Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

The Cut, de Fatih Akin

Films | 20.02.2015 | Boris Adjemian

La filmographie existante sur le génocide des Arméniens est relativement pauvre. Rares sont les longs métrages qui ont accordé une place centrale à cette question, et encore plus rares sont les réussites dans ce domaine. Les films, Ararat d’Atom Egoyan (2002) et Le Mas des alouettes des frères Taviani (2007), ont suscité un accueil mitigé à leur sortie. Le magnifique Nahabed de Henrikh Malian (1977) reste injustement méconnu hors d’Arménie. D’autres œuvres qui composent cette brève filmographie, – notamment Mayrig d’Henri Verneuil (1991), et surtout America America d’Elia Kazan (1963) –, évoquent le génocide mais en passant seulement – le film d’Elia Kazan étant, sans doute, celui qui aura traité ce thème avec le plus de force. Dans ce contexte, la sortie sur les écrans de The Cut, à la veille des commémorations du centenaire de 1915, ne pouvait que faire figure d’événement – événement mémoriel avant tout, s’entend. Le battage médiatique qui a entouré cette sortie a mis en relief les attentes importantes à l’égard de ce film, qui non seulement aborde un chapitre de l’histoire du xxe siècle demeuré longtemps en attente de reconnaissance mais, de plus, a été réalisé par un des grands noms du cinéma européen contemporain, le cinéaste allemand d’origine turque Fatih Akin.


Autour de Jean Norton Cru

Colloques | 20.02.2015 | Marlène Mabut

Les 12 et 13 décembre 2014 s’est tenu à Genève le colloque « Autour de Jean Norton Cru, enjeux contemporains du témoignage en histoire, littérature et didactique ». Professeur de littérature aux États-Unis, Jean Norton Cru (1879-1949) a combattu plus de deux ans dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Son œuvre magistrale de 1929, Témoins, décortique les écrits de cette période traumatique en établissant un classement des témoignages en fonction de leur crédibilité, préparant le matériau de l’historien. Suscitant dès sa parution de vives polémiques, les rééditions de 1993 et de 2006 ont permis de (re)découvrir l’œuvre, mais elles ont également ravivé les débats clivant aujourd’hui encore l’historiographie sur la Grande Guerre. Témoins invite à la fois à interroger un aspect central du travail historien qu’est la critique des sources et à examiner les catégories littéraires par la problématique de l’authenticité des récits. Ces questionnements épistémologiques questionnent également l’apport du témoignage en classe d’histoire ou de français.


« Roman Vishniac. De Berlin à New York, 1920-1975 »

Expositions | 09.02.2015 | Florent Le Bot

Affiche de l'exposition. Droits réservés.L’exposition de photographies consacrée à Roman Vishniac au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (Mahj) à Paris, du 17 septembre 2014 au 25 janvier 2015, offre au visiteur un vrai moment de grâce. Roman Vishniac (1887, Russie – 1990, New York) est d’abord connu comme l’auteur d’un remarquable travail documentaire sur les communautés juives d’Europe de l’Est durant l’entre-deux-guerres. Publié en partie en 1983 dans A Vanished World, préfacé par Élie Wiesel, il fait de Vishniac le mémorialiste des shtetls de Lituanie, de Pologne, de Roumanie et des quartiers juifs de Varsovie, de Lódz et de Bratislava. Le livre resserre la focale sur des moments qui préludent à la catastrophe, instantanés fixant la fragilité d’une civilisation aux coutumes et aux pratiques spécifiques, bientôt détruite par le nazisme. Les portraits d’hommes en caftan, ou d’enfants étudiant la Torah deviennent des signatures propres à identifier le regard de Vishniac. L’ouvrage a connu un succès et une diffusion internationaux. Réédité quatorze fois et publié en six langues, l’édition française, Un monde disparu, est disponible dès 1984.


Roman Krakovský, Réinventer le monde. L'espace et le temps en Tchécoslovaquie communiste,

Ouvrages | 09.02.2015 | Paul Lenormand

Publications de la Sorbonne, 2014Issu d’une thèse soutenue à Paris 1 sous la direction d’Antoine Marès, « Le temps et l’espace dans un régime autoritaire. Tchécoslovaquie 1948-1989 », trois fois primée (Prix d’histoire sociale de la Fondation Mattei Dogan, Fraenkel Prize in Contemporary History of the Wiener Library, Accessit de la Fondation Alexandre Varenne), cet ouvrage est le fruit du travail de Roman Krakovský, historien et anthropologue, post-doctorant à l’EHESS.

Son ambition n’est pas de proposer le récit politique, institutionnel, en relations internationales, ou même en histoire sociale ou culturelle qu’offre l’historiographie existante.


Thomas Bouchet, Les fruits défendus. Socialismes et sensualité du XIXe siècle à nos jours,

Ouvrages | 20.01.2015 | Bernard Desmars

Stock, 2014Dans son dernier livre, Thomas Bouchet, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, aborde l’histoire des socialismes à partir de la question des sens ou plus précisément de la sensualité. Cet angle original pourrait paraître futile ou frivole. Mais l’auteur, dans son introduction, pose très clairement les enjeux de son travail : les socialismes, dans leur diversité – sont envisagés les différents courants anarchistes, socialistes, communistes du début du XIXe siècle jusqu’au début du XXIe siècle –, se caractérisent par « une volonté d’émancipation » impliquant à la fois la « dénonciation virulente d’un ordre dominant qui opprime ; [la] promesse d’un avenir meilleur ; [la] détermination des chemins de la libération ». Or, « le projet d’émancipation commune peut porter sur tous les aspects de l’existence. Il peut donc rencontrer la question du corps, et par ricochet, celle des sens. […] S’émanciper, c’est prendre ou reprendre le contrôle de son corps malmené, […] s’appuyer sur ses capacités pour s’affirmer dans la vie sociale, pour gagner en dignité » (p. 12). Il ne s’agit donc pas seulement d’examiner des discours sur les plaisirs des sens, ni de faire une histoire des représentations du corps dans la littérature socialiste pour, par exemple, opposer un socialisme sensualiste à un socialisme puritain ; l’objectif est plutôt d’analyser la place qu’occupent le corps et les sens dans le projet socialiste de libération individuelle et collective, ainsi que dans l’engagement des militants et des intellectuels socialistes.


Yerri Urban, L’Indigène dans le droit colonial français 1865-1955,

Ouvrages | 20.01.2015 | Carole Reynaud-Paligot

LGDJ, 2011Cette thèse, qui se propose d’étudier l’histoire du droit de la nationalité propre aux colonisés, que l’on nomme alors « indigènes », constitue un réel apport pour la connaissance du statut de l’indigène, un statut au cœur du processus de domination coloniale. Mais ce ne sont pas ses seuls apports. Elle nous apprend aussi beaucoup, nous semble-t-il, sur le degré d’adhésion des juristes à la culture raciale de la Troisième République ; elle nous permet également de mieux cerner la complexité des rapports entre « race » et République, et de mieux mesurer l’importance de la logique raciale au sein des théories et des pratiques de la Troisième République.


Ralph Schor, Écrire en exil. Les écrivains étrangers en France (1919-1939),

Ouvrages | 20.01.2015 | Elisa Capdevila

CNRS Éditions, 2013Fondé sur un large corpus (311 écrivains et 22 nationalités, présentés dans une très utile annexe), l'ouvrage retrace la vie des écrivains exilés en France durant l'entre-deux-guerres. Si le sujet semble à première vue bien balisé, Ralph Schor propose de l'aborder sous un angle large, là où la plupart des études se limitent à un groupe défini par une nationalité ou une origine commune. L'ambition de l'ouvrage est claire : rassembler en une même étude tous les écrivains, célèbres ou non, dont le parcours et la présence à Paris peuvent être, au moins partiellement, reconstitués par l'historien. L'approche choisie se veut à ce titre globale mais non généralisante. Ralph Schor s'attache en effet à retracer, au travers des sources disponibles, une histoire collective formée de récits individuels et singuliers – au risque parfois d'offrir au lecteur un tableau morcelé en multiples expériences. Si les exemples appartiennent le plus souvent aux trois contingents les plus importants numériquement (Russes, Américains et Allemands), « petites » nationalités et écrivains mineurs ne sont pas pour autant oubliés.


Dimitri Vezyroglou (dir.), Le cinéma : une affaire d’État 1945-1970,

Ouvrages | 20.01.2015 | Gabrielle Chomentowski

La Documentation française, collection du Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication, 2014Le lien entre cinéma et État n’est pas circonscrit à des rapports de domination (films véhiculant une idéologie, censure) mais peut également se manifester par une volonté de l’État de protéger son industrie cinématographique à des fins économiques (aspect quantitatif) ou encore d’aider financièrement des artistes pour promouvoir un cinéma alternatif (aspect qualitatif). C’est tout l’intérêt du livre Le cinéma : une affaire d’État 1945-1970 dirigé par Dimitri Vezyroglou de montrer, à travers le cas du cinéma français, la diversité de ces rapports. Les treize contributions d’historiens, de spécialistes en études cinématographiques ou d’archivistes reviennent, à l’invitation du Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication, sur ce que son président Alain Auclaire, dans l’introduction de l’ouvrage, nomme « la politique française du cinéma ». Puisant dans les archives inédites du ministère de la Culture, du Centre national de la cinématographie (CNC) ainsi que dans celles de divers organismes professionnels, chaque contribution démontre comment la politique publique actuelle du cinéma est le fruit de volontés, de négociations et de compromis émanant à la fois de partis politiques (PCF), de représentants du gouvernement (André Malraux), de critiques de cinéma, d’organisations de cinéphiles, d’exploitants de salles de cinéma.


Cloé Drieu, Fictions nationales. Cinéma, empire et nation en Ouzbékistan (1919-1937),

Ouvrages | 20.01.2015 | Gabrielle Chomentowski

Éditions Karthala, 2013Dans Fictions nationales. Cinéma, empire et nation en Ouzbékistan (1919-1937), ouvrage tiré de sa thèse de doctorat, l’historienne Cloé Drieu, chargée de recherche au CNRS, ressuscite une histoire cinématographique et politique qui avait été noyée dans une historiographie plus large, celle de l’Empire de Russie puis de l’Union soviétique. Longtemps, en effet, faute d’accès au terrain ou aux archives, les chercheurs travaillant sur l’Union soviétique ont privilégié une histoire du cinéma et une histoire politique centrée sur la Russie. Mais avec la disparition de l’URSS en 1991 et l’ouverture progressive des archives, historiens, politistes ou anthropologues ont multiplié les études régionales et locales sur les quinze républiques d’Union soviétique pour décrire des histoires nationales singulières ancrées dans une histoire plus globale.


Fabrice Grenard, Une légende du Maquis. Georges Guingouin, du mythe à l’histoire,

Ouvrages | 20.01.2015 | Stéphane Courtois

Vendémiaire, 2014La figure de Georges Guingouin a, depuis soixante-dix ans, fait couler beaucoup d’encre et suscité d’innombrables polémiques entre les tenants de la « légende noire » – l’abominable « préfet du maquis » terrorisant les populations de la Haute-Vienne en 1944-1945 –, les tenants de la légende bleu-blanc-rouge – le grand chef de la Résistance ayant quasiment sauvé du désastre le Débarquement du 6 juin 1944 en arrêtant provisoirement la division SS Das Reich qui remontait du sud de la France vers la Normandie –, sans oublier les tenants soixante-huitards de la légende rouge vif – le vrai et pur communiste, antifasciste, résistant et révolutionnaire, opposé à la direction « révisionniste » du PCF et qui refusa de s’emparer du pouvoir à la Libération. Ajoutons à cet imbroglio le comportement de Georges Guingouin lui-même qui ne manquait pas, au soir de sa vie, d’entretenir les traits du « mythe Guingouin » les plus gratifiants à ses yeux.


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  • ISSN 1954-3670