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Comptes rendus
   

Carlo d’Este, Histoire du débarquement, janvier-juillet 1944,

traduit par Jacques Bersani, avec la contribution de Pierre Jourdan, Paris, Perrin, [1983] 2013, 556 p.

Ouvrages | 07.04.2014 | Julie Le Gac
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 © PERRIN 2013	Alors que le soixante-dixième anniversaire du débarquement en Normandie s’apprête à être célébré sous le signe de l’amitié unissant les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, l’opération Overlord, à l’été 1944, mit en réalité à l’épreuve la « relation spéciale » anglo-américaine [1] . Le poids de l’enjeu d’une opération d’emblée considérée comme décisive à l’Ouest et l’adversité rencontrée ébranlèrent en effet les Alliés. Se détachant de toute vision idéalisée de la victoire remportée en Normandie, l’ouvrage de l’historien américain Carlo d’Este, publié pour la première fois en 1983, analyse précisément les stratégies et les opérations qui permirent aux Alliés de porter un coup déterminant à la forteresse allemande en Europe, sans occulter les inévitables doutes et tensions qui les accompagnèrent.

Fondée sur la lecture critique des nombreux Mémoires des protagonistes, ainsi que sur des archives variées des deux côtés de l’Atlantique, la recherche est minutieuse. Lieutenant-colonel de l’armée américaine, Carlo d’Este porte de plus un regard de praticien sur les opérations, que de nombreuses cartes permettent de mieux comprendre. L’auteur s’efforce ainsi d’apporter des réponses objectives aux controverses qui ont agité Américains et Britanniques au moment des événements et a posteriori. Assez logiquement, et comme le sous-titre original l’indique (The Real Story of Montgomery and the Allied Campaign), Bernard Montgomery, commandant des forces terrestres alliées, y joue les premiers rôles, tandis que Dwight Eisenhower, commandant en chef, est plus en retrait. Loin des jugements vindicatifs qui ont pu être portés sur l’attitude défensive du général britannique, l’analyse de Carlo d’Este est toujours rigoureuse et nuancée. Ses critiques sont soigneusement argumentées et il n’hésite pas à se montrer élogieux à l’égard de Montgomery, lorsqu’il estime les louanges méritées. Il s’attache essentiellement à démontrer que contrairement à ce que ce dernier a prétendu a posteriori, tout ne s’est pas déroulé conformément au plan initialement conçu. Ce n’est qu’une fois que fut constaté l’échec rapide de la prise de Caen que Montgomery fit de nécessité vertu et attribua à la 2e armée britannique de Dempsey le rôle défensif d’attirer les réserves allemandes pour favoriser la progression des autres troupes.

Sa démonstration est minutieuse et rigoureuse. Après avoir brièvement rappelé les origines du second front en Normandie et les réticences initiales des Britanniques qui privilégiaient la Méditerranée, Carlo d’Este décortique la planification d’Overlord, afin de souligner que le plan proposé au printemps par Montgomery était bien plus ambitieux que la mise en pratique ensuite adoptée sur le terrain. Son analyse des opérations est claire et détaillée. En dépit d’une météo difficile, le débarquement sur les plages normandes le 6 juin 1944 s’avéra plus aisé que les planificateurs ne l’avaient envisagé et les pertes furent moindres. Grâce à l’extraordinaire succès de Fortitude, les Allemands furent longtemps persuadés que le débarquement principal aurait lieu dans le Nord – Pas-de-Calais et en l’absence notable de Rommel, ils commirent des erreurs préjudiciables. Mais les Alliés se heurtèrent par la suite à de sérieuses difficultés : arrêtés dans le bocage, ils subirent de lourdes pertes. Très vite, on imputa la responsabilité de ces errances à la trop grande prudence des Britanniques qui ne réussirent pas à prendre Caen le premier jour, contrairement aux objectifs fixés. Carlo d’Este démontre néanmoins que les choses furent plus complexes et avance plusieurs explications. Il montre d’abord que les Alliés avaient négligé l’obstacle constitué par le bocage normand pour la progression des chars. Ils avaient en outre sous-estimé l’obstination de Hitler qui ordonna à ses généraux de défendre la Normandie jusqu’à la mort. Certaines unités qui, depuis la guerre en Afrique du Nord, jouissaient d’une solide réputation, notamment les fameux « rats du Désert », déçurent dans le bocage car le type de guerre à mener différait et l’expérience les incitait désormais à la prudence. L’armée britannique se heurtait en outre à un problème structurel d’effectifs : les réserves en hommes étant limitées, Montgomery se devait d’opérer un compromis entre la nécessité d’un impact fort pour briser les défenses allemandes autour de Caen et l’impératif de préserver ses troupes. Carlo d’Este souligne encore le manque de soutien de l’aviation : les bombardements qui détruisirent la majeure partie de Caen affectèrent peu les défenses allemandes mais jouèrent toutefois un rôle psychologique important pour les fantassins. Des rivalités dans le commandement envenimaient également les rapports : Conningham, commandant victorieux des troupes britanniques en Afrique de l’Est, conservait ainsi une profonde rancœur à l’encontre de Montgomery qui l’aurait privé de la gloire qu’il estimait lui revenir après El Alamein. À J+30, les Alliés se trouvaient dans une impasse et le spectre d’une guerre de positions apparut. Deux percées furent alors planifiées : Goodwood, à l’Ouest par Dempsey et Cobra, à l’Est, par son homologue américain Bradley. Si Goodwood déçut, une nouvelle fois, en ne permettant pas la percée décisive et suscita la colère d’Eisenhower et de Churchill à l’encontre de Monty qui leurra ses supérieurs en leur présentant une image flatteuse de ses avancées, Cobra permit enfin de réaliser à Avranches la percée tant attendue. L’exploitation de ce succès suscita toutefois de nouvelles controverses. On reprocha en effet aux Britanniques de n’avoir pu refermer complètement l’étau autour la poche de Falaise et d’avoir laissé s’enfuir une partie de l’armée allemande. Là encore, Carlo d’Este étudie l’attitude de Montgomery avec recul : loin de crier à l’erreur tactique, il estime que ce sont moins les défaillances alliées dans un contexte mouvant et périlleux que l’extraordinaire volonté de survie des Allemands qui leur permit de s’extirper de la poche de Falaise.

Carlo d’Este analyse enfin l’héritage de la bataille de Normandie. En dépit de la victoire, celui-ci ne « ne fut pas l’harmonie fondée par une réussite partagée, ce furent les rancœurs et les controverses » (p. 464). Eisenhower conservait en effet une grande méfiance à l’encontre de Montgomery, ce qui explique qu’il écarta d’un revers de main l’option stratégique d’une offensive concentrée contre l’Allemagne proposée par ce dernier, et maintint sa préférence à une attaque sur un large front qui correspondait plus à la doctrine militaire américaine. Les plaintes continuelles de Montgomery finirent par exaspérer Eisenhower qui, sans l’intervention de De Guingand, aurait réclamé, et sans aucun doute obtenu, le limogeage de celui qui, alors devenu maréchal, avait usé la patience de ses plus fidèles soutiens. À l’issue de la guerre, Montgomery contribua, par ses déclarations et par la publication de ses Mémoires à créer sa propre légende en entretenant l’idée selon laquelle les opérations s’étaient déroulées exactement comme il l’avait prévu et en se présentant comme le principal artisan de la victoire alliée en Normandie. L’histoire officielle britannique ne se risqua pas à écorner le mythe du plus grand héros de guerre national. Si les exagérations de Monty irritèrent en privé Eisenhower, celui-ci se retint de le critiquer publiquement. Dans le contexte de la guerre froide, il privilégia l’alliance entre Britanniques et Américains au détriment de sa propre image et de la véracité historique. Car Carlo d’Este souligne la différence essentielle entre les deux hommes : si Monty n’était qu’un soldat, Eisenhower possédait une certaine hauteur de vue et un sens politique.

Carlo d’Este fait toujours preuve de nuance : chaque élément est soigneusement argumenté et l’auteur se prémunit d’une lecture à charge des événements, à l’inverse des nombreux écrits publiés jusqu’ici. C’est précisément ce qui emporte la conviction. Bien traduit, l’ouvrage est en outre de lecture agréable. Avec un certain talent, l’auteur brosse le portrait des principaux protagonistes. Il décrit le charme et la diplomatie d’Eisenhower, le franc-parler et l’arrogance de Montgomery, la fougue et les colères de Patton, ou encore l’effacement et l’efficacité de Dempsey, toujours dans l’ombre de Monty. Il sait également rendre compte de l’atmosphère électrique de certaines rencontres. Certes, Carlo d’Este propose une histoire militaire classique où les soldats, leurs doutes, leurs angoisses et leurs fatigues, sont largement ignorés. On peut également regretter que l’auteur ne s’intéresse guère aux relations entre combattants et civils. Sur tous ces aspects, l’ouvrage publié en 2007 par Olivier Wieviorka apporte indéniablement des éclairages bienvenus [2] . Mais l’analyse de la stratégie et des tactiques alliées en Normandie à l’été 1944 par Carlo d’Este est lumineuse. On ne peut, dès lors, que se réjouir de sa récente traduction en français.

Notes :

[1] Sur la « special relationship », voir David Reynolds, From World War to Cold War. Churchill, Roosevelt and the International History of the 1940s, Oxford, Oxford University Press, 2006 ; David Reynolds, The Creation of the Anglo-American Alliance 1937-1941. A Study in Competitive Co-operation, London, Europa Publications Limited, 1981.

[2] Olivier Wieviorka, Histoire du débarquement de Normandie, Paris, Le Seuil, 2007.

Julie Le Gac

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  • ISSN 1954-3670