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Comptes rendus
   

Olivier Compagnon, L’adieu à l’Europe. L’Amérique latine et la Grande Guerre (Argentine et Brésil, 1914-1939),

Paris, Fayard, 2013, 394 p.

Ouvrages | 03.02.2014 | Giovanna Pastore
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FayardNon seulement la Grande Guerre a été durement ressentie par les peuples d’Amérique latine, mais elle a aussi considérablement accéléré les profondes transformations qui ont marqué les premières décennies du XXe siècle dans la région. C’est cette relecture que nous propose le plus récent ouvrage d’Olivier Compagnon, professeur d’histoire contemporaine à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3. Issu de son habilitation à diriger des recherches et premier-né de la collection « L’épreuve de l’histoire », dirigée par Antoine Lilti, L’adieu à l’Europe s’attaque à plusieurs défis : retracer la manière dont la Première Guerre mondiale a été vécue et perçue par les Latino-Américains, notamment par ses élites ; déterminer le rôle de cet évènement dans le processus identitaire que vit la région au long des années 1920 et 1930 ; et, finalement, donner aux années 1914-1918 une importance nouvelle dans l’histoire contemporaine de l’Amérique latine et mieux insérer celle-ci dans la géographie et l’historiographie de la Première Guerre mondiale.

Car si la production sur la Grande Guerre a le vent en poupe depuis une vingtaine d’années et si ce renouveau a incorporé des nouveaux espaces en rendant le conflit plus mondial qu’il ne l’était avant, les pays situés entre le Rio Bravo et la Terre de Feu y figurent encore de façon marginale. En outre, pour les historiens latino-américains, le grand tournant date surtout de 1929-1930, tant en raison de la conjoncture internationale de crise économique que des situations nationales de rupture politique, comme c’est le cas en Argentine, au Brésil, au Pérou et en Bolivie, pour se restreindre aux exemples les plus spectaculaires. Toutefois, même si cette conjoncture marque l’inflexion majeure qui a fait basculer l’Amérique latine d’une époque à l’autre, elle ne saurait éclipser les premières décennies du siècle et nous priver d’une meilleure compréhension des causes de ces grands tournants.

De cette manière, dans une première partie appelée « De la guerre européenne à la guerre américaine », Olivier Compagnon nous montre comment d’une affaire européenne le conflit devient une vraie question pour les gouvernements latino-américains, tant du point de vue de leurs relations internationales – la plupart déclarant leur neutralité aux premiers jours d’août 1914 –, que du point de vue de la stabilité interne. C’est en analysant la presse et la documentation diplomatique que l’auteur trace cette évolution. On voit alors que si dans un premier moment la montée des tensions en Europe et même l’attentat contre l’archiduc François Ferdinand suscitent très peu d’intérêt des diplomates et des journalistes, à partir de septembre 1914, avec l’arrivée des nouvelles de la violation de la neutralité belge et des horreurs qui gagnent les champs de bataille, le conflit tend à occuper une place de première importance dans les journaux et les débats politiques, du moins en ce qui concerne les réalités argentine et brésilienne.

Car, pour retrouver la dimension latino-américaine de la guerre, Olivier Compagnon fonde son analyse sur la mise en perspective de deux cas particuliers : celui de l’Argentine et celui du Brésil. Les raisons de cette démarche sont tant d’ordre matériel que d’ordre méthodologique. Tout d’abord, il aurait été impossible de travailler sur une vingtaine de pays, le choix de l’Argentine et du Brésil se justifie ainsi par leur importance économique, politique et culturelle dans l’ensemble latino-américain, le Mexique étant exclu en raison de la révolution de 1910 qui rendrait l’analyse beaucoup plus complexe. Deuxièmement, parce que l’auteur considère que c’est la méthode comparée, l’affrontement de deux expériences distinctes de la guerre venues pourtant des pays dont les destins se sont souvent croisés, qui lui a permis de faire un récit dynamique qui répond à la fois aux exigences de l’histoire nationale, de l’histoire du sous-continent et de l’histoire transnationale.

Derrière le consensus neutraliste argentin et brésilien et au fur et à mesure que la guerre s’enlise plusieurs modalités d’engagement pour l’un ou l’autre des camps se dessinent. L’adhésion à la cause alliée est la règle pour la majorité des élites d’Amérique latine, phénomène en grande partie motivé par leur francophilie historique, mais qui est loin d’être unanime : en Argentine, par exemple, l’anglophobie de certains milieux apporte un bémol à l’« alliadophilie » des classes les plus favorisées. Le choix de la neutralité cache aussi des enjeux politiques et économiques qui ne sont pas les mêmes pour toutes les nations latino-américaines. Ainsi, en 1917, quand l’Allemagne se lance dans la guerre sous-marine à outrance et que les États-Unis entrent en guerre, le Brésil bascule vers la belligérance et l’Argentine vers une « neutralité active ». D’après Olivier Compagnon, ces nouveaux positionnements s’expliquent par des traditions diplomatiques différentes, voire rivales – le Brésil voyant dans les États-Unis un partenaire privilégié et l’Argentine un péril impérialiste –, mais surtout par la façon dont la guerre affecte les économies de ces pays. L’Argentine en souffre moins puisque ses activités sont plus diversifiées que celles du Brésil et que la viande et le blé argentins intéressent plus l’Europe en guerre que le café brésilien. Le problème est d’autant plus grave que la situation économique et sociale ne fait que se détériorer et provoquer de nombreuses grèves, comme en Argentine en 1916. D’autres questions directement liées au conflit européen perturbent encore la vie des nations latino-américaines, comme l’attitude et la loyauté des différentes communautés d’immigrants présents sur leur sol et issues des nations belligérantes.

La guerre fut aussi pour l’Amérique latine l’occasion de faire valoir ses intérêts sur la scène internationale. Cette ambition a néanmoins été rapidement frustrée comme en attestent les expériences argentine et brésilienne. Les deux pays quittèrent la Société des Nations par scepticisme envers la politique européenne. Cette déception s’ajouta à la longue liste de désillusions dont l’Europe fit désormais l’objet en Amérique latine, thème de la deuxième partie du livre, l’« Europe barbare ». Fondée sur plusieurs textes littéraires et écrits politiques, celle-ci dépeint les bouleversements que la guerre a entraînés dans les représentations latino-américaines de l’Europe après 1918. L’auteur identifie ainsi dans les écrits des Latino-Américains une « inflation terminologique » qui traduit bien la dimension catastrophique qui imprègne leur vision du conflit. La violence contre les soldats et les civils, les dégâts matériels, les nouvelles technologies militaires de destruction remettent profondément en cause la foi latino-américaine dans la morale et la raison du Vieux Monde. À l’opposition initiale entre la civilisation française et la barbarie allemande se substitue une profonde désillusion touchant l’Europe entière. En ce sens, les années 1914-1918 ébranlent profondément les relations entre l’Amérique latine et l’Europe.

La troisième et dernière partie, « La Grande Guerre, la nation, l’identité », est consacrée aux années 1920 et 1930, quand émerge, dans toute l’Amérique latine, une nouvelle conscience historique qui se traduit par la quête de références et de modèles originaux, ainsi que par le surgissement de nouvelles formes de pensée et d’organisation politique. Ainsi, dans un premier moment, en évoquant des idées fondamentales à la construction du nationalisme en Argentine et au Brésil, telles la question raciale, l’indépendance économique ou la capacité militaire, l’auteur nous dévoile le rôle joué par les années 1914-1918 dans le renouvellement des discours et des pratiques politiques. Ensuite, il identifie également dans l’effervescence culturelle latino-américaine de l’époque des empreintes profondes du conflit. Dans les innombrables revues et publications qui font irruption à cette époque, ainsi que dans les mouvements avant-gardistes comme le modernisme brésilien, les interrogations identitaires et la recherche des expressions sincèrement nationales reviennent presque obligatoirement à l’expérience de la guerre et à la déroute de l’« europolâtrie ».

Olivier Compagnon montre ainsi l’importance cruciale de la période 1910-1930 et lie les transformations sociales, politiques et culturelles en Argentine et au Brésil à l’impact de la Première Guerre mondiale, impact généralement sous-estimé, même s’il existe de nombreux travaux sur les conséquences du conflit en Europe, sur l’industrialisation du sous-continent, sur la manière dont le conflit a été rapporté par les presses régionales, sur la façon dont il a été vécu par les communautés d’origine européenne vivant sur place, sur les relations bilatérales entre des belligérants européens et des nation latino-américaines ou encore sur la « crise des années 1920 » au Brésil. L’Adieu à l’Europe comporte cependant une approche globale inédite, qui mesure l’influence à long terme de la Grande Guerre en Amérique latine, corrige et nuance la périodisation généralement reçue et ajoute une contribution décisive à la dimension mondiale de l’historiographie de la Première Guerre mondiale.

Notes :

 

Giovanna Pastore

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  • ISSN 1954-3670