Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Fabrice Grenard, Les Maquisards. Combattre dans la France occupée

Ouvrages | 28.01.2020 | Gilles Vergnon

Fabrice Grenard, auteur d’un ouvrage remarqué sur Georges Guingouin, aujourd’hui directeur historique de la Fondation de la Résistance, rouvre à nouveaux frais un sujet qui, curieusement, n’a guère fait l’objet de synthèses. Le chercheur n’avait à sa disposition que celles de Jacques Canaud et, plus récemment, de Stéphane Simonnet, de bonne facture mais de seconde main, sans consultation de sources primaires.

Pourtant, les « maquis » restent aujourd’hui dans la mémoire collective, ce qui résume le mieux, en tous cas le plus simplement, ce que fut et ce que fit la Résistance en France occupée. Paradoxalement, comme le note d’emblée l’auteur, leur histoire n’a jamais duré que quelques mois, « 500 jours » pour les premiers camps apparus à l’hiver 1942-1943, beaucoup moins pour d’autres. C’est qu’ils charrient avec eux nombre d’images puissantes, colportées par la photographie et la bande dessinée plus que par le cinéma, qui associent le jeune combattant portant béret, brassard FFI et mitraillette Sten, avec l’imaginaire de la montagne et de la forêt, pour en faire l’incarnation même de la Résistance, voire son « couronnement».


Adults in the Room, film réalisé par Costa-Gavras (2019)

Films | 21.01.2020 | François Fontaine

Adapté d’un livre de Yánis Varoufákis (Adults in the Room: My Battle With the European and American Deep Establishment, The Bodley Head Ltd, 2017), le film de Costa-Gavras rejoue le premier acte du gouvernement Tsípras, depuis son accession au pouvoir fin janvier 2015 jusqu’à la démission de son ministre des Finances, Varoufákis, début juillet 2015. Lorsque celui-ci devient ministre, ce dernier a derrière lui une carrière de professeur d’économie, s’intéressant particulièrement à la théorie des jeux, branche de l’économie qui porte sur les interactions stratégiques entre agents, travaillant sur les grèves, sur la négociation, ou sur les comportements des banquiers centraux. Tout d’abord Professeur à l’Université de Sidney, il revient en Grèce à l’Université d’Athènes à partir de 2000. Conseiller économique de Georges Papandreou entre 2004 et 2006, il se rapproche à partir de 2011 de Tsipras alors que le parti socialiste grec, alors au pouvoir et menant une politique d’austérité, est incapable de sortir le pays de la crise. En 2013, sur l’invitation de James Galbraith, il accepte un poste de Visiting Professor à l’Université du Texas à Austin et développe alors, avec son aide, des liens auprès de l’administration Obama et du monde politique et médiatique américain. Élu membre du parlement en 2015, il dispose donc d’évidents atouts intellectuels et politiques pour occuper le portefeuille des Finances. Le film en fait l’un de ses héros.


James L. Newell, Silvio Berlusconi. A Study in Failure

Ouvrages | 21.01.2020 | Marc Lazar

James L. Newell, politologue spécialiste de l’Italie, propose une biographie extrêmement problématisée et importante de Silvio Berlusconi. Les questions qui l’ont poussé à entamer sa recherche sont explicitées dans l’introduction de son livre qui expose, comme c’est l’habitude dans un livre de science politique, les principaux arguments de l’auteur : quelles différences Silvio Berlusconi a-t-il amenées en Italie ? Quels rééls changements a-t-il réalisés ? A-t-il eu une action novatrice ou a-t-il su simplement profiter des circonstances et des opportunités ? Bref, Berlusconi, fut-il un deus ex machina ou plutôt the right man in the right place at the right time ? Or à l’encontre d’un point de vue dominant, James L. Newell relativise fortement l’importance de Silvio Berlusconi. Selon lui, il est, ou mieux, il fut, puisque l’échec de son parti Forza Italia aux élections de 2013 marque son déclin près de vingt ans après son entrée fracassante en politique en 1994, le produit d’une série de réalités italiennes ancrées dans le temps et de mutations globales de la politique au niveau mondial.


Autour d'Eugène Varlin

Ouvrages | 14.01.2020 | Nicolas Delalande
  • Jacques Rougerie, Eugène Varlin. Aux origines du mouvement ouvrier, Paris, Éditions du Détour, 2019.
  • Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871, écrits rassemblés et présentés par Michèle Audin, Montreuil, Libertalia, 2019.

Hasard du calendrier éditorial ou signe des temps, deux nouvelles publications consacrées à la figure d’Eugène Varlin (1839-1871) sont parues coup sur coup au printemps 2019, trois ans seulement après la réédition de la biographie de référence rédigée par Michel Cordillot. Quoique brève, la trajectoire militante de cet ouvrier du livre – infatigable animateur des sociétés ouvrières parisiennes entre 1865 et 1871, membre actif de l’Association internationale des travailleurs, il est élu à la Commune de Paris avant de succomber sous les balles des Versaillais le dernier jour de la Semaine Sanglante – est d’une incroyable richesse pour analyser les transformations sociales et politiques des années 1860.


Stuart Bergerson, Leonard Schmieding (dir.), Ruptures in the Everyday. Views of Modern Germany from the Ground

Ouvrages | 03.12.2019 | Patrick Farges

L’ouvrage édité par Andrew Bergerson et Leonard Schmieding est l’aboutissement d’un projet éditorial de longue haleine (six ans) et particulièrement original : la rédaction collaborative a impliqué pas moins de vingt-six historien-nes dont les objets d’étude, les spécialités et les méthodologies respectives sont parfois très divergentes. Il n’a donc pas été facile d’aboutir à un récit historique à partir de ces points de vue éclatés : c’est d’ailleurs ce que soulignent les coordinateurs du collectif.

Malgré cette hétérogénéité assumée, liée aussi à la perspective « d’en bas », fragmentée, on perçoit toutefois deux influences qui structurent le tout : d’une part, celle de l’Alltagsgeschichte (histoire du quotidien) telle qu’elle était défendue depuis les années 1980 par le regretté Alf Lüdtke. L’Alltagsgeschichte s’est construite autour de trois axes : penser la compatibilité entre « superstructure » et « infrastructure » (pour reprendre un vocabulaire qui n’a plus beaucoup cours aujourd’hui) ; mettre l’accent sur les interactions au niveau micro, en ce qu’elles font la dynamique sociale ; étudier les rapports de pouvoir diffus au sein des espaces vécus (Lebenswelten) des acteurs. L’autre influence transversale est celle du « tournant narratif » en histoire, qui a mis l’accent sur le caractère foncièrement plurivocal (et souvent contradictoire) des récits historiques.


Camille, film réalisé par Boris Lojkine (2019)

Films | 03.12.2019 | Éric Bertin

Le 12 mai 2014, la photographe de guerre et journaliste Camille Lepage est fauchée par une balle à l’âge de 26 ans. Elle avait décidé de rester en Centrafrique pour couvrir cette guerre civile qui ensanglantait le pays depuis bientôt un an. C’est ce drame que le réalisateur Boris Lojkine nous dépeint dans ce film très sombre, Camille. Boris Lojkine connaît bien l’Afrique. Il est déjà l’auteur de plusieurs films sur le continent africain, dont un très remarqué Hope (2014), où il relate la traversée semée d’embûches de l’Afrique par deux migrants. Le réalisateur a tenu à ce que le film soit réalisé en République centrafricaine pour être au plus proche de la réalité qu’a pu connaître Camille Lepage. La plupart des acteurs ne sont pas des comédiens professionnels, ce qui rend le film encore plus réaliste. Le réalisateur n’a de cesse d’osciller entre la fiction et le documentaire. Ce biopic sur les six derniers mois de la vie de la photographe de guerre est, bien entendu, un hommage à la journaliste assassinée. Néanmoins, Boris Lojkine n’élude pas la complexité du personnage, son idéalisme, ses prises de risques inconsidérées.


Le Traître, film réalisé par Marco Bellocchio (2019)

Films | 03.12.2019 | Romain Legendre

Cette fiction dresse un portrait du mafieux Tommaso Buscetta, devenu collaborateur de justice italienne en 1984. Ses premières révélations ont contribué à la tenue du premier maxi-procès de Palerme, entre février 1986 et décembre 1987. Il fit ensuite de nouveaux aveux sur les liens entre mafia et politique à partir de 1992. Malgré la polémique sur le choix de la date de sortie italienne, correspondant à l’attentat de Capaci, en Sicile, dans lequel ont perdu la vie le juge Giovanni Falcone, sa femme et trois membres de leur escorte, le film Le Traître réalisé par Marco Bellocchio a été un succès indéniable avec plus de quatre millions d’entrées. Il a également été plébiscité en France, recevant des critiques dithyrambiques et bénéficiant d’une exposition médiatique importante. Il n’est pas question ici de s’interroger sur les raisons d’un tel succès public et critique ou encore sur les mécanismes de réception d’une œuvre[1]. Nous proposons plutôt un contrepoint documenté à ce concert d’éloges sans pour autant rejeter en bloc la démarche artistique. Notre propos sera donc centré sur le traitement cinématographique d’événements historiques, car c’est là que réside le principal défaut de cette représentation hagiographique décontextualisée.


Fabrice Grenard, Florent Le Bot et Cédric Perrin, Histoire économique de Vichy. L’État, les hommes, les entreprises

Ouvrages | 26.11.2019 | Raphaël Spina

Il n’existait pas de vraie synthèse sur l’histoire économique de l’Occupation. Elle nous est enfin fournie, monumentale, complète, dense voire touffue, quoique d’une longueur raisonnable. L’ouvrage des journalistes Jean-Claude Hazera et Renaud de Rochebrune, Les patrons sous l’Occupation (Odile Jacob, 1995), consistait surtout en une galerie de cas particuliers. Plus exhaustif, le livre d’Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers sous l’Occupation : la collaboration avec le Reich et Vichy (Armand Colin, 1999), était instruit à charge, et aux yeux de la communauté des historiens, entaché de partis pris idéologiques, pour ne pas dire de lecture tronquée, voire manipulatrice des sources.


Sylvain Dufraisse, Les Héros du sport. Une histoire des champions soviétiques (années 1930 – années 1980)

Ouvrages | 26.11.2019 | Rachel Mazuy

Les héros du sport, une histoire des champions soviétiques, l’ouvrage que Sylvain Dufraisse, maître de conférences à l’Université de Nantes, a tiré de sa thèse de doctorat, garde toutes les qualités d’un travail universitaire érudit. S’appuyant sur de multiples sources (notamment des sources institutionnelles soviétiques sur l’ensemble de la période étudiée), des entretiens et une bibliographie russe, anglo-saxonne et française très maîtrisée, le recueil aborde presque toute la période soviétique (des années 1930 aux années 1980), en s’intéressant à l’histoire de ces champions dont le régime a voulu faire des héros. Le livre appartient très clairement à cette école historiographique qui veut dépasser le conflit entre une approche « totalitaire » et une approche « sociétale » de l’URSS. S’il s’interroge évidemment sur les spécificités du régime soviétique, il n’en montre pas moins comment l’URSS n’échappe pas à une histoire plus globale, où circulations et transferts avec l’Occident ne peuvent pas seulement s’envisager dans le contexte de la guerre froide.


Steven High, Lachlan MacKinnon, Andrew Perchard (dir.), The Deindustrialized World. Confronting Ruination in Postindustrial Places

Ouvrages | 19.11.2019 | Renaud Bécot

Depuis plus d’une quinzaine d’années, une cohorte de chercheurs en histoire sociale et culturelle anglo-saxons façonnent les contours du champ de recherche original des Deindustrialization studies. L’ouvrage bénéficie ainsi d’une sédimentation historiographique, qui se reflète dans son sommaire. Ses trois parties portent respectivement sur « la vie dans et avec les ruines de l’industrie » en explorant la transformation des modes de vie des communautés ouvrières ; puis « les politiques urbaines de la désindustrialisation » sont étudiées en explorant l’éventail des mutations urbaines, entre marginalisation et gentrification ; enfin, le dernier tiers de l’ouvrage interroge « l’économie politique de la désindustrialisation », en soulignant les jeux d’échelles éclairant un phénomène global dont les manifestations varient selon les territoires.


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  • ISSN 1954-3670