Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Expériences adolescentes et enfantines de la Grande Guerre, au front et à l’arrière

Ouvrages | 10.09.2019 | Emma Papadacci

Spécialiste des expériences enfantines et juvéniles de la guerre, et en particulier du premier conflit mondial, Manon Pignot est maîtresse de conférence en histoire contemporaine à l’Université de Picardie Jules-Verne. La publication de L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918, ouvrage tiré de son habilitation à diriger les recherches, soutenue en 2018, constitue un nouveau moment marquant de sa carrière universitaire. Sept ans après la publication de sa thèse, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, œuvre pionnière sur l’expérience de la Grande Guerre à travers le regard des enfants, Manon Pignot change de focale. Elle ne s’intéresse plus ici aux enfants de l’arrière mais bien aux jeunes, adolescents, partis combattre sur le front. Ces « ado-combattants », terme justement choisi par l’historienne pour rendre compte du caractère volontaire de l’engagement par comparaison avec l’« enfant-soldat », ont entre 13 et 17 ans, et n’ont donc pas l’âge légal pour s’engager mais décident malgré tout de combattre aux côtés de leurs aînés. Manon Pignot se situe ainsi dans un angle mort historiographique, ces ado-combattants de la Première Guerre mondiale n’ayant jamais été étudiés, et ce, pour plusieurs raisons : ils constituent d’abord une faible préoccupation pour leurs contemporains, qui ont tendance à minimiser le phénomène ; cet engagement est ensuite difficilement compréhensible aujourd’hui, si bien que leur histoire est laissée de côté  ; enfin, conséquence de toute entreprise illégale, ces ado-combattants sont souvent invisibles dans les sources.


Michael Foessel, Récidive 1938,

Ouvrages | 10.09.2019 | Alain Chatriot

« À propos des débats sur le retour des années 1930, je faisais une hypothèse de philosophe assez peu étayée sur le savoir historique relatif à ce qui s’est effectivement passé durant cette période. Pour les raisons qui viennent d’être esquissées, cette ignorance relative s’accompagnait de la croyance selon laquelle "les années 30 sont devant nous". Ce genre d’hypothèse relève de la désinvolture du philosophe qui, même pour aborder l’histoire, commence par écarter tous les faits. » (p. 18) Cette prémisse à l’allusion rousseauiste posée par le professeur de philosophie à l’École polytechnique Michael Foessel dans son avant-propos peut sembler indiquer que son livre ne s’adresse pas vraiment à ses collègues historiens. Mais, compte tenu de l’intérêt de la question posée et des choix de méthode effectués, on ne peut faire comme si un tel volume se résumait à un court essai anodin. 


Sylvain Brunier, Le bonheur dans la modernité. Conseillers agricoles et agriculteurs (1945-1985),

Ouvrages | 30.07.2019 | Laurent Herment

L’ouvrage de Sylvain Brunier procède du remaniement profond de sa thèse, soutenue en 2012, Conseillers et conseillères agricoles en France (1945-1983) : l'amour du progrès aux temps de la « révolution silencieuse ».

En s’intéressant au destin de la profession de conseiller agricole, Sylvain Brunier nous offre un récit décalé de la modernisation de l’agriculture française sur la période 1945-1990. En effectuant ce pas de côté, l’auteur nous permet d’entrevoir les grands enjeux de la modernisation agricole au prisme d’une profession méconnue qui a pourtant activement participé à ce processus. L’essentiel de la démonstration très convaincante de l’auteur repose sur l’analyse de l’activité des conseillers agricoles en Isère et en Savoie. La diversité des systèmes agraires du premier département lui permet de rendre compte des scansions de la politique agricole entre 1945 et 1985, de la redéfinition des rôles des conseillers agricoles et de leur perte d’influence progressive.


Massimo Asta, Girolamo Li Causi, un rivoluzionario del Novecento. 1896-1977,

Ouvrages | 30.07.2019 | Michele Di Donato

Girolamo Li Causi (1896-1977) fut un dirigeant du Parti communiste italien (PCI). Sicilien, son nom est principalement lié, dans la mémoire publique, à son rôle de secrétaire régional du parti dans les années troubles de l’après-Seconde Guerre mondiale. La biographie que Massimo Asta lui consacre s’ouvre par une image évoquant cette période. En septembre 1944, Li Causi est victime d’un attentat perpétré sur la place principale du village de Villalba, dans l’arrière-pays sicilien, alors qu’il prononce un discours en narguant le chef mafieux local, Calogero Vizzini. Lorsqu’une rafale de balles et une pluie de bombes s’abat contre la tribune d’où il parle, l’homme ne cherche pas à se protéger mais reste debout face aux assaillants jusqu’à ce qu’il s’écroule, touché au genou. C’est à la suite de cet attentat, note l’auteur, que la popularité de Li Causi s’étend au-delà des milieux de la mouvance communiste et antifasciste et que le Sicilien devient un leader reconnu du mouvement paysan et de la lutte contre la mafia.


Christine Mussard, L’obsession communale. La Calle, un territoire de colonisation dans l’Est algérien, 1884-1957,

Ouvrages | 30.07.2019 | Antoine Perrier

Christine Mussard consacre une monographie dense et vivante, issue de sa thèse, à un « territoire de l’entre-deux, qui finalement s’éternise » (p. 13), La Calle. Ville portuaire de la wilaya d’El-Tarf, à l’orée de la frontière orientale de l’Algérie avec la Tunisie, La Calle est sujette, sous la colonisation française, à un statut particulier, celui de commune mixte. Destinée aux espaces de l’intérieur algérien où la présence européenne est embryonnaire, cette organisation municipale prépare le peuplement français en agrégeant trois types de territoire : les centres de colonisation européenne, les douars habités par les Algériens sédentaires et les terres de tribus. Une fois les Algériens accoutumés à la vie municipale européenne, débarrassés de leur mode de vie tribal, la commune mixte a vocation, dans l’esprit des autorités coloniales, à devenir une commune de plein exercice. Porteuse à la fois d’un projet politique et d’une visée pratique de contrôle du territoire, la commune mixte résume les principales tendances de la situation coloniale. Christine Mussard propose d’écrire l’histoire juridique de cette institution en la confrontant aux modes d’appropriation – notion qu’elle emprunte aux géographes – des Algériens comme des Européens, pour dessiner les contours d’un « espace vécu » (p. 16). Sa trajectoire, qui prend ses origines en 1848 au moment du passage du gouvernement militaire à l’administration civile et s’achève dans le fracas de la guerre d’Algérie en 1957, est avant tout celle d’un échec. Nous mettrons en avant deux contributions principales du livre avant de souligner les perspectives ouvertes par cette thèse d’histoire politique, administrative et sociale.


Compañeros

Films | 18.06.2019 | Eric Bertin

Le 27 juin 1973, l’Uruguay est à son tour victime d’un coup d’État militaire. Le chef de l’État, le général Bordaberry du Parti colorado, démocratiquement élu, reste en fonction mais le Congrès est dissous et ce sont désormais les militaires qui contrôlent l’ensemble des pouvoirs. Pendant plus de douze ans, d’où le titre en espagnol du film de Alvaro Brechner, La noche de doce años, les Uruguayens vivent sous la terreur de la junte militaire. Avec près d’un prisonnier politique pour 450 habitants, le régime uruguayen fut l’un des plus répressifs que connut l’Amérique latine. Et pourtant, en Occident, peu de monde s’en offusqua. L’opinion publique était beaucoup plus sensible à la situation au Brésil ou au Chili. Pourquoi un tel silence ? Il est vrai que la militarisation du pays a été beaucoup plus progressive qu’ailleurs. L’idéologie de la « sécurité nationale » théorisée par le Père Joseph Comblin dans son ouvrage Le pouvoir militaire en Amérique latine s’est exprimée avec force en Uruguay. Depuis les années 1960, les militaires tenaient une place centrale dans les rouages de l’État et bénéficiaient d’une certaine impunité (assassinats d’opposants politiques, escadrons de la mort, etc.).


Comment exposer l'art soviétique ?

Expositions | 14.06.2019 | Rachel Mazuy

Si de nombreux colloques sont venus émailler les commémorations des Révolutions de 1917, il n’en a pas été de même pour la production éditoriale française qui s’est souvent contentée de rééditions. C’est encore plus vrai si on compare Londres et Paris sur le terrain des expositions commémoratives.


Laurent Gutierrez, Patricia Legris (dir.), Le Collège unique. Éclairages socio-historiques sur la loi du 11 juillet 1975,

Ouvrages | 11.06.2019 | Annie Bruter

Ce livre est issu d’un séminaire qui s’est tenu en 2015 à l’occasion du quarantième anniversaire de la loi créant le collège unique, dite « loi Haby » du nom du ministre qui la fit voter durant la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Ce collège unique, notre collège actuel, remplaçait les anciens collèges d’enseignement secondaire où les élèves bénéficiaient d’enseignements différents selon la filière où ils étaient affectés : il prétendait ainsi offrir à tous les élèves une égalité de parcours. L’accessibilité de nombreuses archives a permis aux membres du séminaire d’étudier plusieurs aspects de l’élaboration de la loi, de sa mise en œuvre et de ses résultats.


Evgeny Finkel, Ordinary Jews. Choice and Survival During the Holocaust,

Ouvrages | 04.06.2019 | Jan Burzlaff

La Shoah et sa mémoire nous hantent. Pourtant, parmi le déferlement massif de livres, d’expositions et de films pour lesquels une vue d’ensemble n’est même plus maîtrisable pour un spécialiste, certaines études se démarquent. Depuis une bonne dizaine d’années, la voix des victimes juives a émergé, même si la voix des femmes et des enfants fait encore parfois défaut. La plupart des récits se contentent cependant de dépeindre les expériences des survivants juifs. Ordinary Jews (Juifs ordinaires), le récent livre de Evgeny Finkel, politologue enseignant à l’antenne de la Johns Hopkins University à Washington D.C. (USA), va plus loin en analysant, par une variété de sources jusqu’ici inexplorées, comment les juifs réagissaient à la persécution puis à l’extermination. Il contribue, ce faisant, à répondre à l’une des questions fondamentales de la Shoah : comment explique-t-on les différences du taux de survie des victimes juives dans l’espace et le temps ? D’emblée, le titre évoque celui des hommes ordinaires, l’ouvrage de référence de Christopher R. Browning de 1992 qui démontrait que le bataillon 101 de la police de l’ordre (Ordnungspolizei), composé d’hommes d’âge moyen de Hambourg, avait tué environ 83 000 juifs en raison de la pression de leurs semblables, de l’obéissance à l’autorité et des circonstances de la guerre. Evgeny Finkel, qui a gagné le prix du meilleur doctorat de l’American Political Science Association, nous convie ici à une histoire au plus près des victimes au croisement de l’histoire et de la science politique. Avec une question abrupte dans sa formulation, mais particulièrement féconde pour l’historien : les juifs avaient-ils des choix face au génocide ?


Alexandre Marchant, L’impossible prohibition. Drogues et toxicomanie en France, de 1945 à nos jours,

Ouvrages | 21.05.2019 | Mariana Broglia de Moura

L’impossible prohibition est une fascinante enquête historique qui étudie la place de la France dans le mouvement plus large de renforcement de la prohibition des drogues engagé dans les années 1970, avec notamment la « guerre aux drogues » déclarée par Richard Nixon en 1971. En dix-sept chapitres et près de cinq cents pages, Alexandre Marchant explore en détail la période 1945-2017, restée jusqu’ici peu étudiée par l’historiographie des drogues en France[1]. Il déploie son enquête à de multiples niveaux, des évolutions du champ de la toxicomanie et du trafic illicite au niveau national et international à la difficile définition des politiques publiques et de leur application par les acteurs sociaux, sanitaires ou policiers. Il étudie également le rôle d’agents moins connus : militants de la contre-culture, « gros bonnets » du trafic international ou simples usagers. On ne peut être qu’impressionné par la richesse de l’ouvrage et la variété des sources mobilisées. Ce livre, issu d’une thèse de doctorat de grande importance, et que l’auteur a su rendre aussi agréable qu’un roman policier tout en maintenant sa rigueur, démêle les fils qui constituent aujourd’hui le problème des drogues au croisement de la toxicomanie et du trafic illicite.


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  • ISSN 1954-3670