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Comptes rendus
   

Une exposition « Niki de Saint Phalle », quelle bonne idée !

du 17 septembre 2014 au 2 février 2015, Galeries nationales du Grand Palais, Paris

Expositions | 20.02.2015 | Fabienne Dumont
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Niki de Saint Phalle (1930-2002) a fait l’objet de plusieurs grandes expositions en Europe ces dernières années. Il était temps que Paris lui rende hommage et permette à un large public de comprendre ce qui a précédé les fameuses Nanas, la révolte qui habitait l’artiste et les projets plus confidentiels, mais monumentaux, des derniers temps.

L’exposition qui se tient au Grand Palais, à Paris, du 17 septembre 2014 au 2 février 2015 prend la suite de la rétrospective qui a eu lieu à Hanovre puis à Bâle en 2001 et à Nice en 2002, lieux d’acquisition précoce et soutenue des œuvres de Niki de Saint Phalle et de ses donations. Au fil d’un parcours qui présente environ 200 œuvres et archives, elle permet de revoir les séries d’œuvres homogènes qui ont rythmé le parcours de Niki de Saint Phalle, notamment les plus anciennes, et pour cette raison, l’exposition présente un intérêt autant pour le grand public que pour les spécialistes. On peut ainsi s’attacher à ausculter les matériaux hétéroclites qui composent tant les tableaux des années 1950 que les sculptures faites de multiples jouets. La première partie permet ainsi de regarder en détail les assemblages des débuts, de scruter les éléments épars, issus de rebuts, que l’artiste recycle. Camille Morineau, commissaire de l’exposition avec Lucia Pesapane, souligne avec justesse que le grand public ne connaît pas la face violente de l’œuvre (p. 33 du catalogue[1]). Pour beaucoup, ce sera une découverte, notamment pour la première période, peu connue, mais aussi pour la diversité des approches de l’artiste, que l’exposition présente amplement et qui donne à voir les côtés obscurs des Nanas colorées et joyeuses, ainsi que tous les projets monumentaux réalisés dans le monde entier. L’exposition complexifie la vision de l’œuvre.

Toutes les périodes sont représentées et l’exposition suit un parcours majoritairement chronologique, des assemblages aux tirs et aux travaux monumentaux. L’insertion de multiples écrans, qui sont placés à côté des œuvres ou occupent des pans de mur entiers, est une réussite. On découvre les pièces en même temps que l’on entend l’artiste les évoquant, et avec elle, c’est tout le contexte historique, social et artistique qui surgit. L’impertinence de Niki de Saint Phalle est aussi rafraîchissante, tout au long de ces bandes vidéo ou filmiques rarement montrées. Si les œuvres ou les éléments documentaires ne sont pas neufs, c’est un plaisir de la redécouvrir en articulant toutes les phases de sa création. En effet, certaines parties sont restées plus confidentielles pour le grand public, et les questionnements des premières œuvres sont mieux compris lorsqu’elles sont reliées aux œuvres plus connues.

La salle réservée aux œuvres monumentales associe aussi les vidéos documentaires, réalisées spécialement pour l’exposition, aux photographies ou reproductions en miniatures des projets réalisés aux quatre coins du monde. Ces vidéos documentaires sont remarquables, car elles retracent la genèse de l’œuvre tout en donnant l’occasion de les appréhender en s’y promenant grâce à la caméra. On pratique un tour du monde par ce biais et l’on reste saisi devant le nombre de projets réalisés. On regrette qu’aucune grande sculpture n’ait pu être exposée, malgré La Cabeza (2000), détachée au Centquatre, car l’expérience de se confronter aux sculptures gigantesques est unique et donne une idée de la forte présence que la créatrice impose dans les villes et dans les jardins.

Les cartels qui accompagnent les œuvres n’évitent pas les questions politiques et sociales, même si la lecture d’autres ouvrages est nécessaire pour approfondir la connaissance et la compréhension de l’œuvre. Les interprétations sont ouvertes, elles imbriquent les aspects politiques et personnels. On saisit mieux les multiples appartenances de Niki de Saint Phalle, proche des Nouveaux réalistes, des artistes pop, mais aussi des néo-dadaïstes. Elle a fréquenté toute l’avant-garde des années 1960 en conservant un immense respect pour tous les artistes de l’art brut, de l’outsider art et autres marginaux du monde de l’art contemporain, à la suite de son admiration pour Antonio Gaudi, le Facteur Cheval ou Jean Dubuffet. Engagée aux côtés de nombreuses causes, ses implications féministes, antiracistes ou pour aider la lutte contre le sida sont replacées dans leur contexte.

En complément, il faut aller voir les deux films majeurs codirigés par Niki de Saint Phalle (Daddy, 1973 et Un rêve plus long que la nuit, 1975), qui sont diffusés dans l’auditorium du musée, et qui permettent de se rendre compte de sa capacité à incarner un monde chatoyant et cruel à la fois dans tous les médiums possibles. Rarement visibles, ils donnent la mesure de l’application très variée de l’imagination de Niki de Saint Phalle et de son intérêt pour le cinéma expérimental. Ces expériences très libres ouvrent la voie à un mode de pensée qui complète ce que l’exposition en propose. Ce complément est le bienvenu.

Quant au catalogue, il est magnifiquement illustré et contient des articles qui abordent diverses facettes de son œuvre. Les reproductions du catalogue sont excellentes et balayent toutes les phases de l’œuvre, en puisant à de multiples archives et, comme les articles, suivent des thématiques chronologiques, à l’instar de l’exposition. Quelques contributions retiennent l’attention. Ulrich Krempel analyse justement, dans « De Niki Mathews à Niki de Saint Phalle », les tout premiers tableaux des années 1950, qui mènent aux Tirs, une période peu étudiée. Émilie Bouvard situe avec précision le milieu artistique américain que fréquente Niki de Saint Phalle (« Niki de Saint Phalle, une artiste américaine »), en soulignant avec pertinence l’influence de la culture populaire américaine sur son art. Patrik Andersson décrit rigoureusement l’expérience de la Hon (1966), une gigantesque Nana emplie de jeux, et l’expérience théâtrale de l’artiste en 1968, cette dernière peu connue (« Le jeu de massacre de Niki de Saint Phalle : participation, happening et théâtre »). De son côté, Sarah Wilson rapproche avec justesse les Tirs dans leur contexte socio-politique et les faits de guerre qui concernent les femmes (« Tirs, Tears et ricochets »). Quant à Lucia Pesapane explore les emprunts aux sculptures mythologiques anciennes qui servent de modèle au Jardin des Tarots en Toscane (« Le Jardin des Tarots : entre imaginaire symbolique et mythologies personnelles »). D’autres auteures manquent à l’appel, on ira les lire dans d’autres publications, notamment Jill Carrick[2]. Enfin, la parution d’une biographie très fouillée par Catherine Francblin chez Hazan en 2013 donnera pleinement connaissance des tenants et des aboutissements de l’œuvre de cette artiste qui reste passionnante.

La rétrospective Niki de Saint Phalle proposée par Camille Morineau au Grand Palais fait date dans la connaissance de l’œuvre de l’artiste, par sa précision et par sa couverture de l’ensemble des périodes créatrices, sans occulter les aspects féministes, populaires, violents, obscurs ou politiques. Accessible à tous, elle est aussi un régal pour les spécialistes.

Notes :

[1] Camille Morineau (dir.), Niki de Saint Phalle, Paris, RMN/Grand Palais, 2014, 368 p.

[2] Jill Carrick, « Phallic Victories ? Niki de Saint Phalle’s Tirs », Art History, vol. 26, n° 5, novembre 2003, p. 700-729.

Fabienne Dumont

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  • ISSN 1954-3670