Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Raphaëlle Branche et Fabrice Virgili (dir.), Viols en temps de guerre,

Ouvrages | 28.09.2012 | Bruno Cabanes

Payot, 2011Trop souvent, les violences sexuelles sont considérées comme une réalité inhérente au temps de guerre, au même titre, par exemple, que la brutalité du champ de bataille, la destruction des habitations ou les pillages. Le mythe fondateur de l’enlèvement des Sabines, rapporté par Tite-Live dans le Livre I de son Histoire romaine et représenté dans le célèbre tableau de David, renforce encore cette idée : la guerre s’accompagnerait nécessairement de la possession des femmes de l’ennemi. La réalité est naturellement différente, car la fréquence des violences sexuelles en temps de guerre dépend largement du type de conflit. Certains sont considérés comme « rape prone », favorables au développement des viols (par exemple, le nettoyage ethnique en Bosnie) ; d’autres, à l’inverse, sont « rape free », ou du moins les viols y sont relativement rares – par exemple, le conflit israélo-palestinien (Tal Nitsan). La première qualité de ce livre collectif, issu d’un colloque organisé à Paris en 2009, est d’apporter de la complexité et de l’intelligibilité à des violences généralement banalisées et incomprises.


Catherine Merridale, Les guerriers du froid : vie et mort des soldats de l’Armée rouge, 1939-1945,

Ouvrages | 28.09.2012 | Thomas Chopard

Fayard, 2012Sept ans après sa parution initiale, en anglais, la traduction de Ivan’s War de Catherine Merridale offre un aperçu du renouveau historiographique relatif à la Seconde Guerre mondiale en URSS, initié tant par un regain d’intérêt des pays ex-soviétiques que par des recherches plus larges portant sur les violences de guerre au XXe siècle. Le premier ouvrage de l’historienne britannique, Night of Stone. Death and Memory in Russia, portait sur la culture populaire de la souffrance et de la mort dans la Russie du XXe siècle, où déjà un chapitre était consacré à l’expérience de la « Grande Guerre patriotique » et au traumatisme profond qu’elle représentait. On retrouve cette méthode inspirée de l’anthropologie à travers l’usage conséquent dans Les guerriers du froid de témoignages recueillis par l’auteur. Le propos se veut en effet au plus proche de l’expérience des frontoviki soviétiques, de « ceux du front », et adopte pour cela une empathie que l’on retrouve aussi dans le style d’écriture. L’ouvrage conscrit parfaitement les exigences de l’appareillage scientifique mais adopte aussi un ton proche du récit. Le tout rend la lecture aisée, voire agréable, ouvertement destinée au grand public.


Galit Haddad, 1914-1919. Ceux qui protestaient,

Ouvrages | 28.09.2012 | Charles Ridel

Les Belles Lettres, 2012Publié aux éditions Les Belles Lettres sous le titre Ceux qui protestaient, le livre de Galit Haddad illustre, une fois de plus, le regain d’intérêt qu’ont pris les refus de guerre dans l’historiographie de la Première Guerre mondiale [1] . Si la plupart des historiens des refus de guerre ont investi le territoire des pratiques, Galit Haddad décide de privilégier la dimension discursive de la protestation des soldats. À l’aide des archives du contrôle postal aux Armées, l’historienne cherche en effet à mesurer et à comprendre l’élaboration, les dynamiques temporelles, l’intensité et la nature de la contestation combattante qui émerge dans les tranchées et les cantonnements du front. Galit Haddad insiste d’abord, à juste titre [2] , sur le fait que son étude est la première à exploiter les sources du contrôle postal sur toute la durée de la guerre. C’est pourquoi « la temporalité est une dimension centrale de [son] analyse » (p. 24). Toutefois, la spécificité de la démarche réside plus dans le souci d’interroger la protestation verbale des premières lignes à l’aune de la protestation pacifiste qui émerge lentement à l’arrière. Entre ces deux discours protestataires de l’avant et de l’arrière, Galit Haddad affirme l’existence de « riches interactions » (p. 13).


Laetitia Bucaille, Le pardon sans la rancœur. Algérie/France, Afrique du Sud: peut-on enterrer la guerre ?

Ouvrages | 31.07.2012 | Guy Pervillé

Payot & Rivages, 2010La sociologue Laetitia Bucaille a publié un livre particulièrement novateur, en procédant à une analyse comparative des entretiens qu’elle a réalisés avec d’anciens acteurs des conflits ayant conduit à la décolonisation de l’Algérie et de l’Afrique du Sud. Jusqu’à présent, une telle comparaison semblait devoir attirer plutôt les géographes que les sociologues, dans la mesure où les deux pays se ressemblent par leurs positions symétriques aux deux extrémités du continent africain, et par des conditions climatiques ayant également attiré des colonisateurs venus d’Europe, alors qu’ils s’opposent par les modalités particulières de l’émancipation de leurs populations autochtones. Mais ce sont justement ces différences profondes qui font tout l’intérêt de cette étude et de ses conclusions, pour les historiens comme pour les sociologues.


« Misia, Reine de Paris »

Expositions | 31.07.2012 | Anne-Laure Anizan

L’ombre de Misia planait sur les rétrospectives Bonnard et Vuillard présentées au Centre Georges Pompidou en 1984 et au Grand Palais en 2003 : de nombreux portraits sensibles montraient qu’elle avait été la muse de ces peintres. Cette « Reine de Paris », dont la mémoire avait déjà été saluée dans les écrits consacrés aux artistes de son temps, mais aussi par une biographie, n’avait pas encore fait l’objet d’une grande exposition parisienne. Il ne pouvait s’agir d’une exposition artistique au sens premier du terme. Contrairement à ceux dont elle avait été l’égérie, Misia n’avait pas légué d’œuvres d’art à la postérité. Ce qui ne signifiait pas, loin s’en faut, qu’elle était dénuée de talents. Pianiste renommée, elle s’était cependant refusée à la Belle Époque à entreprendre une carrière de concertiste. Dans l’entre-deux-guerres, lorsqu’elle soutenait les Ballets russes, elle n’avait pas voulu s’immiscer dans les choix artistiques de la compagnie. Mais, et c’est là que réside l’importance de Misia, pendant plus de quarante ans, son salon avait été un carrefour intellectuel et artistique. Outre le fait qu’elle avait inspiré des peintres, des poètes et des compositeurs, elle avait fait se rencontrer, parfois lancé et souvent soutenu également des musiciens, des écrivains, des chorégraphes, des danseurs, des stylistes. Le musée d’Orsay, qui conserve des tableaux de ceux dont elle avait été si proche et qui se voue à la mise en valeur de la période à laquelle elle avait exercé son magistère, a souhaité légitimement rendre hommage au parcours de cette femme d’influence. L’exposition conçue autour de tableaux, de photographies et de documents évoquant Misia et son entourage permet une belle plongée au cœur du Paris de la Culture et des Arts de la Belle Époque aux Années folles.


Jérémy Guedj, Le miroir des désillusions. Les Juifs de France et l’Italie fasciste (1922-1939),

Ouvrages | 31.07.2012 | Nina Valbousquet

Classiques Garnier, 2011« Il n’y a rien de commun entre nous, les juifs méditerranéens, et ces grossiers mangeurs de choucroute qui peuplent l’Autriche et l’Allemagne » : c’est ainsi qu’un des protagonistes de Flammes juives (1936), roman de Camille Marbo, exprime une distinction répandue au sein de l’imaginaire juif français depuis Armand Lipman et Fernand Corcos entre « judaïsme latin » et « judaïsme slave ». Repris par Jérémy Guedj dans Le miroir des désillusions, les Juifs de France et l’Italie fasciste (1922-1939), cet exemple illustre la valorisation de la latinité du judaïsme, qui regroupe dans une même appartenance Juifs italiens et français et présente l’Italie comme un modèle d’assimilation à suivre. Selon Jérémy Guedj, il s’agit d’un véritable transfert culturel construisant une « mémoire italienne des Juifs de France » et conditionnant le regard porté par les Juifs français sur l’Italie fasciste. L’auteur l’insère dans un enchevêtrement de représentations, où l’objet « fascisme » n’est pas isolé des regards sur l’Italie (son histoire, sa culture), les Italiens, le judaïsme italien, l’Église. Cet ouvrage a ainsi le mérite de replacer l’opinion juive dans la longue durée des relations entre le judaïsme français et l’Italie. S’y ajoute la diversité des opinions exprimées au sein du judaïsme français avec, comme toile de fond, les inquiétudes face à l’antisémitisme et au fascisme français. L’objet est donc éminemment polymorphe, même si une tendance majeure parmi ces opinions se dégage : celle de l’aveuglement, voire de la complaisance envers le fascisme jusqu’en 1938.


Michèle Cointet, Nouvelle histoire de Vichy,

Ouvrages | 31.07.2012 | Serge Berstein

Fayard, 2011Sans doute aucune période de l’histoire de France n’a-t-elle suscité autant de travaux et d’intérêt que les quelques années du régime de Vichy. C’est qu’au-delà des événements historiques qui les constituent, les années 1940-1944 posent aux générations qui ont suivi une multitude de problèmes qui dépassent le simple cadre de la connaissance factuelle pour convoquer dans le débat historique des problèmes de conscience et d’éthique et susciter des interrogations qui n’ont cessé de peser depuis près de trois quarts de siècle sur le destin national : comment comprendre que le traumatisme de la défaite ait pu balayer en quelques jours une culture républicaine acquise au cours de plusieurs décennies de vie démocratique ? Quelle explication au fait qu’une population ait pu, sans sourciller, adhérer à une dictature piétinant des valeurs profondément ancrées dans la société ? Que penser de l’absence de réaction, sauf de la part d’une étroite minorité, à une politique de collaboration marquée par une soumission volontaire des autorités au vainqueur, alors même qu’elles se fixaient comme objectif de préserver l’indépendance nationale ? Comment admettre la passivité de l’opinion (au moins jusqu’en 1942) face aux mesures discriminatoires frappant les juifs et d’autres catégories de la population ?


« Photographies à l’œuvre. La reconstruction des villes françaises (1945-1958) »

Expositions | 26.07.2012 | Anne-Laure Anizan

L’exposition « Photographies à l’œuvre. La reconstruction des villes françaises (1945-1958) », présentée par le musée du Jeu de Paume au Château de Tours, trouve son origine dans le fonds du service photographique du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU). Ledit service était chargé de documenter l’état du bâti et de conserver la trace des constructions entreprises après la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’en 1958 (date à laquelle le terme « Reconstruction » disparut de l’intitulé du ministère), il réalisa plus de 36 000 clichés. Une sélection de 130 photographies noir et blanc présentant des logements collectifs ou individuels, parfois des bâtiments publics (comme la bibliothèque de Tours), est ici exposée. Des diaporamas donnent accès à bien d’autres clichés ; des publications et des films contemporains de la Quatrième République complètent le dispositif.


« La presse à la une. De La Gazette à Internet »

Expositions | 13.07.2012 | Laurent Martin

C’est une belle exposition qui s’achève dans les tout prochains jours à la Bibliothèque nationale de France. En quelque 500 pièces tirées de ses collections – les plus importantes de France – et de quelques collections particulières, c’est l’histoire de la presse en France qui défile sous nos yeux. La scénographie articule un parcours chronologique, qui épouse les scansions classiques de l’histoire politique plus que celles de la presse proprement dite, même si les deux sont évidemment liées, et des regroupements thématiques autour de la fabrication de l’information, de la mise en scène de l’événement et des genres et rubriques de la presse. Le fil directeur de la partie chronologique est clairement le rapport au politique. On le voit dès les premières feuilles volantes, placards occasionnels qui, mélangeant le vrai et le faux, le passage des comètes et la naissance des grands de ce monde, le texte et les gravures acculturent une population encore majoritairement analphabète.


Chantal Metzger, La République démocratique allemande. Histoire d’un État rayé de la carte du monde,

Ouvrages | 12.07.2012 | Emmanuel Droit

PIE Peter Lang, 2012 D’emblée, le sous-titre du livre de Chantal Metzger sur l’histoire de la République démocratique allemande (RDA) – Histoire d’un État rayé de la carte du monde –interpelle le lecteur de par son ambiguïté : est-ce que l’auteur sous-entend qu’il n’y a rien de plus affreux que de voir un pays rayé de la carte parce que les vainqueurs de la guerre froide le considéraient comme criminel ? L’expression utilisée rappelle étrangement le titre d’un livre que l’historien allemand Rudolf von Thadden a consacré à sa Prusse natale en 1981 et qui fut traduit en français en 1985 : La Prusse en question, histoire d'un État perdu. Le sous-titre du livre de Chantal Metzger a au moins le mérite de rappeler la dimension artificielle de la RDA, produit de la guerre froide créé le 7 octobre 1949 en réaction à la fondation de la République fédérale d’Allemagne en mai de la même année et disparu le 3 octobre 1990 par la volonté du peuple descendu entre autres dans les rues de Leipzig à l’automne 1989 et avec le consentement de l’URSS. Dans la foulée d’une réunification menée au pas de charge par le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl, une « révolution archivistique » (Étienne François) a offert aux historiens allemands et étrangers une chance extraordinaire. À côté des témoins de ce « pays perdu » (Wolfgang Engler), ils pouvaient bénéficier d’un accès quasi complet aux archives de l’État, de l’ancienne police politique du régime (la Stasi), des partis et des organisations de masse.


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  • ISSN 1954-3670