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Comptes rendus
   

« Les Années folles, 1919-1929 »

Expositions | 11.12.2007 | Christine Bard
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C’est un défi muséographique que de présenter la mode d’une époque sans abuser de l’anecdote et du stéréotype – côté commentaire – et sans décevoir avec des vêtements fantomatiques sortis de leurs tiroirs. Sophie Grossiord, conservatrice au musée Galliera, a brillamment relevé ce défi, en multipliant les sources d’information : vêtements (170 modèles), parfums, cosmétiques, chaussures, accessoires - mais aussi peintures, photographies, films, enregistrements sonores… Le décor vaut aussi le détour : le musée de la mode de la Ville de Paris, inauguré en 1977, est installé dans un palais « Renaissance italienne » du XIXe siècle ayant appartenu à Maria de Brignole-Sale, duchesse de Galliera, chère à Sciences Po, l’un de ses généreux dons ayant permis l’achat, en 1879, du 27 rue Saint-Guillaume. À défaut d’exposition permanente (évitée pour mieux préserver les collections), les expositions temporaires font découvrir une partie du fonds de Galliera, soit 90 000 pièces de vêtements et accessoires de mode, depuis le XVIIIe siècle.

Le parcours savant de cette exposition consacrée aux Années folles intéressera qui aime l’histoire et/ou le vêtement, mais satisfera aussi le pur plaisir esthétique : broderies somptueuses, couleurs du temps surprenantes, brillances des lamés, des strass et des perles, futurisme digne des Sixties pour certaines créations comme le casque de Lewis (1925)…

Le parcours commence avec des robes du soir étincelantes, montrées dans la salle carrée, évocatrice des dancings qui s’ouvrent à Montparnasse, Montmartre, Pigalle… Les robes de Doucet, Patou, Lelong scintillent dans les vitrines et la sélection musicale jazzy réveille les vêtements exposés, issus d’une haute couture au raffinement extrême, (dés)habillant pour des soirées festives les « sirènes » qui veulent s’étourdir et oublier la guerre.

Du luxe nocturne, on passe à la simplicité diurne dans la grande galerie consacrée au sportswear et aux déclinaisons de la tenue basique de la femme à la mode des années 1920 : l’ensemble en maille, sweater et jupe. En fin d’après-midi, l’élégante se change et s’habille d’ensembles de Chanel, de Lanvin, de Paquin, en crêpe ou mousseline de soie. À la plage, le pantalon, appelé pyjama, ose se montrer. Les maisons de couture vendent désormais aux femmes des vêtements de sport – pour le golf, le tennis, la natation, le ski – qui se rapprochent de ceux des hommes. Le couple gémellaire est à la mode. Dans le sillage de Paul Poiret, qui cherchait son inspiration dès la Belle Époque dans de lointains ailleurs, la mode française des Années folles nous emmène aux quatre coins de la planète et interprète les traditions égyptienne, grecque, chinoise, japonaise, orientale, maghrébine, russe, africaine… Très surprenante, la tendance historiciste est aussi représentée, avec des robes de style Louis XV signées Jeanne Lanvin ! Les Années folles ne libèrent pas toutes les femmes du corset.

L’évocation de l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 montre les facettes de l’industrie française de la « parure », en faisant appel à une centaine de couturiers. La fin du parcours de l’exposition montre la multiplicité des styles qui coexistent dans les années 1920. Passerelles entre l’art moderne et la mode, Sonia Delaunay, Natalia Gontcharova, Lucien Lelong, Madeleine Vionnet, parmi d’autres, s’inspirent de la géométrie pour les formes et les motifs de leurs créations.

La décennie à l’honneur présente la particularité d’être symbolisée par une figure féminine : la fameuse garçonne, œuvre collective dans laquelle le roman éponyme de Victor Margueritte (1922) a sa part. La métamorphose des jeunes femmes inspire en effet de nombreux écrivains, tel Emmanuel Berl : « Elles connaissaient un peu Apollinaire et pas Maeterlinck. Elles s'étaient coupé les cheveux sans penser à Mélisande. Elles n'avaient pas suivi le régime du docteur Combe, elles portaient des robes de Chanel, précises, elles ne cherchaient pas à imiter Mme de Noailles, ignoraient Carrière, aimaient les mers chaudes, les peaux bronzées, faisaient de la peinture et voulaient absolument être heureuses. Elles avaient beaucoup de pudeur ; mais leur pudeur ne portait pas sur leurs corps. Elles étaient éperdument sentimentales, jamais, je crois, la jeune France ne fut plus romantique, mais elles ne parlaient que des plaisirs de l'argent et du contact des épidermes ; elles se méfiaient de l'amour parce qu'elles le convoitaient ; et elles honoraient l'amitié, vaille que vaille, non sans rectitude » [1] .

Mais où est la garçonne, cette effrontée limite vulgaire, affranchie (comprendre : sexuellement affranchie), qui provoque, cigarette aux lèvres, avec ses cheveux courts, d’une minceur inquiétante, impudique, masculine, équivoque ? Cette version-là du mythe des Années folles est peu présente dans l’exposition, qui ne peut informer que sur la mode par le haut. Certes, de bas en haut, des circulations existent - voir le parcours de Gabrielle Chanel – et, pour Élisabeth de Gramont, observatrice (im)pertinente de la mode et des mœurs, « ce sont les femmes elles-mêmes, porteuses de pollen, qui viennent féconder l'insatiable mode parisienne, ce sont les millions de regards féminins qui s'entrecroisent sans cesse sur une coupe, une nuance, un dessin de manche, demandent une modification et espèrent un changement qui crée la mode ; sous ces impulsions les artistes de la couture réalisent ce qui flotte dans les cervelles » [2] . La mode, reflet d’un désir féminin ? C’est un débat. On ne peut qu’être frappé, en comparant avec le temps présent, par le nombre et la qualité des grandes couturières. Les femmes, loin d’être seulement consommatrices, imitatrices et inspiratrices, sont des créatrices majeures de la mode. Centrée sur les productions, l’exposition ne s’attarde pas sur les « auteurs », femmes et hommes, et ne permet pas non plus d’imaginer l’ampleur de la protestation anti-mode, dans toutes ses déclinaisons possibles (féministe, chrétienne, nostalgique, ouvriériste…). Colette, moderne avant-guerre, est de celles qui s’opposent : « Court, plat, géométrique, quadrangulaire, le vêtement féminin s'établit sur des gabarits qui dépendent du parallélogramme, et 1925 ne saluera pas le retour de la mode à courbes suaves, du sein arrogant, de la savoureuse hanche [...]. Le temps n'est peut-être pas très loin où la grande couture, créatrice d'une sorte d'indigence fastueuse, s'effraiera de son oeuvre » [3] . Les procès intentés à la mode féminine des années 1920 – sur la maigreur des mannequins, sur l’indécence des robes courtes, des bras nus, des nouveaux maillots de bain - sont aujourd’hui difficiles à comprendre, surtout au vu des pièces exposées, si l’on ne restitue pas les sensibilités de l’époque, plurielles et contradictoires. L’impact de la modernité vestimentaire n’est pas interrogé dans l’exposition, car le vêtement en lui-même ne dit rien, ou plutôt, il ne parle que de lui-même. Comme tout document, il doit être contextualisé, et rapproché d’autres traces de l’époque [4] . D’où l’intérêt du catalogue et des événements culturels qui accompagnent cette superbe exposition.

Exposition du 20 octobre 2007 au 29 février 2008

Catalogue : Les Années folles 1919-1929, Paris, Paris Musées, 2007, 300 pages.

Evénements en parallèle, orchestrés par Lise Brisson : cycle de cinéma, conférences… Cf. : http://www.galliera.paris.fr

Musée Galliera
10, avenue Pierre 1er de Serbie – 75116 Paris
tél. : 01 56 52 86 00 / fax : 01 47 23 38 37
métro : Iéna ou Alma Marceau
Ouverture de 10h à 18h, tous les jours sauf le lundi (de 14h à 18h les jours fériés)

ÉVÉNEMENTS LIÉS À L’EXPOSITION

  • EXPOSITION À GALLIERA : « Duperré, une année folle », du 20 octobre au 4 novembre 2007, Les travaux des étudiants de DMA Textile de l’Ecole supérieure des Arts appliqués Duperré.

Péristyle du musée Galliera

Information : 01 56 52 86 10
www.duperre.org

  • EXPOSITION AU MUSÉE BACCARAT :« Baccarat et les années 20, un souffle de modernité », du 29 octobre 2007 au 29 février 2008.
11, place des Etats-Unis - Paris 16
Information : 01 40 22 11 00
www.baccarat.com
  • EXPOSITION À LA MEDIATHEQUE MUSICALE DE PARIS : « Chansons folles des années 20 », du 8 novembre au 31 décembre 2007. Un choix de partitions des chansons de l’époque.

Forum des Halles - 8 porte Saint Eustache - Paris 1 -

Information : 01 55 80 75 30

www.paris-bibliotheques.org

  • CINÉMA AU GOETHE-INSTITUT : « Portraits de femmes, quatre cinéastes allemands dans les années 20 »

Séances les 20, 22, 27 et 29 novembre 2007.

17, avenue d’Iéna - Paris 16

Information : 01 44 43 92 30

www.goethe.de/paris

  • CINÉMA AU MUSÉE D’ORSAY : « Le cinéma français des années 20 : corps et décors », du 8 au 24 février 2008

Cycle d’une trentaine de courts et longs métrages. Séances mercredi, jeudi, vendredi, samedi et dimanche.

Auditorium – Entrée porte C

1 rue de la Légion d’Honneur - Paris 7

Information : 01 40 49 47 57

www.musee-orsay.fr

Notes :

[1] Sylvia, Paris, Gallimard, 1952, p. 147.

[2] Élisabeth de Gramont, Souvenirs du monde de 1890 à 1940, Paris, Grasset, 1970, p. 380.

[3] Colette, Le Voyage égoïste, Paris, Ferenczi et fils, 1928, p. 56.

[4] Nicole Pellegrin, « Le vêtement comme fait social total », Christophe Charles (dir.), Histoire sociale, histoire globale ?, Paris, EHESS, 1993, p. 81-94.

Christine Bard

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  • ISSN 1954-3670