Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Tal Bruttmann et Laurent Joly, La France anti-juive de 1936. L’agression de Léon Blum à la Chambre des députés,

Ouvrages | 25.11.2016 | Michel Dreyfus

Paris, CNRS Éditions, 2016 réédition (Édition des Equateurs, 2006)Le 6 juin 1936, lorsque Léon Blum présente son gouvernement à la Chambre des députés, il est l’objet d’une violente attaque antisémite de l’un des animateurs de l’opposition, Xavier Vallat, député de l’Ardèche et vice-président de la Fédération républicaine. Cet ancien combattant, également candidat de l’opposition à la présidence de la Chambre et membre du groupe inter-parlementaire maçonnique, interpelle le dirigeant socialiste dans ces termes : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif. » Cette agression a été souvent évoquée par les historiens mais elle n’avait jamais été étudiée avant la recherche scrupuleuse menée il y a dix ans par Tal Bruttmann et Laurent Joly, et rééditée dans ce livre. Par sa violence, cette agression constitue un tournant important dans l’histoire de la IIIe République : c’est en effet la première fois que, depuis son instauration, une attaque antisémite se déroule à la Chambre des députés. De plus, et comme le montrent Tal Bruttman et Laurent Joly, notamment sur la base de recherches approfondies dans la presse nationale et régionale de l’époque, l’attaque de Xavier Vallat, puis le soutien qu’il recueille, sont bien plus nets que ce que laisse paraître le compte rendu de la séance, paru au Journal officiel. Léon Blum est tout d’abord déstabilisé par la violence de l’attaque, mais il se ressaisit très vite. De son côté, Xavier Vallat bénéficie de l’adhésion d’une partie importante de la droite de l’Assemblée nationale : son action est soutenue par de nombreux députés. Comme il s’en flatte d’ailleurs dans son discours, le député de l’Ardèche dit « tout haut ce que tout le monde pense tout bas » ; tout porte à croire qu’il ait soigneusement prémédité son action et qu’il en ait averti certains de ses amis politiques. Enfin, en attaquant également le très conservateur et anticommuniste Georges Mandel qu’il présente comme « Jéroboam Rothschild », Xavier Vallat rompt un consensus politique. En mettant ainsi en cause un homme politique dont les idées lui sont pourtant proches, il ouvre la voie aux polémiques antisémites qui vont se multiplier au sein des partis de droite, mais aussi de la SFIO, surtout après la crise de Munich : Léon Blum et Georges Mandel seront désormais de plus en plus fréquemment accusés d’être des « juifs bellicistes » voulant en découdre avec l’Allemagne pour venger leurs coreligionnaires qui y sont persécutés.


Hélène Bertheleu (dir.), Mémoires des migrations en France. Du patrimoine à la citoyenneté,

Ouvrages | 24.11.2016 | Sandra Vacca

Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Des Sociétés », 2016.Derrière les divers phénomènes migratoires se cachent des mémoires et héritages disputés, discutés et, jusqu’à récemment avec l’ouverture en 2007 de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, peu visibles. Depuis quelques années, le thème de la muséalisation des migrations a inspiré nombre de recherches et de publications, allant de la sociologie à l’histoire en passant par les cultural studies et les museum studies. L’ouvrage Mémoires des migrations en France. Du Patrimoine à la citoyenneté est une contribution intéressante mêlant réflexions théoriques et études de cas. Cet ouvrage en trois parties, issu d’un colloque tenu à Tours en juin 2011, rassemble des chercheurs en sciences humaines et sociales et des acteurs institutionnels de la culture, de l’urbain et du social, et il explore la nature des liens entre mémoire(s), patrimoine et citoyenneté. Les auteurs identifient les raisons individuelles, collectives et institutionnelles de se souvenir des migrations et réfléchissent à la construction et à la place de celles-ci dans un contexte urbain.


Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable,

Ouvrages | 24.11.2016 | Patrick Farges

préface d’Olivier Fillieule, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 2015, 324 p.L’ouvrage d’Alban Jacquemart est tiré de sa thèse de doctorat, soutenue en 2011. Soulignons d’emblée l’ampleur et l’ambition de ce travail, tant le sujet de l’engagement « improbable » (comme le rappelle le sous-titre de l’ouvrage publié), voire « paradoxal » (terme présent dans l’introduction), des hommes dans les mouvements féministes en France restait méconnu. En plus de livrer une analyse fine des raisons pour lesquelles des hommes se sont engagés dans des mouvements féministes, c’est-à-dire dans des mouvements luttant pour le droit des femmes et/ou pour agir sur l’ordre genré, l’auteur livre une contribution passionnante à la réflexion actuelle sur l’histoire et la sociologie des masculinités : sur les hiérarchies, les modèles hégémoniques, les positionnements alternatifs, voire les attitudes complices, qui sont à l’œuvre.


Stefan Zweig, Adieu l’Europe. Vor der Morgenröte

Films | 23.11.2016 | Martine Floch

film allemand de Maria Schrader (2016)C’est lors du premier voyage à Rio de Janeiro en 1932 où Stefan Zweig (1881-1942) est reçu avec les honneurs que commence le film de Maria Schrader. C’est au Brésil encore, dans la ville de Petropolis, que Stefan Zweig met fin à ses jours le 22 février 1942. Cette fin tragique, le suicide de l’écrivain avec sa deuxième jeune femme Lotte a toujours été « gambergeante » pour tous les lecteurs de Stefan Zweig. Ce qui a motivé la réalisatrice pour son film, c’est moins l’œuvre de Stefan Zweig elle-même que sa vie proprement dite, et plus précisément un aspect de sa vie qui rencontre un aspect de notre actualité, à savoir l’exil. Son film ne serait donc pas un biopic ni un portrait hagiographique de l’écrivain autrichien mais un film sur l’exil à l’aune de l’écrivain dont elle sait qu’il n’est pas un exilé ordinaire mais un exilé privilégié, ce dont Stefan Zweig lui-même est conscient : il ne cessera d’affirmer qu’il était l’un des dix auteurs de langue allemande à pouvoir se permettre de fuir. C’est le contraste entre la souffrance engendrée par le déracinement et la luxuriance du paysage tropical à l’excessive, voire indécente, beauté qui a engendré une solitude extrême de l’écrivain, loin des siens, loin de l’Europe tant chérie, désormais plongée dans la barbarie nazie. Le défi cinématographique de la réalisatrice a été d’évoquer l’exil en laissant au spectateur le soin d’imaginer les images que peut avoir en tête l’écrivain, de faire un film sur l’Europe sans jamais montrer l’Europe, cet idéal si cher à Stefan Zweig, d’évoquer enfin la relation de ce cosmopolite, ce citoyen du monde, à la Heimat, notion si chargée en langue allemande que la traduction de patrie en donne un pâle reflet. On le voit, le film est riche en thèmes que l’on peut aisément relier à l’actualité : l’exil, le rapport à sa patrie, l’Europe, mais aussi l’engagement pour les réfugiés politiques et les migrants, l’engagement des intellectuels et des écrivains enfin. Avant de nous intéresser aux moyens cinématographiques mis en œuvre par la réalisatrice pour « suggérer sans montrer », il convient de revenir sur l’ouvrage qui a été le déclencheur de ce projet auquel il donne aussi sa structure, à savoir Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen (Die Welt von gestern. Erinnerungen eines Europäers). « Le Monde d’hier, interroge Alain Frachon est aujourd’hui plus lu que jamais. Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui ? Pourquoi ce livre-là ?»


Cindy R. Lobel, Urban Appetites, Food and Culture in Nineteenth-Century New York,

Ouvrages | 22.11.2016 | David Do Paço

Chicago, University of Chicago Press, 2014Urban appetites est un plat bien exotique sur la table française de l’histoire de l’alimentation, mais cet ouvrage incarne toute la richesse de son renouvellement international. Affranchie du souci de devoir s’excuser d’exister comme discipline et de celui de devoir sans cesse réaffirmer la pertinence de son approche, l’histoire proposée ici par Cindy R. Lobel est offensive et se confronte aux paradigmes de l’histoire urbaine, de l’histoire politique et de l’histoire culturelle, celle de New York. Comme l’auteure le précise : « The book tries to emulate the best food histories, those that look at food and foodways not as antiquarian artifacts but as a locus of and lens into economic processes, political culture, cultural change, and power relationships in general. Likewise for cultural history » (p. 5). Le projet du livre est simple : comprendre la transformation de Gotham en métropole via la formation de sa culture alimentaire ou, « more accurately, one that incorporates many subcultures » (p. 5). Cindy R. Lobel délivre l’histoire joyeuse d’une ville prétentieuse et opulente jouant avec les clichés du cinéma américain classique et de l’autopromotion contemporaine de Big Apple.


Explorer et expérimenter les possibles pour défataliser l’histoire

Ouvrages | 20.10.2016 | Christian Delacroix

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil, 2016, 444 p.Le livre de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou a déjà bénéficié d’un accueil très favorable, en particulier dans les milieux historiens, et apparaît d’ores et déjà comme un livre de référence pour réfléchir sur ce que faire de l’histoire veut dire aujourd’hui. Il est à la fois une enquête très documentée sur les usages – en histoire, dans les sciences sociales et même dans les sciences physiques – des démarches contrefactuelles (« l’histoire avec des si ») et uchroniques, mais aussi un essai d’épistémologie de l’histoire et une invitation (avec exemples à l’appui) à expérimenter les démarches contrefactuelles, notamment dans un but pédagogique, ce dont rendent compte les trois grandes parties du livre : « Enquête », « Décryptage » et « Expérimentations ».


« La Marine et (des) marins : 1914-1918. Une autre histoire de la France en guerre »

Colloques | 13.10.2016 | Agathe Couderc

http://www.paris-sorbonne.fr/La-Marine-et-les-marins-1914-1918L’objectif du colloque « La Marine et les marins : 1914-1918 » des 24-25 mai 2016 était de s’intéresser à un pan peu connu de l’histoire de la Grande Guerre, celui de la Marine française et de son rôle pendant la guerre. Ces deux journées qui ont vu s’associer des universitaires historiens et des praticiens de la mer devaient permettre de rompre avec les habitudes et de mêler différentes approches : la Marine est une « arme de haute technologie » comme l’a rappelé dans son discours d’ouverture l’amiral Rogel, chef d’état-major de la Marine, et à ce titre elle s’adapte constamment. Il s’agissait donc de faire le bilan des connaissances sur l’histoire de la Marine nationale entre 1914 et 1918, et d’étudier le passé afin de tirer les leçons de l’histoire sur des enjeux encore très actuels.


Bruno Poucet et David Valence (dir.), La loi Edgar Faure. Réformer l’université après 1968,

Ouvrages | 03.10.2016 | Julien Cahon

Bruno Poucet et David Valence (dir.), La loi Edgar Faure. Réformer l’université après 1968, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2016, 256 p.Cet ouvrage collectif, publié sous la direction de Bruno Poucet, professeur des universités spécialiste des politiques éducatives, et David Valence, spécialiste du gaullisme et ancien directeur-adjoint de la Fondation Charles-de-Gaulle, réunit les actes du colloque qui s’est tenu à la Fondation nationale des sciences politiques les 22 et 23 septembre 2011, sous le patronage de la Fondation Charles-de-Gaulle. Son président, Jacques Godfrain, qui fut notamment ministre de la Coopération dans le gouvernement d’Alain Juppé (1995-1997), a rédigé la préface de ce livre solidement introduit par Bruno Poucet. Ce dernier dresse un panorama du paysage universitaire français entre 1945 et 1968 dans lequel on comprend que l’administration universitaire héritée de la IIIe République est faible et dispersée dans un contexte de croissance exponentielle des effectifs étudiants, d’évolution des corps enseignants et de structuration du syndicalisme enseignant et étudiant. Après ce rappel indispensable pour saisir l’importance du « moment Faure », qui met en place de véritables universités reposant sur les principes de l’autonomie et de la participation, l’ouvrage est divisé en trois parties équilibrées.


Robert de Traz, Sur le front français. Verdun et l’Argonne,

Ouvrages | 01.10.2016 | Nicolas Gex

Robert de Traz, Sur le front français. Verdun et l’Argonne,préface de Landry Charrier, Genève, Slatkine, 2016, 83 p.Les reportages contemporains du premier conflit mondial forment une catégorie d’écrits souvent négligée par l’historiographie de la Grande Guerre, surtout lorsqu’ils émanent de titres publiés dans des États neutres (pp. 18-19). Landry Charrier, en le regrettant, estime que leur étude offre d’intéressantes perspectives, par exemple pour l’histoire des intellectuels. Outre Robert de Traz, plusieurs journalistes suisses romands, comme Benjamin Vallotton (et non Valloton, p. 19), Édouard Bauty, Georges Wagnière et d’autres, ont arpenté le front, du moins la partie qui leur était accessible, pour rendre compte de leurs impressions à un lectorat informé au quotidien du conflit par les communiqués des différentes agences de presse et par les analyses des chroniqueurs militaires, basées pour l’essentiel sur des renseignements de seconde main.


Charles King, Minuit au Pera Palace. La naissance d’Istanbul,

Ouvrages | 30.09.2016 | Alexandre Toumarkine

Charles King, Minuit au Pera Palace. La naissance d’Istanbul, traduit de l’anglais (États-Unis) par Odile Demange, Paris, Payot, 2014, 454 p.L’auteur, Charles King, est un universitaire américain, professeur de relations internationales à l’Université Georgetown et spécialiste de l’espace pontique septentrional, celui de l’ex-URSS. Ce n’est pas sa première monographie sur une ville, il a en effet déjà commis un ouvrage sur Odessa combinant histoires politique, culturelle et sociale. On y trouve plusieurs thématiques qui sont aussi au centre de son livre sur Istanbul : le rôle joué par les migrations dans l’identité d’une grande métropole ; le cosmopolitisme, ses éclipses et ses mutations sur fond de chute d’un empire ; la projection d’une ville disparue dans un contexte diasporique et les cultures de l’exil. Charles King y alterne perspective large et focus sur des biographies de personnages qui lui servent moins de fil rouge que de révélateurs.


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  • ISSN 1954-3670