Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Stefan Zweig, Adieu l’Europe. Vor der Morgenröte

Films | 23.11.2016 | Martine Floch

film allemand de Maria Schrader (2016)C’est lors du premier voyage à Rio de Janeiro en 1932 où Stefan Zweig (1881-1942) est reçu avec les honneurs que commence le film de Maria Schrader. C’est au Brésil encore, dans la ville de Petropolis, que Stefan Zweig met fin à ses jours le 22 février 1942. Cette fin tragique, le suicide de l’écrivain avec sa deuxième jeune femme Lotte a toujours été « gambergeante » pour tous les lecteurs de Stefan Zweig. Ce qui a motivé la réalisatrice pour son film, c’est moins l’œuvre de Stefan Zweig elle-même que sa vie proprement dite, et plus précisément un aspect de sa vie qui rencontre un aspect de notre actualité, à savoir l’exil. Son film ne serait donc pas un biopic ni un portrait hagiographique de l’écrivain autrichien mais un film sur l’exil à l’aune de l’écrivain dont elle sait qu’il n’est pas un exilé ordinaire mais un exilé privilégié, ce dont Stefan Zweig lui-même est conscient : il ne cessera d’affirmer qu’il était l’un des dix auteurs de langue allemande à pouvoir se permettre de fuir. C’est le contraste entre la souffrance engendrée par le déracinement et la luxuriance du paysage tropical à l’excessive, voire indécente, beauté qui a engendré une solitude extrême de l’écrivain, loin des siens, loin de l’Europe tant chérie, désormais plongée dans la barbarie nazie. Le défi cinématographique de la réalisatrice a été d’évoquer l’exil en laissant au spectateur le soin d’imaginer les images que peut avoir en tête l’écrivain, de faire un film sur l’Europe sans jamais montrer l’Europe, cet idéal si cher à Stefan Zweig, d’évoquer enfin la relation de ce cosmopolite, ce citoyen du monde, à la Heimat, notion si chargée en langue allemande que la traduction de patrie en donne un pâle reflet. On le voit, le film est riche en thèmes que l’on peut aisément relier à l’actualité : l’exil, le rapport à sa patrie, l’Europe, mais aussi l’engagement pour les réfugiés politiques et les migrants, l’engagement des intellectuels et des écrivains enfin. Avant de nous intéresser aux moyens cinématographiques mis en œuvre par la réalisatrice pour « suggérer sans montrer », il convient de revenir sur l’ouvrage qui a été le déclencheur de ce projet auquel il donne aussi sa structure, à savoir Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen (Die Welt von gestern. Erinnerungen eines Europäers). « Le Monde d’hier, interroge Alain Frachon est aujourd’hui plus lu que jamais. Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui ? Pourquoi ce livre-là ?»


Cindy R. Lobel, Urban Appetites, Food and Culture in Nineteenth-Century New York,

Ouvrages | 22.11.2016 | David Do Paço

Chicago, University of Chicago Press, 2014Urban appetites est un plat bien exotique sur la table française de l’histoire de l’alimentation, mais cet ouvrage incarne toute la richesse de son renouvellement international. Affranchie du souci de devoir s’excuser d’exister comme discipline et de celui de devoir sans cesse réaffirmer la pertinence de son approche, l’histoire proposée ici par Cindy R. Lobel est offensive et se confronte aux paradigmes de l’histoire urbaine, de l’histoire politique et de l’histoire culturelle, celle de New York. Comme l’auteure le précise : « The book tries to emulate the best food histories, those that look at food and foodways not as antiquarian artifacts but as a locus of and lens into economic processes, political culture, cultural change, and power relationships in general. Likewise for cultural history » (p. 5). Le projet du livre est simple : comprendre la transformation de Gotham en métropole via la formation de sa culture alimentaire ou, « more accurately, one that incorporates many subcultures » (p. 5). Cindy R. Lobel délivre l’histoire joyeuse d’une ville prétentieuse et opulente jouant avec les clichés du cinéma américain classique et de l’autopromotion contemporaine de Big Apple.


Explorer et expérimenter les possibles pour défataliser l’histoire

Ouvrages | 20.10.2016 | Christian Delacroix

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil, 2016, 444 p.Le livre de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou a déjà bénéficié d’un accueil très favorable, en particulier dans les milieux historiens, et apparaît d’ores et déjà comme un livre de référence pour réfléchir sur ce que faire de l’histoire veut dire aujourd’hui. Il est à la fois une enquête très documentée sur les usages – en histoire, dans les sciences sociales et même dans les sciences physiques – des démarches contrefactuelles (« l’histoire avec des si ») et uchroniques, mais aussi un essai d’épistémologie de l’histoire et une invitation (avec exemples à l’appui) à expérimenter les démarches contrefactuelles, notamment dans un but pédagogique, ce dont rendent compte les trois grandes parties du livre : « Enquête », « Décryptage » et « Expérimentations ».


« La Marine et (des) marins : 1914-1918. Une autre histoire de la France en guerre »

Colloques | 13.10.2016 | Agathe Couderc

http://www.paris-sorbonne.fr/La-Marine-et-les-marins-1914-1918L’objectif du colloque « La Marine et les marins : 1914-1918 » des 24-25 mai 2016 était de s’intéresser à un pan peu connu de l’histoire de la Grande Guerre, celui de la Marine française et de son rôle pendant la guerre. Ces deux journées qui ont vu s’associer des universitaires historiens et des praticiens de la mer devaient permettre de rompre avec les habitudes et de mêler différentes approches : la Marine est une « arme de haute technologie » comme l’a rappelé dans son discours d’ouverture l’amiral Rogel, chef d’état-major de la Marine, et à ce titre elle s’adapte constamment. Il s’agissait donc de faire le bilan des connaissances sur l’histoire de la Marine nationale entre 1914 et 1918, et d’étudier le passé afin de tirer les leçons de l’histoire sur des enjeux encore très actuels.


Bruno Poucet et David Valence (dir.), La loi Edgar Faure. Réformer l’université après 1968,

Ouvrages | 03.10.2016 | Julien Cahon

Bruno Poucet et David Valence (dir.), La loi Edgar Faure. Réformer l’université après 1968, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2016, 256 p.Cet ouvrage collectif, publié sous la direction de Bruno Poucet, professeur des universités spécialiste des politiques éducatives, et David Valence, spécialiste du gaullisme et ancien directeur-adjoint de la Fondation Charles-de-Gaulle, réunit les actes du colloque qui s’est tenu à la Fondation nationale des sciences politiques les 22 et 23 septembre 2011, sous le patronage de la Fondation Charles-de-Gaulle. Son président, Jacques Godfrain, qui fut notamment ministre de la Coopération dans le gouvernement d’Alain Juppé (1995-1997), a rédigé la préface de ce livre solidement introduit par Bruno Poucet. Ce dernier dresse un panorama du paysage universitaire français entre 1945 et 1968 dans lequel on comprend que l’administration universitaire héritée de la IIIe République est faible et dispersée dans un contexte de croissance exponentielle des effectifs étudiants, d’évolution des corps enseignants et de structuration du syndicalisme enseignant et étudiant. Après ce rappel indispensable pour saisir l’importance du « moment Faure », qui met en place de véritables universités reposant sur les principes de l’autonomie et de la participation, l’ouvrage est divisé en trois parties équilibrées.


Robert de Traz, Sur le front français. Verdun et l’Argonne,

Ouvrages | 01.10.2016 | Nicolas Gex

Robert de Traz, Sur le front français. Verdun et l’Argonne,préface de Landry Charrier, Genève, Slatkine, 2016, 83 p.Les reportages contemporains du premier conflit mondial forment une catégorie d’écrits souvent négligée par l’historiographie de la Grande Guerre, surtout lorsqu’ils émanent de titres publiés dans des États neutres (pp. 18-19). Landry Charrier, en le regrettant, estime que leur étude offre d’intéressantes perspectives, par exemple pour l’histoire des intellectuels. Outre Robert de Traz, plusieurs journalistes suisses romands, comme Benjamin Vallotton (et non Valloton, p. 19), Édouard Bauty, Georges Wagnière et d’autres, ont arpenté le front, du moins la partie qui leur était accessible, pour rendre compte de leurs impressions à un lectorat informé au quotidien du conflit par les communiqués des différentes agences de presse et par les analyses des chroniqueurs militaires, basées pour l’essentiel sur des renseignements de seconde main.


Charles King, Minuit au Pera Palace. La naissance d’Istanbul,

Ouvrages | 30.09.2016 | Alexandre Toumarkine

Charles King, Minuit au Pera Palace. La naissance d’Istanbul, traduit de l’anglais (États-Unis) par Odile Demange, Paris, Payot, 2014, 454 p.L’auteur, Charles King, est un universitaire américain, professeur de relations internationales à l’Université Georgetown et spécialiste de l’espace pontique septentrional, celui de l’ex-URSS. Ce n’est pas sa première monographie sur une ville, il a en effet déjà commis un ouvrage sur Odessa combinant histoires politique, culturelle et sociale. On y trouve plusieurs thématiques qui sont aussi au centre de son livre sur Istanbul : le rôle joué par les migrations dans l’identité d’une grande métropole ; le cosmopolitisme, ses éclipses et ses mutations sur fond de chute d’un empire ; la projection d’une ville disparue dans un contexte diasporique et les cultures de l’exil. Charles King y alterne perspective large et focus sur des biographies de personnages qui lui servent moins de fil rouge que de révélateurs.


Angéline Escafré-Dublet, Culture et immigration. De la question sociale à l’enjeu politique, 1958-2007

Ouvrages | 30.09.2016 | Philippe Rygiel

Angéline Escafré-Dublet, Culture et immigration. De la question sociale à l’enjeu politique, 1958-2007, Rennes, PUR, 2014, 259 p.Tiré d’une thèse, cet ouvrage étudie la dimension culturelle des politiques publiques françaises en matière d’immigration, ce qu’il faut entendre de plusieurs manières. Il s’agit d’une part de retracer les modes d’intervention du ministère de la Culture en ce domaine, d’autre part de s’interroger sur la dimension culturelle des politiques menées par d’autres acteurs, en particulier les opérateurs des politiques d’aide sociale aux migrants, au premier rang desquels se trouvent le FAS (Fonds d’action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles) et ses diverses émanations, – le Fasild (Fonds d’action et de soutien à l’intégration et à la lutte contre les discriminations), puis l’Acsé (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances). Deux considérations justifient une telle entreprise. La dimension culturelle est souvent absente d’une historiographie de l’immigration née des développements de l’histoire sociale. La culture – le terme étant susceptible d’acceptions fort diverses, ce qu’énonce clairement l’auteure – constitue, selon elle, un prisme qui permet de relire sous un angle nouveau cinquante années de politiques publiques d’immigration.


Viviana Agostini-Ouafi, Éric Leroy du Cardonnoy et Caroline Bérenger (dir.), Récits de guerre France- Italie. Débarquement en Normandie et Ligne Gothique en Toscane,

Ouvrages | 22.09.2016 | Géraud Letang

Indigo et Côté Femmes éditions, 2015Durant l’été 1944, plusieurs lignes de front apparaissent en Europe entre les forces alliées qui ont débarqué sur le continent et les armées nazies qui sont contraintes de se replier vers le Reich. En Normandie, les soldats des États-Unis et du monde britannique progressent avec difficulté parmi les haies du bocage devenues des lieux d’affrontements longs et meurtriers et libèrent des villes que leurs aviations respectives ont bombardées et parfois détruites. Pendant ce temps en Toscane, les troupes allemandes, venues du sud de la péninsule italienne et harcelées par les partisans antifascistes, se regroupent derrière la « Ligne Gothique », série d’ouvrages fortifiés élevés par le Reich dans les Apennins pour couper la route de l’Italie du Nord aux Alliés. En Toscane comme en Normandie, deux fronts apparaissent : d’un côté de la ligne des combats, des armées alliées qui cherchent à percer rapidement, épaulées par les actions des mouvements de résistance ; de l’autre, des troupes nazies qui se retirent en laissant dans leur sillage une longue suite de massacres et d’exactions contre les civils de ces régions.


Jean-François Eck, Pierre Tilly et Béatrice Touchelay (dir.), Espaces portuaires. L’Europe du Nord à l’interface des économies et des cultures 19e-20e siècles,

Ouvrages | 21.09.2016 | Marine Fiedler

Presses universitaires du SeptentrionLa fluidité et la continuité au-delà des frontières politiques sont des questionnements animant constamment l’espace européen. De par leur nature et leur rôle dans le développement économique et social de cette région, les espaces portuaires furent et restent au cœur de cet enjeu d’intégration européenne. Dans ce contexte, l’ouvrage collectif Espaces portuaires dirigé par Jean-François Eck, Pierre Tilly et Béatrice Touchelay interroge les relations entre les ports, les fleuves et les hinterlands de la Rangée Nord, c’est-à-dire l’ensemble des espaces portuaires s’étendant du Havre à Hambourg, sur une période couvrant le XIXe et le XXe siècles. Issu des réflexions du projet VILPORT soutenu par la Commission européenne, cet ouvrage adopte une perspective européenne et comparatiste, voire transnationale. Comme le souligne ce projet, les espaces portuaires ne peuvent en effet pas être compris dans les limites rigides de l’État-nation par leur nature même d’ouverture vers l’extérieur. Pour ces raisons, l’ensemble des auteurs aborde une démarche réflexive sur les catégories employées (port libre, hinterland et frontière), qui en démontre la souplesse, la malléabilité et surtout l’hétérogénéité en fonction des contextes. Les hinterlands, souvent négligés par la recherche, sont particulièrement mis à l’honneur dans ces travaux d’histoire contemporaine s’intégrant dans un renouvellement également engagé par l’histoire moderne[1].


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  • ISSN 1954-3670