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Comptes rendus
   

« La presse à la une. De La Gazette à Internet »

Bibliothèque nationale de France (11 avril-15 juillet 2012)

Expositions | 13.07.2012 | Laurent Martin
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C’est une belle exposition qui s’achève dans les tout prochains jours à la Bibliothèque nationale de France. En quelque 500 pièces tirées de ses collections – les plus importantes de France – et de quelques collections particulières, c’est l’histoire de la presse en France qui défile sous nos yeux. La scénographie articule un parcours chronologique, qui épouse les scansions classiques de l’histoire politique plus que celles de la presse proprement dite, même si les deux sont évidemment liées, et des regroupements thématiques autour de la fabrication de l’information, de la mise en scène de l’événement et des genres et rubriques de la presse. Le fil directeur de la partie chronologique est clairement le rapport au politique. On le voit dès les premières feuilles volantes, placards occasionnels qui, mélangeant le vrai et le faux, le passage des comètes et la naissance des Grands de ce monde, le texte et les gravures acculturent une population encore majoritairement analphabète. On le voit plus encore avec les premiers périodiques, en particulier La Gazette de Théophraste Renaudot. Cet ancien médecin obtient en 1631 le privilège royal « de faire imprimer et vendre par qui et où bon lui semblera les nouvelles, gazettes et récits de tout ce qui s’est passé et passe tant dedans que dehors le royaume ». Ce privilège instaure un monopole en faveur de Renaudot et de ses héritiers qui est l’envers du lien très étroit qui le lie avec le pouvoir de Richelieu. Rappelons que l’un des premiers actes politiques de Louis XIV en mars 1662 est d’ordonner au gouverneur de la Bastille d’emprisonner tous ceux qui « s’étaient ingérés sans permission de faire ou de vendre des gazettes et de débiter des nouvelles par écrit ». La censure règne presque sans partage sur la presse d’Ancien Régime et ne desserre son emprise qu’au début de la Révolution française. Alors des centaines de feuilles paraissent, profitant de la suppression de l’autorisation préalable et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui proclame la libre communication des pensées et la liberté d’imprimer ses opinions. Les tirages sont mal connus mais ont pu monter jusqu’à 15 000 exemplaires. La Terreur coupe net cet élan – et les cous de nombreux journalistes qui sont aussi des hommes de parti car la presse est alors indissociable de la vie politique. Comme le dit un journaliste de l’Orateur du peuple après la chute de Robespierre, en 1794 : « Par Robespierre ont été envoyés à la mort des hommes qui n’avaient commis d’autre crime que d’avoir imprimé leurs pensées dans le temps où les excès même de cette liberté avaient la protection et la garantie de toutes les lois et de tous les pouvoirs. Aussi artificieux que cruel, il ne disait pas : “Il n’est plus permis d’imprimer”. Mais la hache était sur toutes les têtes qui auraient usé de cette liberté. » Cette menace s’éloigne quelque peu avec la fin de la Terreur mais tous les régimes qui se succèdent au XIXe siècle exercent une surveillance étroite sur la presse, à qui l’on attribue le pouvoir de diriger l’opinion et de faire ou de défaire les gouvernements. Il faut attendre l’instauration de la IIIe République pour voir la liberté de la presse durablement consacrée. La loi de 1881 est le socle sur lequel repose aujourd’hui encore cette liberté fondamentale qui ne sera remise en cause que durant les deux guerres mondiales et, dans une moindre mesure, pendant la guerre d’Algérie. Entre 1881 et 1914, durant ce qu’il est convenu d’appeler « l’âge d’or de la presse », la presse est à l’apogée de son influence et l’on parle alors de « quatrième pouvoir ».

Cet apogée est aussi un apogée économique. C’est le temps des journaux « millionnaires », en nombre de lecteurs ; la presse populaire s’équipe de gigantesques rotatives et met en place des instruments de traitement et de diffusion de l’information très perfectionnés. Cette histoire économique et technologique de la presse est une autre manière de suivre le parcours de l’exposition, des feuilles volantes tirées sur des presses à bras jusqu’aux imprimeries automatisées d’aujourd’hui. Il est dommage, soit dit en passant, que ni l’exposition ni le catalogue ne mentionnent, ne serait-ce que pour mémoire, les « nouvelles à la main », ces feuilles manuscrites qui jouèrent un si grand rôle sous l’Ancien Régime et encore sous la Révolution. Mais il est vrai que c’est La Gazette de Renaudot qui invente une bonne partie des formes journalistiques : l’éditorial, la publicité, le numéro spécial, les suppléments. Chaque semaine, Renaudot attend le dernier moment, les dernières nouvelles pour « boucler ». Le premier numéro commence par des nouvelles de Constantinople vieilles d’à peine un mois... Le rapport à l’actualité, l’évolution de la maquette et de la pagination, l’articulation entre le texte et les diverses techniques de l’illustration, tout cela est très bien restitué et les regroupements thématiques déjà signalés, où voisinent exemplaires de journaux, brouillons d’articles, manuscrits, portraits de journalistes, photographies, dessins et peintures, permettent de plonger dans la fabrique de l’information des origines jusqu’à l’arrivée du numérique, qui bouleverse la donne depuis une bonne vingtaine d’années. L’exposition permet enfin une approche sociologique de la presse, sociologie des journalistes mais aussi, plus indirectement, des publics, la diversification des rubriques et des supports répondant à une demande elle-même de plus en plus diversifiée.

Au total, cette exposition, qui fait suite à la publication, en 2011, du Guide des sources pour l'histoire de la presse par la Bibliothèque nationale de France et intervient, comme l’écrit le président de cette institution, Bruno Racine, à un moment charnière de l’histoire de la presse où l’information semble se dissocier de ses formes et supports traditionnels, apporte beaucoup à la connaissance pour ainsi dire concrète, visuelle, de la presse française. Le catalogue, abondamment illustré et qu’ont rédigé certains des meilleurs spécialistes français de la presse écrite, ainsi que l’exposition virtuelle que l’on peut visiter sur le site internet de la bibliothèque, la complètent efficacement. Un seul regret, mais il était inévitable compte tenu du parti pris de l’exposition : l’histoire qui nous est proposée est franco-française, semblant ignorer que la presse française n’a jamais fonctionné en vase clos, mais qu’elle s’est en permanence nourrie des influences étrangères, qu’elle s’est toujours insérée dans des circulations d’hommes et d’idées, de formats et de rubriques, de technologies et de capitaux à l’échelle, pour le moins, de l’Europe. Une idée pour une prochaine exposition ?

Notes :

 

Laurent Martin

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  • ISSN 1954-3670