Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Françoise Taliano-des Garets (dir.), Villes et culture sous l'Occupation. Expériences françaises et perspectives comparées,

Paris, Armand Colin, 2012, 358 p., illustr.

Ouvrages | 02.04.2013 | Laurent Martin
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A. Colin, 2012Sous le titre Villes et culture sous l'Occupation... ont paru en 2012 les actes d'un colloque qui s'était tenu deux ans plus tôt à Bordeaux. Beau colloque, actes copieux, pas moins de 28 articles assortis de trois cahiers photos, c'est un bel ouvrage que nous livre ici Françoise Taliano-Des Garets, professeur d'histoire contemporaine à l'IEP de Bordeaux, à l'initiative de cette rencontre importante et qui en a dirigé la publication. L'ambition était de renouveler une historiographie de la période de l'Occupation souvent victime du nationalisme méthodologique naguère dénoncé par Ulrich Beck. Même si le territoire métropolitain de la France fait l'objet d'une bonne moitié des textes, cette ambition est atteinte grâce à de nombreux articles, parfois rédigés par des spécialistes étrangers à partir d'archives elles-mêmes étrangères, portant sur des pays européens (Allemagne, Italie, Grèce, Belgique, Pologne, Tchécoslovaquie) mais aussi sur des territoires appartenant à l'Empire français. « Pays » et « territoires » sont d'ailleurs des termes impropres puisque, et c'est le deuxième parti pris du colloque et de l'ouvrage qui en rend compte, l'échelon qui a été privilégié n'est pas l'échelon national ou ses prolongements mais bien l'échelon local, celui de la ville, et c'est là une deuxième originalité par rapport aux travaux existants. Comme l'écrit la maître d'œuvre dans l'introduction du livre, l'hypothèse de départ est que « la réduction d'échelle, par une plongée au cœur du vécu, permettrait de compléter l'analyse globale plus couramment pratiquée sur ces années et ouvrirait peut-être de nouvelles pistes ». On songe bien évidemment ici aux « jeux d'échelle » dont Jacques Revel s'était fait le théoricien voici une vingtaine d'années (la référence est d'ailleurs explicitement faite à son approche micro, « au ras du sol ») ; en l'occurrence, il s'agit pourtant moins d'une application des méthodes de la micro-histoire à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale que de la traduction concrète de deux tournants majeurs intervenus dans l'historiographie (et dans l'ensemble des sciences sociales) de ces trente dernières années, le tournant culturel et le tournant spatial, qui inscrivent la réflexion sur les pratiques, les discours, les représentations dans l'espace où ils se déploient effectivement. « Donner un éclairage de la vie culturelle urbaine (…) en examinant les rapports entre culture et politique dans un contexte de contraintes parfois maximum », tel était le projet. Voyons sa réalisation.

Les articles sont distribués en deux grandes parties. La première porte sur « la vie culturelle urbaine en temps de guerre », la seconde sur « politiques et culture(s) urbaine(s) sous l'Occupation » ; culture vécue, d'une part, et culture régie, d'autre part, donc, pour reprendre les catégories forgées par Pascal Ory (qui signe la préface de l'ouvrage après avoir assumé la co-direction du colloque). À partir d'une définition volontairement large de la culture, excédant le domaine des beaux-arts stricto sensu, les quelques dix-huit communications de la première partie nous transportent de Lyon à Turin, d'Athènes à Varsovie, d'Alger à Damas, Beyrouth ou Dakar, sur les traces, parfois difficiles à retrouver, d'une vie culturelle dont la vitalité étonnera le lecteur non averti des récents développements de l'historiographie, notamment française, qui a « mis en évidence l'existence paradoxale d'un dynamisme culturel dans une conjoncture de contrainte qui s'exerce sur les corps et les esprits » (Françoise Taliano-Des Garets). À vrai dire, ce paradoxe est à double dimension : d'une part, beaucoup de secteurs font montre d'un bouillonnement créatif qui plaide effectivement pour l'idée, défendue par Francis Bacon citant Marguerite Duras, que « pour créer il faut mettre la liberté en prison [1]  » ; d'autre part, le public plébiscite un certain nombre de productions et de pratiques culturelles alors même que la guerre fait rage et que l'on pourrait s'attendre à ce que la population se replie sur des activités relevant du strict nécessaire.

Disons-le ici : c'est la seconde dimension, plus que la première, qui se trouve privilégiée par la plupart des auteurs. Plusieurs d'entre eux le relèvent, dans des contextes différents : les théâtres, les opéras, les salles de concert, les expositions ne désemplissent pas ; la lecture publique est en progrès, les bibliothèques plus fréquentées qu'elles ne le seront une fois la liberté revenue ; les cinémas, les bals font partie des divertissements les plus courus. Pourquoi ce succès ? Il y a des raisons triviales : nombre de ces espaces publics sont mieux chauffés que les appartements privés. D'autres explications plus profondes renvoient tantôt aux besoins de divertissement – la culture comme évasion hors d'une réalité difficile à vivre – tantôt à des formes de résistance spirituelle ou « existentielle » (Marcella Filippa), la culture devenant le moyen de ne pas plier dans un climat d'oppression voire d'éradication de la culture nationale ou communautaire. Le théâtre, la poésie, la musique ont pu représenter, à Athènes, à Varsovie, à Prague, des formes de résistance à la violence de l'occupant ; des sociabilités nouvelles se sont déployées, qui ont délaissé les institutions les plus surveillées pour se réfugier dans les cafés voire les appartements, engendrant une culture clandestine et domestique. Le statut de la culture dans les ghettos juifs d'Europe centrale, étudié par Frank Golczewski, pousse cette seconde logique jusqu'au paroxysme ; par les chansons, les récits, les conférences, la lecture, tout un peuple lutte pour sa survie non seulement physique et matérielle mais aussi spirituelle. Le ghetto génère lui-même sa propre culture, qu'une organisation comme celle dirigée par l'historien Emmanuel Ringelblum, que présente Annette Viewiorka, se donna pour tâche d'archiver afin d'en conserver la mémoire.

Beaucoup dépendait, on le voit, des formes et de l'intensité de la contrainte, des zones géographiques considérées et des politiques menées par les autorités occupantes et collaborationnistes, plus particulièrement évoquées dans la seconde partie de l'ouvrage consacrée aux « politiques culturelles » (l'une des questions étant de savoir si ce terme est approprié dans le contexte de l'époque). Une typologie articulée au différentiel des contraintes peut distinguer les villes faisant partie des puissances de l'Axe, comme Turin, où la culture officielle doit composer avec la persistance de formes populaires moins contrôlées ; celles appelées à intégrer cet espace central et comme telles soumises à une intense propagande assimilationniste, à une politique volontariste de germanisation (particulièrement étudiée sous l'angle musical), comme à Strasbourg et à Prague, ou d'italianisation, comme à Nice et à Menton, politique dont les limites sont soulignées par différents auteurs ; les capitales étrangères conquises, telles Varsovie ou Athènes, dans lesquelles des espaces de loisirs sont réservés à l'occupant tandis que survit une culture nationale sous surveillance ; les villes de la France occupée et celles de la France non occupée, inégalement touchées par la propagande de Vichy ; enfin, les villes de l'espace colonial, auxquelles la distance avec la métropole permet de conserver une relative autonomie culturelle. Paris a été volontairement laissé de côté, même si la capitale apparaît bien souvent en filigrane, en particulier quand il s'agit de penser la recomposition des hiérarchies urbaines à la faveur des bouleversements entraînés par la défaite et la coupure du pays en deux. En accueillant certaines institutions culturelles et le personnel qui en dépendait, certaines métropoles régionales ont pu, durant la guerre, contester l'hégémonie parisienne ; mais la Libération a restauré voire renforcé cette hégémonie.

C'est dire aussi que, autant que les espaces considérés, le moment, la chronologie sont importants à prendre en compte pour évaluer l'impact de la guerre et de l'Occupation sur les politiques menées en matière culturelle. La pression de l'Occupant se fait plus brutale à mesure que la guerre tourne à son désavantage sur les théâtres d'opération extérieurs à l'Europe italo-allemande. Mais là encore, les résultats des diverses études rassemblées apparaissent contre-intuitifs en allant dans le sens d'une relativisation des bouleversements intervenus durant la période considérée, du moins en France. En dépit de l'idéologie et des pratiques censoriales de la Révolution nationale, les objectifs de popularisation et de décentralisation de la culture ne sont pas abandonnés, le remodelage urbain fait le pont entre l'avant et l'après-guerre (c'est ce que montre, en particulier, l'article d'Anne-Sophie Godot sur la reconstruction architecturale du Loiret), partout les continuités semblent l'emporter sur les ruptures. Plus généralement, les mutations culturelles enregistrées à cette époque doivent autant, sinon plus, à des mouvements socio-culturels de grande ampleur dont les prémices sont bien antérieures au déclenchement de la guerre, qu'aux circonstances exceptionnelles de cette conjoncture historique ; ainsi de l'émergence d'une culture de masse internationalisée qui se met en place à partir de la fin du XIXe siècle partout en Europe et que la guerre a freinée sans l'interrompre, comme le montre l'étonnante fortune du jazz.

Villes et cultures... permet donc aussi, et ce n'est pas là l'un de ses moindres mérites, de « voir émerger une géographie culturelle de l'Europe occupée » (Françoise Taliano-Des Garets), révélant des similitudes et des contrastes, échappant à la seule comparaison des situations urbaines différenciées pour aboutir à une meilleure connaissance des flux culturels durant le conflit grâce à des jeux d'échelle faisant intervenir non seulement l'échelle proprement urbaine mais aussi infra-urbaine (un quartier, une institution culturelle) et supra-urbaine (à la dimension d'une région, d'un pays voire du continent dans son entier, comme dans l'article d'Hubert Bonin sur le pillage nazi des œuvres d'art). D'autres études viendront compléter à l'avenir cette première moisson (qui elle-même complète d'autres travaux récents [2] ) mais celle-ci est déjà riche et donnera du grain à moudre à tous ceux qui plaident pour une spatialisation plus précise des phénomènes culturels, quelle que soit l'époque considérée.

Notes :

[1] Frank Maubert, L’Odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux, conversations avec Francis Bacon, Paris, Fayard, 2009.

[2] On ne citera que Culture et médias sous l'Occupation : des entreprises dans la France de Vichy, sous la direction d'Agnès Callu, Patrick Éveno (auteurs tous deux d'un article dans Villes et culture...) et Hervé Joly (Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2009) ; ainsi que le catalogue de l'exposition montée par Laurence Bertrand-Dorléac, L'Art en guerre, France 1938-1947 (Paris Musées, 2012).

Laurent Martin

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  • ISSN 1954-3670