Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Bernard Lachaise, Georges Pompidou : avec de Gaulle 1944-1959

Ouvrages | 12.01.2021 | François Audigier

Spécialiste reconnu de l’histoire du gaullisme, tant pour le gaullisme d’opposition de la IVe République que pour le gaullisme au pouvoir de la Ve République et plus précisément des années 1958-1974, le Professeur émérite Bernard Lachaise s’intéresse dans cet ouvrage à la relation forte nouée précocement entre Georges Pompidou et Charles de Gaulle, des débuts du cabinet civil du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) à l’automne 1944 à la mise en place du cabinet à Matignon en juin 1958. Dans les Lettres, notes et carnets, publiés de manière posthume en 2012, Georges Pompidou assurait en 1973 que personne, à l’exception de la famille du Général, n’avait, de 1944 à 1970, plus approché et mieux connu Charles de Gaulle que lui-même : « Nul (…) n’a pu observer l’homme en tant qu’individu et en tant qu’homme d’État autant que moi. » De fait, comme le montre l’auteur, c’est bien une relation de confiance et d’estime qui s’établit durant ces trois périodes fondatrices : le GPRF (1944-1946), le gaullisme d’opposition (1946-1958) et le retour au pouvoir (1958-1959). Il s’agit donc pour Bernard Lachaise, via cet ouvrage qui combine de manière originale approche biographique et étude critique de sources, d’interroger cette complicité précoce en en montrant les ressorts et manifestations. Ce faisant, l’historien souligne combien ces années liminaires ont constitué une phase de formation à la vie politique pour l’inexpérimenté agrégé de lettres classiques, et combien elles éclairent en partie le parcours du futur Premier ministre à partir de 1962 et du futur président de la République à partir de 1969.


Lutz Raphael, Jenseits von Kohle und Stahl. Eine Gesellschaftsgeschichte Westeuropas nach dem Boom

Ouvrages | 05.01.2021 | Julia Wambach

One of the most successful and widely discussed collaborative research projects in German academia in the past ten years was Nach dem Boom. Forschungen zur Entwicklung west-europäischer Industriegesellschaften im letzten Drittel des 20. Jahrhunderts [After the Boom: Studies on the Development of European Industrial Societies in the Last Third of the Twentieth Century]. This project, jointly headed by Professors Anselm Doering Manteuffel of Tübingen University and Lutz Raphael of the University of Trier, looked at the development of Western European industrial countries after the years of economic growth following the Second World War. It argued that the 1970s were a turning point in the twentieth century when the economic crises following the oil crash hit Western Europe hard. Members of the project spoke of a “structural breaking point” (Strukturbruch) in 1973/74 with the transition from a Keynesian consensus to a neoliberal understanding of society. This time period is thus seen as the immediate prehistory of the present day, to quote the title of an edited volume the group published in 2016. Lutz Raphael’s Jenseits von Kohle und Stahl is a synthesis of the discussions within this larger research project. While the book has been very successful and widely read in German academia, it has also made an impact among the public and in politics. Raphael discussed it, for example, with the current German SPD Minister of Labor, Hubertus Heil in 2019. A few weeks ago, the German Federal Agency for Civic Education (Bundeszentrale für politische Bildung) issued a paperback version of the book –a sign of the book’s impact on the broader public debate.


Audrey Kichelewski, Judith Lyon-Caen, Jean-Charles Szurek, Annette Wieviorka (dir.), Les Polonais et la Shoah. Une nouvelle école historique

Ouvrages | 08.12.2020 | Kornelia Kończal

In February 2019, the EHESS hosted a Polish-French symposium on The New Polish School of Holocaust History. Unexpectedly, this scholarly conference gained extensive public attention across the globe, and led to an unpleasant diplomatic exchange between Paris and Warsaw. The reason for this turmoil was the attempt made by groups of Polish nationalists to disrupt the event. Organised by a priest from the Polish Catholic Mission in Paris and supported by state-controlled media at home, the self-proclaimed defenders of Poland’s good name bullied and blamed the participants of the conference for undermining Poland’s image abroad. This incident is not only part of the ongoing Polish struggle about interpretations of the Holocaust. Indeed, it also reveals much about the decline in academic freedom that can be observed in Poland over the last few years. The volume Les Polonais et la Shoah. Une nouvelle école historique edited by Audrey Kichelewski, Judith Lyon-Caen, Jean-Charles Szurek and Annette Wieviorka in late 2019, documents both the Paris conference and the Polish context in which the New School has emerged.


Michel Auvray, Histoire des Citoyens du Monde. Un idéal en action de 1945 à nos jours

Ouvrages | 08.12.2020 | Michel Dreyfus

Historien et journaliste, Michel Auvray est spécialiste des relations de l’armée avec la société ainsi que des questions relatives à la paix. Il a publié Objecteurs, insoumis, déserteurs. Histoire des réfractaires en France (Stock, 1984) et L’âge des casernes. Histoire et mythe du service militaire (Éditions de L’Aube, 1999). Dans son dernier ouvrage, objecteurs et pacifistes interviennent avec d’autres acteurs au sein d’un mouvement un peu oublié de nos jours, mais qui eut son heure de gloire, les Citoyens du Monde. Son livre repose sur une imposante bibliographie ainsi que sur de très nombreuses sources originales : archives de la Préfecture de police de Paris, plusieurs sources issues des archives départementales – en particulier celles du Lot –, des archives privées et une consultation abondante de la presse internationale, spécialisée, nationale et départementale.


Une vie secrète (La trinchera infinita)

Films | 01.12.2020 | Geneviève Dreyfus-Armand

Des millions de personnes ont, du fait de la pandémie mondiale de l’année 2020, vécu des périodes de confinement pendant quelques semaines ou plusieurs mois. Peut-être peuvent-elles mieux comprendre ce que signifie ne pas sortir de chez soi pendant des années ? Mais alors que le confinement prescrit par les autorités de nombreux pays est censé protéger les citoyens d’un virus omniprésent et insaisissable, le personnage principal d’Une vie secrète n’a pas trouvé d’autre moyen pour sauver sa vie que de vivre terré dans un réduit, comme mort aux yeux de la société. Les similitudes s’arrêtent donc là.


Simon Catros, La guerre inéluctable. Les chefs militaires français et la politique étrangère, 1935-1939

Ouvrages | 10.11.2020 | François Cochet

L’ouvrage est issu d’une thèse de doctorat dirigée par Olivier Forcade, soutenue en 2015 à Sorbonne Université. Le livre est structuré en trois grandes parties. La première est intitulée « Des bureaux aux ministres. Les états-majors généraux dans le processus décisionnel en politique étrangère ». L’auteur y développe les approches institutionnelles des différentes instances militaires chargées d’aider à la prise de décision des grands chefs (état-major de l’Armée, de la Marine, de l’Air, des colonies, états-majors généraux, mais aussi Haut comité militaire, Secrétariat général de la Défense nationale…). Les rouages et les fonctionnements sont remarquablement saisis dans leur complexité, leurs évolutions et plus encore, peut-être, dans les personnels qui les servent. La deuxième partie tourne autour de la notion de « représentation » en renseignement et stratégie. Cette partie est particulièrement intéressante. Nous allons y revenir. La troisième partie, « De la guerre d’Éthiopie à la crise de Dantzig. Les états-majors généraux face aux crises diplomatiques », soumet les analyses cumulées dans les deux premières parties à l’épreuve des évolutions de 1935 à 1939.


Christophe Portalez, Alfred Naquet et ses amis politiques. Patronage, corruption et scandale en République (1870-1898)

Ouvrages | 27.10.2020 | Jonathan Barbier

Bien qu’Alfred Naquet ne soit pas une figure politique méconnue des historiens, les biographies à son sujet demeuraient rares ces dernières décennies. Les choix controversés du député, notamment son ralliement au boulangisme, peuvent sans doute expliquer un certain désintérêt des chercheurs à son égard. Appréhender la vie d’Alfred Naquet sans se laisser influencer par les légendes rose – la loi sur le divorce de 1884 faisant partie intégrante du Panthéon législatif de la Troisième République – et noire – son soutien au général Boulanger et son implication dans le scandale de Panama – qui entourent l’individu est l’un des premiers intérêts de cet ouvrage. Par ailleurs, dans la mouvance du renouveau biographique initié, en France, par Jacques Le Goff, Christophe Portalez ne s’est pas donné pour objectif de raconter l’existence de Naquet, de sa naissance à son décès. Il a eu recours, au contraire, à l’approche biographique pour s’intéresser à la problématique de la corruption politique de la fin du Second Empire jusqu’au scandale de Panama.


Paolo Carusi, Les partis politiques italiens de l’unité du pays à nos jours

Ouvrages | 13.10.2020 | Lucia Bonfreschi

L’ouvrage de Paolo Carusi a connu plusieurs rééditions en italien, a été enrichi d’un nouveau chapitre et traduit en français. La raison de ce succès est simple : le livre est une introduction efficace et lucide à l’étude de l’histoire des partis politiques italiens ; dans la mesure où ils ont joué un rôle crucial dans la vie politique du pays – au moins depuis 1943 –, le livre est aussi une introduction générale à l’histoire politique de la péninsule italienne aussi. D’ailleurs, là réside le risque principal pour un ouvrage de ce genre : glisser dans l’histoire de la vie politique tout court, vue au prisme de la succession des élections et des coalitions gouvernementales.


Rachel Applebaum, Empire of Friends. Soviet Power and Socialist Internationalism in Cold War Czechoslovakia

Ouvrages | 22.09.2020 | Paul Lenormand

Historienne de l’Union soviétique et de l’Europe centrale, Rachel Applebaum a soutenu en 2012 sa thèse de doctorat en histoire à l’Université de Chicago, sous la direction principale de Sheila Fitzpatrick. L’ouvrage qui en est issu est paru en 2019 aux Cornell University Press, une des maisons d’édition nord-américaines les plus importantes dans le champ centre- et est-européen. Il s’inscrit résolument dans le renouvellement historiographique actuel qui concerne tant l’espace post-communiste que les études sur la Guerre froide puisque cet ouvrage d’histoire culturelle des relations internationales se situe à la charnière de l’histoire transnationale – essentiellement binationale et interactionnelle en l’occurrence – et des travaux désormais nombreux sur la Cultural Cold War. Le thème, comme l’indique le titre, est celui des échanges ambigus entre Union soviétique et Tchécoslovaquie, entre la Libération de mai 1945 et les lendemains de l’occupation d’août 1968. Entre domination impériale et amitiés transnationales, Rachel Applebaum explore les fondements de l’internationalisme socialiste par une étude de cas approfondie. Le choix du terrain n’est pas négligeable, puisque la Tchécoslovaquie était l’un des pays les moins antisoviétiques et anticommunistes de l’espace centre- et est-européen. Dès lors, et même si l’auteure en est pleinement consciente, les mécanismes régissant les interactions culturelles entre les deux espaces ne peuvent être étendus sans nuances à l’ensemble de la zone sous domination soviétique. Par ailleurs, cette « relation spéciale » vaut principalement pour la période 1945-1968, qui est au cœur de l’étude, et sans doute moins pour l’après-Printemps de Prague, d’ailleurs marginalement couvert. Enfin, la question du meilleur point de comparaison reste ouverte : si les autres « satellites » partagent nombre de points communs avec la Tchécoslovaquie, la plupart étaient en contentieux avec l’Union soviétique (de la russophobe Pologne à la Hongrie occupée, en passant par la Yougoslavie mise au ban du Bloc), à l’exception sans doute de la Bulgarie et de la RDA. De leur côté, certaines démocraties ouest-européennes (surtout la France et l’Italie) étaient à plusieurs égards favorables à l’Union soviétique, mais ne furent jamais dirigées par un parti stalinien, seul au pouvoir, quelle qu’ait été la popularité des communistes après 1945. Ces précisions posées, l’ouvrage propose une analyse originale et détaillée du fonctionnement de l’hégémon soviétique durant la première moitié de la Guerre froide.


Réflexions autour d’une exposition et de son catalogue : «Otto Freundlich (1878-1943), la révélation de l’abstraction»

Expositions | 21.09.2020 | Anastasia Simoniello

Otto FreundlichEn 1937 s’ouvre à Munich l’exposition itinérante « Art dégénéré », événement paroxysmique de la politique de rééducation et d’épuration culturelle menée depuis 1933 par le IIIe Reich contre les artistes modernes accusés de dépraver la race aryenne. Sur le catalogue de l’exposition figure une Grande Tête (ill. 1) aux inspirations primitives, modelée en 1912 par Otto Freundlich, un artiste allemand installé en France depuis 1924. Cette sculpture, avec sa peau grenelée, ses lèvres charnues et son large nez busqué, contraste fortement avec les visages et les corps polyclétéens présentés quelques mètres plus loin dans la « Grande exposition d’art allemand ». Ironiquement rebaptisée l’Homme nouveau, pour moquer les idéaux de son créateur « bolchevique », cette œuvre devient l’exemple type de la dégénérescence artistique, intellectuelle et raciale combattue par les nazis. Sur son cou a pourtant été inscrit un mot sacré aux yeux des nazis : Kunst. Mais de sarcastiques guillemets l’encadrent pour nous faire comprendre que cette Grande Tête a abusivement été assimilée à de l’Art alors que sa nature véritable n’est qu’instabilité, désordre et folie, comme le suggère la graphie aux accents expressionnistes spécifiquement choisie pour tracer ces lettres. À leurs côtés, l’inscription « Exposition du Führer », qui se veut antithétique avec ses caractères gothiques droits et rigoureux, vient affirmer l’héritage germanique en opposition à l’internationalisme de Freundlich dont l’influence corruptrice doit être éradiquée. La forme blanche et dentelée sur laquelle est écrit Kunst rappelle cet enjeu crucial de l’exposition : elle semble couper la sculpture sous le menton comme une lame trancherait une gorge. Cette menace n’est en rien symbolique. Outre l’humiliation, le discrédit et la destruction de son œuvre jugée dégénérée, Freundlich paiera de sa vie ses origines juives. Le 23 février 1943, il est en effet dénoncé et arrêté dans le village pyrénéen de Saint-Martin-de-Fenouillet, où il avait trouvé refuge après avoir été emprisonné dans les camps d’internement français comme ressortissant d’un pays ennemi. Il est envoyé à Drancy, puis déporté à Sobibor. Âgé de 64 ans, il est certainement exécuté dès son arrivée, un jour de mars 1943.


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  • ISSN 1954-3670