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Comptes rendus
   

John Lynn, De la guerre. Une histoire du combat des origines à nos jours

Paris, Tallandier, 2006, 603 p.

Ouvrages | 13.05.2007 | Emmanuel Saint-Fuscien
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 John Lynn, président de la Commission américaine d’histoire militaire, se donne pour objectif de présenter une histoire culturelle de la guerre et plus précisément du combat des origines à nos jours. Son texte, ambitieux, prétend étudier les rapports entre les discours stratégiques, militaires, politiques du conflit armé et les pratiques guerrières sur quatre continents et plus de 3000 ans d’histoire.

Dans son introduction, John Lynn précise ce qu’il entend par « approche culturelle de la guerre ». Il se démarque alors de John Keegan qui insistait dans une autre étude générale (Histoire de la guerre du Néolithique à nos jours, Paris, Esprit Frappeur, 2000) sur la guerre comme « incarnation de la culture elle-même ». À l’inverse de Keegan, John Lynn n’insiste pas sur la guerre génératrice de formes culturelles, mais davantage sur la guerre comme le produit d’une imbrication entre « culture sociale », culture militaire et culture politique. En rappelant cette imbrication, dans chaque cas étudié, son ambition est d’exhumer les liens entre l’institution (militaire), la pensée sur la guerre et les pratiques combattantes.

C’est pourtant la manière d’aborder ces dernières qui apparaît comme l’aspect le moins convaincant de l’ouvrage. John Lynn, pour l’essentiel, rend compte des pratiques dans des récits de batailles qui ouvrent chacun de ses chapitres. Or, ses descriptions sont, dans la forme, souvent très proches des récits épiques qui les relatent. Nous assistons donc à la bataille de Délion selon Thucydide, la bataille de Chi Fu (519 av. J.-C.) selon Sun Tzu, la bataille de Fontenoy selon le maréchal de Saxe, etc. Si ces récits apportent des éclairages importants, notamment sur la manière de percevoir la guerre, d’en décrire les enjeux tactiques et stratégiques, la recherche actuelle en a montré les limites pour la construction d’une histoire du combat et de sa violence, située par plusieurs chercheurs au centre de la culture de guerre. La plupart des pratiques qu’il décrit, et qui représente déjà la partie congrue de son livre, provient donc de discours sur la guerre.

En opérant de cette manière, John Lynn n’intègre pas, et semble-t-il s’éloigne, des apports récents des sciences sociales sur l’appréhension des violences combattantes. « Le soldat universel n’existe pas » écrit-il dans son introduction. Certes, mais c’est pourtant la recherche des universaux qui a permit au sociologue allemand Wolfgang Sofsky (Traité sur la violence, Paris, Gallimard, 1998) de bâtir une grammaire des types de configuration de la violence combattante. De son côté, Stéphane Audoin-Rouzeau, en croisant les regards de l’anthropologie et de l’histoire, en questionnant les invariances de certains gestes, postures, et sentiments liés à l’activité combattante (dans Collectif, La guerre au XXe siècle, 1. L’expérience combattante, Paris, Documentation Française, 2004) montre qu’il est possible de rendre intelligible les pratiques combattantes. Ce n’est pas cette approche que privilégie John Lynn, dont l’essentiel des sources demeure les discours (doctrines, essais stratégiques ou juridiques, histoires) sur la guerre. On reste, de ce point de vue, un peu en attente des promesses induites par le titre original : Battle. A History of Combat and Culture.

En neuf chapitres d’une soixantaine de pages, John Lynn revient sur le modèle occidental de la guerre en Grèce classique, présente les discours antiques chinois et indiens sur l’art de la guerre, évoque la chevalerie au Moyen Âge, la guerre au Siècle des lumières, les batailles napoléoniennes, les combats du Pacifique jusqu’en 1945 et le conflit de 1973 au Proche-Orient. Enfin, dans le dernier chapitre, il souligne la nécessité, pour les États-Unis et ses alliés, d’intégrer le terrorisme dans une culture nouvelle de la guerre, d’en cerner au plus vite les enjeux et les modalités, afin de bâtir un discours cohérent qui permettra, ensuite, dans les actes, de répondre efficacement à cette forme de violence.

À la lecture de ce chapitre qui ressemble à une conclusion, on comprend que le 11 septembre 2001 est au cœur de son approche. La photo de couverture de l’ouvrage, qui montre l’explosion d’une des deux tours du World Trade Center n’est pas, ici, une simple accroche d’éditeur. De la guerre de John Lynn fait partie de ces livres, de l’« après 11-Septembre ». Il est à lire comme une tentative de rationalisation d’un traumatisme. « Nous savons tous où nous étions quand c’est arrivé », écrit l’auteur en ouverture de son dernier chapitre. Dans celui-ci, il dénonce clairement la réponse de Georges Walker Busch à l’attentat de 2001 et constate la catastrophe stratégique de la guerre actuelle menée en Irak. Par ailleurs, il insiste à plusieurs reprises sur une assimilation nécessaire du terrorisme à la guerre, au moins pour établir des conventions. Seules ces conventions pourraient, d’après l’auteur, « encadrer » et « limiter » la violence de la campagne anti-terroriste.

Le propos est intéressant, mais nous touchons peut-être ici à une faiblesse de l’ouvrage : la place accordée par l’auteur au « discours » qui selon lui serait capable de créer une réalité, notamment dans les pratiques combattantes. L’auteur semble croire que le propre du discours sur la guerre est de produire une régulation de la violence de guerre. C’est possible, mais on pourrait soutenir une dialectique inverse. L’Histoire de Thucydide, les traités de Végèce, les écrits de Vattel comme le texte de Clausewitz peuvent être lus comme des mises en récit ou des tentatives de rationalisation, d’événements perçus comme effrayants, anomiques ou catastrophiques, qu’il s’agisse de la guerre du Péloponnèse, de la déliquescence de l’armée romaine à la fin du IVème siècle, de la guerre de Succession d’Autriche ou des batailles napoléoniennes. Il ne semble pas, enfin, que l’histoire des discours sur la guerre, de Sun Tzu à Moltke, pour rester dans les écarts proposés par l’auteur, ne révèle une atténuation des pratiques de violence dans les guerres contemporaines. Eric Hobsbawm (L’âge des extrêmes, Paris, Complexe, 2003) et George L. Mosse (De la Grande Guerre au totalitarisme, Paris, Hachette littératures, 2003) montrent, chacun à leur façon, l’augmentation des seuils de violence au XXème siècle.

Le livre fait néanmoins progresser l’approche culturelle de la guerre, notamment en contestant de façon convaincante les propos de Victor Davis Hanson, et les conclusions parfois absurdes que ce dernier développe dans Carnage et Culture (Paris, Flammarion, 2002). John Lynn montre que Hanson véhicule, finalement, le mythe du modèle politique davantage que sa réalité, ce qu’atteste par ailleurs la lecture des spécialistes de la guerre dans le monde grec comme Jean-Nicolas Corvisier ou Pierre Ducrey (Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Paris, Payot, 1985).

En interrogeant l’imbrication de la culture de guerre, de la culture militaire, de la culture politique et de la « culture sociale », Lynn montre bien que l’intérêt d’un système se trouve dans les liens entre les différents champs culturels. Dès lors, toute notion de supériorité d’un modèle sur un autre, (en l’occurrence, selon Hanson, celui du modèle occidental) est inopérant, quelle que soit par ailleurs l’issue des champs de bataille.

Emmanuel Saint-Fuscien

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  • ISSN 1954-3670