière, placées sur un même niveau.

Si le film enfin « parle » d’aujourd’hui et trouve un écho universel, c’est parce qu’il n’est pas seulement une histoire de migration intérieure, mais une histoire universelle de transit dans les mêmes conditions rudes que connaissent les migrants d’aujourd’hui.

Notes :

[1] Hilde Hoffmann, “Überlegungen zum Verhältnis von Film und Fernsehen”, Ästhetik und Kommunikation, n° 33, 2002, p. 99 : ”Die DDR-Vergangenheit fungiert eher als bizarrer Hintergrund, vor dem die vereinte Bundesrepublik positive kontrastiert wirkt”.

[2] Marc Ferro, Cinéma et Histoire, Paris, Denoël et Gonthier, coll « Bibliothèque Médiations », Paris, 1977 ; Régine Robin, Sonia Combe et Thierry Dufrêne (dir.), Berlin, l'effacement des traces, 1989-2009, Paris, Fage, 2009.

[3] Étienne François, « Révolution archivistique et réécritures de l’histoire », dans Henry Rousso (dir.), Stalinisme et Nazisme, Histoire et mémoire comparées, Bruxelles, Complexe, 1999, p. 340.

[4] Le titre allemand du film Westen, littéralement « L’Ouest », est plus précis que De l’autre côté du Mur. De fait, on ne sait de quel côté du Mur il est question.

[5] Julia Franck, Feu de camp, trad. d’Élisabeth Landes, Paris, Flammarion, coll. « Littérature étrangère », 2011, 330 p., Lagerfeld, Suhrkamp Verlag, 2003.

[6] Selon le sociologue américain Erwing Goffman, une institution totale est un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées.

[7] Matthias Steinle analyse la mémoire visuelle de la RDA dans ce qu’il appelle les « Dokudramen ». Good Bye Lenin-Welcome Crisis. Die DDR im Dokudrama des historischen Event-Fernsehens in DDR erinnern, vergessen. Das visuelle Gedächtnis des Dokumentarfilms, Herausgegeben von Tobias Ebbrecht, Hilde Hoffmann, Jörg Schweinitz, Schüren.

Martine Floch

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  • ISSN 1954-3670