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Comptes rendus
   

« Pour vous, Mesdames ! La mode en temps de guerre »

Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation, 27 novembre 2013-14 avril 2014

Expositions | 03.02.2014 | Christophe Capuano
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« Pour vous, Mesdames ! » est une exposition consacrée à la mode sous l’Occupation proposée par le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation de Lyon (CHRD) qui se déroule du 27 novembre 2013 au 14 avril 2014. C’est la première exposition temporaire depuis la réouverture du Centre en novembre 2012. Elle entend s’inscrire dans la continuité d’une exposition réalisée au musée du général Leclerc – musée Jean Moulin de la ville de Paris en 2009 sur le thème « Accessoires et objets, témoignages de vies de femmes à Paris, 1940-1944 ». Comme l’exposition initiale, celle du CHRD s’appuie largement sur les travaux de Dominique Veillon et sur son ouvrage de référence sur la question, La mode sous l’Occupation [1] .

Comme l’exposition parisienne, celle de Lyon aborde divers aspects de ce champ, tels que l’inventivité pour faire face aux restrictions et aux pénuries qui touchent le secteur textile, l’apparition des ersatz et des nouveaux matériaux, les formes que prennent l’élégance tant chez les Françaises du quotidien que chez les créateurs de mode, mais aussi la spoliation des entreprises juives dans ce secteur. L’exposition du CHRD se distingue néanmoins par les deux entrées qui sont privilégiées pour aborder la question. La première est l’éclairage apporté à la représentation de la mode de l’Occupation dans les œuvres de fiction télévisuelle et cinématographique (premier niveau de l’exposition), la seconde est la spécificité de la place de Lyon dans le secteur de la mode et du textile (second niveau, en sous-sol).

L’exposition s’ouvre par la présentation d’une intéressante collection de robes utilisées dans la série télévisée Un village français et créées par Thierry Delettre. Ce créateur de costumes s’inspire des conditions de l’époque : les robes sont constituées de morceaux de tissus différents, de pelotes dépareillées, d’accessoires authentiques. On comprend comment la diversité des personnages permet à Thierry Delettre de jouer sur divers registres en fonction de leur milieu social : des habits de la mode et de la couture proprement dites à ceux, très modestes, du quotidien. L’évolution psychologique des personnages au fil de saisons se lit également dans la transformation des couleurs, plus intenses ou plus éteintes. Puis une large place est faite au cinéma où l’on voit les perceptions successives de la mode sous l’Occupation par des créateurs de costume. Dans le Vieux fusil par exemple, film de Robert Enrico tourné en 1975 et librement inspiré du massacre d’Oradour-sur-Glane, les robes que porte Romy Schneider lors des scènes de flash-back sont surtout destinées à mettre en valeur la beauté de l’actrice avec une élégance très sobre, voire austère, annonciatrice peut-être du destin tragique du personnage. Au contraire, dans le biopic sur la vie de l’auteure Violette Leduc, Violette, sorti à l’automne 2013 avec Emmanuelle Devos, c’est la grande simplicité des costumes – avec un sens poussé de réalisme – qui ressort.

À l’étage inférieur, s’ouvre l’autre phase de l’exposition consacrée aux objets de la mode sous l’Occupation. Des panneaux explicatifs nous éclairent sur les diverses thématiques traitées. La spécificité de Lyon constitue le fil rouge : forte d’une tradition industrielle dans le domaine de la soierie, la ville continue en effet de fournir Paris pendant la guerre en matériaux nécessaires à la production de la haute couture. En outre les industriels lyonnais jouent un rôle important dans l’organisation de la production de soierie durant la période. La qualité des créations locales est mise au jour comme cette robe de mariée datant de 1942 et confectionnée en dentelle mécanique de soie par la maison Baboin (Émile Baboin est notamment l’un des fondateurs du musée des Arts décoratifs de la ville). On y apprend aussi qu’à côté des grandes maisons de couture lyonnaise, existe un maillage de petites structures et de couturières indépendantes (il y en a cinq cents) pour permettre aux « ménages de la moyenne bourgeoisie de suivre la mode de Paris ». Une autre spécificité de la ville est son réseau d’écoles et de centres de formation professionnelle dans le domaine textile. Le visiteur est guidé dans un parcours où les panneaux éclairent le contexte national et local, et de nombreux objets sont présentés et expliqués. Une place est faite aux nouvelles matières textiles, notamment aux tissus en fibrane ou en rayonne, auxquels la foire internationale de Lyon consacre un stand en septembre-octobre 1941. Les liens entre la capitale et la mode lyonnaise sous Vichy restent constants : on insiste sur l’épisode de mars 1942 lorsque la couture parisienne franchit la ligne de démarcation pour présenter à Lyon les collections de printemps permettant de diffuser la mode auprès des couturiers de province, de trouver de nouvelles clientèles (issues de pays neutres), mais aussi pour manifester la continuité avec la cité lyonnaise. Ainsi près de dix-huit couturiers parisiens, quatre-vingt mannequins, des dizaines de vendeuses et habilleuses participent à la manifestation le 6 mars. Le défilé est vu par plus de trois cents personnes (couturiers locaux et acheteurs) et largement couvert par la presse féminine, comme Marie-Claire, magazine replié à Lyon depuis juillet 1940. Un autre temps fort de l’exposition est la présence de photos prêtées par des particuliers. Les plus spectaculaires sont celles réalisées en couleur, grâce à des pellicules Agfa, par le photographe amateur Paul Nerson : il photographie sa femme Suzanne dans différentes tenues dans les rues de Lyon et aux alentours. Ces rares images couleurs qui rendent très proches la vie quotidienne de l’époque sont d’une qualité exceptionnelle et justifieraient une exposition à elles seules ! Un travail est en cours pour reconstituer le processus de fabrication de ces photos et retrouver notamment les lieux où elles ont été prises. L’exposition s’achève par les robes aux couleurs de la Libération reprenant parmi les motifs la Croix de Lorraine et le drapeau national. Un clin d’œil est fait enfin à la première collection de haute couture lancée sur le thème de la mode sous l’Occupation et au scandale qu’elle produisit au début des années 1970 ; l’auteur en était un certain… Yves Saint-Laurent.

Ainsi faut-il saluer l’effort constant de contextualisation mené par les organisateurs de cette exposition de qualité qui fera date : elle permet d’envisager, par l’entrée de la mode, un grand nombre de thématiques (à la fois politiques, techniques, économiques, sociales et psychologiques) autour de l’univers féminin. L’inauguration qui a attiré plus de cinq cents visiteurs reflète le succès de l’événement et encourage à poursuivre dans ce champ de la vie quotidienne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Notes :

[1] Paris, Payot, 1990, réédit. 2001.

Christophe Capuano

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  • ISSN 1954-3670