Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Autour de Charles de Freycinet. Sciences, technique et politique »

(Montluçon, 9-10 avril 2014)

Colloques | 22.05.2014 | Jean-Claude Caron
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Organisé à Montluçon par Fabien Conord, maître de conférences à l’IUT de l’Allier (université Clermont 2), les 9 et 10 avril 2014, le colloque « Autour de Charles de Freycinet. Science, technique et politique » a réuni une dizaine de contributeurs. Le choix de Montluçon s’est avéré judicieux, la conférence d’Éric Bourgougnon (conservateur des Musées de France) montrant, documents à l’appui, ce qu’avait été le développement industriel de la ville dans une chronologie qui épouse précisément celle de Freycinet. Partageant un même intérêt pour la personnalité de ce dernier, les participants se sont interrogés sur sa dimension politique, scientifique et technique. De formation « X-Mines », l’homme est surtout connu pour la longévité de sa carrière politique depuis son rôle auprès de Gambetta lors de la guerre de 1870-1871 jusqu’à sa nomination, symbolique, comme ministre d’État durant la Première Guerre mondiale. Plusieurs fois président du Conseil, ayant exercé les fonctions de ministre des Travaux publics, des Affaires étrangères et de la Guerre, Freycinet incarne de manière presque caricaturale ces notables incontournables et insubmersibles de la Troisième République. Homme d’appareil, de coulisses, de négociation, il fut moins un orateur, un commis voyageur et un élu de terrain : le seul mandat qu’il exerça fut celui de sénateur de la Seine, détenu entre 1876 et 1920…

Mais l’organisateur de ce colloque avait fait le choix judicieux de s’intéresser tout autant au « savant » en République qu’au politique, dont la postérité a surtout gardé en mémoire le plan qui porte son nom. Exemples à l’appui, Pierre Cornu (université Lyon 2) a pu ainsi montrer comment la dimension ferroviaire du plan Freycinet avait influencé le développement régional, tandis que Bruno Marnot (université de La Rochelle) a présenté la dimension portuaire dudit plan, favorisant les ports de la Manche et de la Mer du Nord. L’un et l’autre sont convenus que le poids des notables locaux a joué un grand rôle dans les réalisations concrètes liées au plan Freycinet. Quant à Patrick Fournier (université Clermont 2), il a mis en valeur l’intérêt pionnier de Freycinet pour la question de l’assainissement industriel en milieu urbain, sous l’influence d’un hygiénisme conquérant. Ses travaux s’inscrivent dans la lignée de ceux de Maxime Vernois, d’Alexandre Parent-Duchâtelet, d’Ambroise Tardieu, qui sont des médecins. Du reste, Freycinet n’entend nullement remettre en cause l’économie libérale et conçoit l’hygiénisme industriel comme une manière d’améliorer la productivité des ouvriers.

Perçu par ses contemporains comme un ingénieur, Freycinet a aussi eu à cœur d’apparaître comme un scientifique dont les travaux lui permettraient d’intégrer l’Académie des Sciences, ce qui fut le cas en 1882, avant d’être élu à l’Académie française huit ans plus tard, battant pour cela l’historien Paul Thureau-Dangin. Toutefois, la relecture de son Traité de mécanique rationnelle par Aziz Filali Aoual (université Clermont 2) a montré les limites d’un travail de vulgarisation savante, dont la première édition date de 1858, et qui n’est en rien une œuvre de recherche fondamentale. Mais incontestablement l’homme a su convaincre de ses capacités en certains domaines clefs, comme l’armement et l’organisation militaire, ce qui lui a valu, a rappelé Fabien Conord (université Clermont 2), d’être le premier civil à détenir le portefeuille de la Guerre en 1888, au prix, parfois, de certaines contorsions politiques  - notamment lors de l’affaire Dreyfus où il se garda bien de dénoncer l’attitude des officiers généraux antidreyfusards. Son action a consisté à moderniser l’armement, à développer les fortifications et les voies ferrées stratégiques et à faire voter la loi des trois ans.

Au regard des trajectoires de ses contemporains en politique, Freycinet relève-t-il plutôt de la règle ou de l’exception ? En analysant les pratiques de l’homme d’État, Julien Bouchet (université Clermont 2) a retracé le parcours d’un ingénieur en républicanisme, proche de Sadi Carnot, répondant à la définition de l’expert qui s’impose alors. La comparaison avec deux autres « savants » s’est avérée précieuse. À l’évidence, l’homme ne partage pas grand-chose avec la trajectoire d’un Paul Brousse, étudiée par Yves Billard (Montpellier 3), ni au plan scientifique, ni au plan politique : telle une sorte d’outsider, Brousse reste à la marge (relative) du système, là où Freycinet se place en son centre. Bien qu’il diffère aussi d’un Paul Painlevé, présenté par Anne-Laure Anizan (Centre d’histoire de Sciences Po), qui fut un authentique chercheur et un universitaire reconnu une bonne partie de sa vie, il en est plus proche sur le terrain de l’action et des idées politiques. Mais leurs objets de réflexion et leur approche de la réforme politique comme de l’innovation scientifique et technique diffère assez sensiblement.

Finalement s’interroge en conclusion Jean-Claude Caron (université Clermont 2), Freycinet n’est-il pas avant tout un ingénieur, membre d’un grand corps servant l’État, venu à la politique pour faire passer ses idées ? Son bref passage par le privé, au sein de la Compagnie des chemins de fer du Midi sous le Second Empire, relève de l’exception. Plusieurs des communicants partagent ce sentiment d’un parcours exemplaire de serviteur de l’État, sincèrement rallié à la République, après avoir servi avec fidélité le Second Empire. S’il n’eut jamais le charisme et la dimension politiques d’un Gambetta, d’un Ferry, d’un Clemenceau, Freycinet demeure, plus que d’autres de ses contemporains en politique, un socle de la Troisième République, soucieux d’asseoir électoralement le régime, de promouvoir la réforme pour mieux brider la révolte populaire, de participer à la modernisation et à l’enrichissement du pays. Profondément marqué par la défaite de 1871, c’est aussi un patriote qui contribue à faire de l’armée une arche sacrée, au mépris de l’injustice faite à Dreyfus. Dès lors, au regard de cette trajectoire, on ne peut que s’interroger sur l’absence, dans l’historiographie récente, d’une véritable biographie scientifique d’un personnage qui a joué un rôle important dans l’enracinement et l’évolution de la Troisième République entre le 4 septembre 1870 et la Première Guerre mondiale.

Jean-Claude Caron

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670